Avril 22, 2021
Par CQFD
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Photographie de Yohanne LamoulĂšre

« Comment a-t-il pu se faire qu’en dĂ©pit de l’évidente variĂ©tĂ© des seins, ce soit l’option pommĂ©e qui s’impose  ? La chose n’est pas rĂ©cente, elle est mĂȘme immĂ©moriale. [
] Peut- ĂȘtre faut-il in fine en imputer la faute, encore une, Ă  Ève qui croqua la pomme et dut pour cela se couvrir les seins  ? Â» Cette question faussement badine, c’est Camille Froidevaux-Metterie qui la pose dans son livre Seins, en quĂȘte d’une libĂ©ration [1]. Un ouvrage dans lequel la philosophe s’attache, en empruntant Ă  la dĂ©marche de Simone de Beauvoir, Ă  explorer le rapport entretenu par une quarantaine de femmes Ă  leur poitrine. Scoop : il y a autant de paires de seins diffĂ©rentes qu’il y a de femmes. Pourtant, des toiles des peintres du XVIe siĂšcle aux photographies de mode d’aujourd’hui, si la taille de la poitrine fĂ©minine considĂ©rĂ©e comme idoine fluctue selon les pĂ©riodes de l’Histoire, un invariant demeure : le sein se doit d’ĂȘtre « rond, ferme et haut Â».

En termes d’expĂ©rience vĂ©cue, et du plus loin que l’autrice de ces lignes se souvienne, la permanence du diktat se vĂ©rifie. Pour qui a grandi Ă  cheval entre la fin des annĂ©es 1990 et le dĂ©but des annĂ©es 2000, Ă  l’époque, c’étaient les poitrines plantureuses mais galbĂ©es qui semblaient constituer le nec plus ultra de l’attribut fĂ©minin : on se souvient de Loana Petrucciani et ses seins siliconĂ©s dans Loft Story, de Pamela Anderson moulĂ©e dans un maillot de bain rouge ĂŒber-pigeonnant sur une plage de Malibu, ou encore de Lolo Ferrari dont l’imposante poitrine fera son entrĂ©e en 2003 dans le Guinness Book des records.

Pas de doute, on est alors en plein backlash [2]. Comme un reset des luttes fĂ©ministes des annĂ©es 1970, Ă  travers la mĂ©diatisation de celles qu’on appelle avec tout le dĂ©dain du monde les « bimbos Â», le corps des femmes semble Ă  ce moment-lĂ  avoir rarement Ă©tĂ© autant rĂ©duit Ă  l’état d’objet. Le sein n’échappant pas Ă  la rĂšgle, « de l’apparition des premiers soutiens-gorge “ampliformes” des annĂ©es 1990 Ă  la commercialisation des premiers cache-tĂ©tons en silicone dans les annĂ©es 2010, les innovations visant Ă  modeler nos seins se succĂšdent Ă  un rythme implacable, Ă©crit Camille Froidevaux-Metterie. [
] Tant et si bien qu’à rebours des espoirs de celles qui, dans les annĂ©es 1970, espĂ©raient pouvoir libĂ©rer les femmes des diktats patriarcaux relatifs Ă  leurs “attributs fĂ©minins”, on assiste Ă  une intensification des injonctions esthĂ©tiques et Ă  une gĂ©nĂ©ralisation du formatage des seins. Â»

Quand les seins apparaissent

Comme l’acmĂ© d’un processus de calibrage, les premiĂšres heures du XXIe siĂšcle sont aussi celles oĂč l’on a vu apparaĂźtre, dans les rayons « lingerie enfant Â» des supermarchĂ©s, des soutiens-gorge molletonnĂ©s destinĂ©s Ă  façonner jusqu’aux poitrines naissantes. De la mĂȘme maniĂšre qu’au mitan des annĂ©es 2000, des magazines Ă  destination des jeunes filles aux noms aussi Ă©vocateurs que Girls ou Jeune & Jolie consacraient plĂ©thores d’articles au sein parfait. Certains allant jusqu’à prĂ©coniser le test du crayon pour vĂ©rifier que la poitrine corresponde bien aux standards : le test Ă©tait alors rĂ©ussi si, une fois placĂ© sous un sein censĂ© dĂ©fier la loi de la gravitĂ©, ledit crayon ne tenait pas.

Des entreprises de formatage de la poitrine adolescente qui semblent particuliĂšrement inopportunes, alors mĂȘme que, d’aprĂšs Camille Froidevaux-Metterie, pour les ados, « l’apparition des seins peut ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme un Ă©vĂ©nement historique : il surgit de façon inattendue et indĂ©cidable, il bouleverse l’ordre des choses, il dit un premier â€œjamais plus”. Jamais plus la fille ne se prĂ©sentera sous une apparence gĂ©nĂ©rique, neutre et asexuĂ©e Â». Autrement dit, c’est le moment oĂč elle touche du doigt une rĂ©alitĂ© qu’elle Ă©prouvera ensuite Ă  intervalles rĂ©guliers : le fait que « le corps des femmes est d’abord un corps qui apparaĂźt aux autres avant d’ĂȘtre un corps qui est vĂ©cu par l’individu Â», comme l’explique la philosophe Manon Garcia dans son livre On ne naĂźt pas soumise on le devient [3].

