Mars 31, 2023
Par Partage Noir
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Le RĂ©veil anarchiste N°992 – 12 FĂ©vrier 1938

Nous passons ensuite devant un CafĂ© et je m’étonne de le voir fermĂ©. On me rĂ©pond qu’il n’est ouvert que les samedi et dimanche, car chacun peut avoir gratuitement Ă  la coopĂ©rative des vins de tous les goĂ»ts. Nous rentrons de nouveau Ă  la maison syndicale que nous inspectons en montant. On me fait remarquer que les planelles sont disposĂ©es en croix gammĂ©es et en en levant quelques-unes on voit Ă  l’étage infĂ©rieur. A l’intĂ©rieur, je peux voir avec quel soin mĂ©ticuleux le chatelain avait fait de sa demeure une vraie forteresse. Dans chaque piĂšce il suffit de tirer Ă  soi de petits boutons, qui semblent clouĂ©s sur la tapisserie, pour avoir une petite meurtriĂšre de 10 X 20 cm., laissant voir clans l’escalier et derriĂšre chaque porte. La position de chacune a dĂ» ĂȘtre longuement Ă©tudiĂ©e, car tous les coins et recoins de la cage d’escalier sont visibles. Un frugal repas nous est servi et nous mangeons tout en Ă©coutant le rĂ©cit de la rĂ©volution dans le village.

Le 20 juillet, les nouvelles venant de LĂ©rida et Barcelone Ă©taient trĂšs favorables, aussi les membres de la CNT n’hĂ©sitĂšrent-ils pas un instant, ne voulant pas attendre d’avoir les fascistes Ă  leurs portes. Quelques membres se rendirent donc chez ce seigneur, grand propriĂ©taire qui exploitait, d’accord avec les curĂ©s, toute la population de cette rĂ©gion. L’un d’eux se prĂ©senta Ă  la porte et, comme d’habitude, tira la sonnette. La femme du tyran vint rĂ©pondre sans mĂ©fiance et fut entraĂźnĂ©e sans violence Ă  une vingtaine de mĂštres. Son mari ne la voyant pute revenir se mit au balcon et commença par insulter et menacer les ouvriers de graves reprĂ©sailles. Ceux-ci gardĂšrent un calme absolu et l’invitĂšrent Ă  se rendre s’il tenait qu’aucun mal ne soit fait Ă  sa femme et Ă  ses enfants. Il finit par s’apaiser et descendit sur la place. AprĂšs avoir Ă©tĂ© dĂ©sarmĂ©, il dut accompagner les camarades pour faire une perquisition Ă  son logement.

De nombreuses armes et munitions y furent dĂ©couvertes, un plan dĂ©taillĂ© du village et des environs avec diverses inscriptions, ainsi qu’une volumineuse correspondance trĂšs compromettante pour lui. Les hommes de la CNT ne voulurent pas s’arrĂȘter lĂ , dirigĂšrent leurs pas du cĂŽtĂ© de l’église. Ils s’emparĂšrent sans difficultĂ© des trois curĂ©s et une minutieuse visite des lieux leur fit dĂ©couvrir tout un arsenal de guerre. Parmi les petits papiers de ces canailles, ils trouvĂšrent une liste portant les noms de trente-deux ouvriers Ă  fusiller sitĂŽt la rĂ©volte rĂ©ussie.

ImmĂ©diatement la population fut assemblĂ©e et toutes les dĂ©couvertes leur furent rĂ©vĂ©lĂ©es. Tous demandĂšrent que justice soit faite et l’exĂ©cution fut fixĂ©e au lendemain au lever du jour, devant le cimetiĂšre. Le jour suivant, Ă  5 heures, les quatre coquins furent fusillĂ©s et aujourd’hui tous se fĂ©licitent d’avoir osĂ©. Quelques autres fascistes qui n’avaient qu’une activitĂ© secondaire, essayĂšrent de fomenter un complot en se rĂ©unissant sous le nom de UGT, mais ils furent dĂ©couverts et la majeure partie s’enfuirent sans clairons ni trompettes. Quelques semaines plus tard, la veuve du seigneur fut envoyĂ©e Ă  Barcelone avec ses deux enfants.