Un tabou tenace

Vingt ans aprĂšs la mort de Lolo Ferrari et le dernier Ă©pisode d’Alerte Ă  Malibu, l’ordre des choses vient tout juste d’ĂȘtre bousculĂ©. Jusqu’à il y a peu, rappelle Camille Froidevaux-Metterie, « il Ă©tait un domaine oĂč les rĂšgles du jeu patriarcal continuaient de fonctionner Ă  plein, le domaine de la corporĂ©itĂ© fĂ©minine dans ses dimensions les plus intimes Â». Puis #Metoo est passĂ© par lĂ . Une dĂ©flagration dont l’ampleur serait, d’aprĂšs la philosophe, « Ă  la hauteur de l’objectif poursuivi : faire advenir au grand jour ce scandale que constitue l’objectivation perpĂ©tuĂ©e du corps des femmes par-delĂ  leur Ă©mancipation Â». Mais le clitoris a beau avoir fait sa grande entrĂ©e dans certains manuels scolaires, les seins, les vrais, semblent conserver leur puissance de tabou. Si, de façon assez logique, la poitrine constitue un argument de choix quand il s’agit de vendre de la lingerie, celles mises en avant sous le plexiglas des panneaux publicitaires sont d’une uniformitĂ© dĂ©solante : Ă  croire que toutes les femmes arborent fiĂšrement un 90B tout en tenue et en fermetĂ©.

Quant aux poitrines qui ne sont pas destinĂ©es Ă  donner envie d’acheter, elles sont le plus souvent priĂ©es de rester couvertes. S’il ne fallait en Ă©voquer qu’une, on retiendra l’affaire symptomatique de Sainte-Marie-la-Mer (PyrĂ©nĂ©es-Orientales) oĂč, en aoĂ»t dernier, des gendarmes avaient ordonnĂ© Ă  plusieurs femmes bronzant seins nus sur la plage de se rhabiller. Autre espace, mĂȘme constat : sur la Toile, les tĂ©tons fĂ©minins continuent d’ĂȘtre censurĂ©s par le rĂ©seau social Instagram. Une part d’explication symbolique : d’aprĂšs la philosophe Iris Marion Young, citĂ©e par Camille Froidevaux-Metterie, « si les tĂ©tons sont tabous, c’est parce qu’on ne peut absolument pas trancher Ă  leur propos entre le maternel et le sexuel, que ce soit littĂ©ralement, physiquement ou fonctionnellement Â». Et le hiatus entre la mĂšre et la putain de perdurer.

La poitrine comme outil de lutte ?

Les seins peuvent-ils pour autant constituer une arme politique ? À rebours de ce puritanisme ambiant, ces derniĂšres annĂ©es, des militantes ont donnĂ© l’illusion que pour dĂ©livrer les seins du carcan patriarcal, il n’y avait qu’à les montrer. Transformant leur poitrine en force de frappe politico-mĂ©dia tique, les Femen, groupuscule au fĂ©minisme douteux crĂ©Ă© en Ukraine en 2008 et depuis implantĂ© dans huit pays, sont passĂ©es maĂźtresses dans l’art du happening topless. DerniĂšre action mĂ©diatisĂ©e en date, leur incursion au musĂ©e d’Orsay, en septembre 2020, aprĂšs qu’une femme s’en Ă©tait vue refuser l’entrĂ©e pour cause de dĂ©colletĂ© jugĂ© « trop provocant Â». On peut saluer la solidaritĂ© Ă  l’Ɠuvre mais il n’empĂȘche que le mode d’action questionne [4]. D’aprĂšs la journaliste Mona Chollet, en se dĂ©shabillant ainsi, quelque part, « elles perpĂ©tuent un postulat trĂšs ancrĂ© dans la culture occidentale selon lequel le salut ne peut venir que d’une exposition maximale [5] Â». L’occasion sans doute de se souvenir des paroles de la poĂštesse afro-amĂ©ricaine Audre Lorde, qui arguait en 1979 : « On ne dĂ©molira jamais la maison du maĂźtre avec les outils du maĂźtre. [6] Â»

S’il y a d’autres façons de mener collectivement cette lutte, la partie peut aussi se jouer sur le terrain de l’intime : dĂ©couvrir le plaisir que peut procurer cet Ă©lĂ©ment de l’anatomie fĂ©minine ; dĂ©sexualiser les seins en les montrant Ă  l’envi ; opter pour la rĂ©duction d’une poitrine gĂȘnante ou se laisser la possibilitĂ© de refuser la chirurgie « reconstructrice Â» aprĂšs un cancer ; faire le choix d’allaiter ou non ; d’opĂ©rer une transition avec ou sans prothĂšses… Autant de premiers jalons posĂ©s vers une rĂ©appropriation par les femmes de leur propre corps.

Tiphaine Guéret

La Une du n°197 de CQFD, illustrée Adrien Zammit {JPEG}

- Cet article fait partie du dossier sur “Les corps dans la guerre sociale”, publiĂ© dans le numĂ©ro 197 de CQFD, en kiosque du 2 avril au 6 mai 2021.

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Source: Cqfd-journal.org