Aujourd’hui les paysans ont rĂ©uni leurs terrains Ă  ceux qui appartenaient Ă  ces senors et ils les cultivent en collectivitĂ©. La majeure partie des produits sont Ă©changĂ©s Ă  LĂ©rida contre tout ce qui peut ĂȘtre nĂ©cessaire aux habitants. Nous passerons la soirĂ©e avec un camarade restĂ© au village pour cause de maladie. A minuit, nous rentrons Ă  la maison syndicale oĂč, paraĂźt-il, une chambre est prĂȘte pour nous et je souris de bon cƓur quand on m’apprend que c’était la chambre Ă  coucher du gros propriĂ©taire et de sa femme. C’est avec joie que nous nous glissons entre ces draps luxueux pour dormir d’un sommeil plein de rĂȘves.

Le lendemain, je suis obligĂ© Ă  contre-cƓur de me sĂ©parer de ces braves gens qui sont dĂ©jĂ  pour moi de bons amis. Ils m’invitent, pour quand je reviendrai de Suisse, Ă  venir travailler avec eux. Nous montons dans une de ces lĂ©gendaires carrioles espagnoles Ă  deux roues et recouverte en demi-cercle par une toile grise. Beaucoup d’habitants sont venus nous saluer et nous partons accompagnĂ©s d’une ovation enthousiaste. Nous descendons de nouveau Ă  Fraga, que nous visitons aussi ; lĂ  encore, les habitants se sont organisĂ©s en collectivitĂ©. Le car postal nous transportera rapidement Ă  LĂ©rida, oĂč nous avons la chance de trouver Chevalier et Pianta. Le mĂȘme jour, nous arrivons Ă  Barcelone, oĂč la vie noue semble changĂ©e.

Nous ne voyons plus beaucoup de drapeaux rouge et noir, CNTFAI, ni de joyeux miliciens en permission. Les chaises des Rambla sont occupĂ©es par des senors ne paraissant pas ĂȘtre du peuple et les hauts parleurs ne diffusent plus leurs belles chansons rĂ©volutionnaires. Aux bĂątiments officiels flottent les drapeaux rĂ©publicains et le milicien qui rĂ©glementait la circulation avec un petit drapeau a Ă©tĂ© remplacĂ© par un garde d’assaut, mieux armĂ© qu’un soldat partant Ă  l’attaque. A l’hĂŽtel, impossible d’obtenir plus de deux plats et des queues sans nombre sont organisĂ©es devant les dĂ©bits de tabac, viande, pain. Les restaurants chics semblent avoir changĂ© leur clientĂšle, car les tables sont occupĂ©es par des senora aux visages sĂ©vĂšres, qui posent sur nous un regard dĂ©daigneux et leurs lĂšvres se plissent de dĂ©goĂ»t. AprĂšs quatre jours de dĂ©marches compliquĂ©es, je rĂ©ussis enfin Ă  faire lĂ©galiser mon passe-port par la GĂ©nĂ©ralitĂ©.

Mon dĂ©part est fixĂ© au dimanche, Ă  19 heures, et je profite des derniers instants pour faire mes adieux Ă  toutes mes connaissances. Chevalier, Planta et Monnier viennent m’accompagner jusqu’à la gare et me disent leur impatience de venir se reposer dans leurs familles. Nous nous sĂ©parons bien tristement, eux avec le regret de ne pouvoir partir et moi avec le regret de les quitter. A 3 heures, le train arrive Ă  Port-Bou, qui a Ă©tĂ© bombardĂ©e Ă  plusieurs reprises. L’animation joyeuse qui remplissait les rues Ă  mon premier passage a complĂštement disparu et j’ai mille peines Ă  me faire servir un petit dĂ©jeuner. A 9 heures. j’arrive Ă  CerbĂšre, premiĂšre station française, et je dis adieu Ă  l’Espagne, espĂ©rant quand mĂȘme y revenir un jour.




Source: Partage-noir.fr