Des établissements surchargés. Et des moyens se réduisant comme peau de chagrin. Les collèges de Seine-Saint-Denis vont mal, constate Loez, qui y enseigne. Tableau d’ensemble.

Jour de neige ! Une petite couche recouvre la cour mal fichue où s’entassent d’habitude les élèves de ce collège plein à craquer du 93. La principale en a interdit l’accès, les gamins regardent avec envie la poudreuse immaculée – certains n’en avaient jamais vu… Une intervention syndicale plus tard, la cour est reconquise le temps de la récré. Épique bataille de boules de neige.

Ne pas se fier à cette joyeuse conclusion. Car les collèges de Seine-Saint-Denis ne vont pas bien : trop d’élèves, pas assez de moyens. Malgré les avertissements récurrents des enseignants, l’académie et le département ont laissé s’enliser la situation, s’appuyant sur des chiffres erronés. Et la construction de nouveaux établissements a pris du retard. À l’image du sixième collège d’Aubervilliers, attendu depuis dix ans et annoncé pour septembre : l’inauguration est repoussée à janvier 2019. D’ici là, les élèves feront leur rentrée dans des préfabriqués…

Mensonges du rectorat

Cette surpopulation génère des tensions supplémentaires, dont les élèves sont les premières victimes. Les altercations violentes se multiplient et les arrêts maladie des personnels s’enchaînent. Selon une enquête du Bondy Blog [1], le phénomène résulte de causes partagées. Des établissements surchargés. Un manque de moyens humains. Des réseaux sociaux faisant grimper la tension. Et une dégradation du tissu associatif : les éducateurs de rue se raréfient, victimes des budgets précaires des municipalités. Aux personnels mobilisés pour obtenir d’indispensables postes de vie scolaire, le technocrate du rectorat a répondu « qu’ils étaient mieux dotés qu’ailleurs ». Mensonge : les chiffres disent le contraire. Poussé dans ses retranchements, le même a lâché que les répartitions de personnels se feraient « à moyens constants ». Le nombre d’élèves, lui, ne l’est pas : il augmente.

Plus de collégiens, moins d’argent.

En décembre, le conseil départemental a annoncé une énième baisse du budget des bahuts. Et a prévenu que la dotation accordée au titre de l’éducation prioritaire serait désormais conditionnée à l’écriture de « projets ». Comprendre : plus de paperasse pour des équipes déjà surchargées. Ou comment décourager les bonnes volontés en multipliant les procédures… Il en va de même pour la numérisation des dossiers de bourse, généralisée à la rentrée prochaine. Dans un département où la fracture numérique fait des ravages et où les primo-arrivants sont nombreux, les parents devront affronter un vrai parcours du combattant (sur ordi) pour décrocher une bourse – nombre d’entre eux n’iront sans doute pas au bout.

Les « réjouissances » ont continué fin janvier, avec l’annonce des dotations horaires – les heures de cours financées par l’État. Les collèges des zones d’éducation prioritaire perdent plusieurs dizaines d’heures de complément, qui permettaient le travail en groupe en sciences, en langue… Pour les élèves allophones, à qui on retire cinq heures dédiées par semaine, la classe d’accueil n’existe plus ; restent des groupes d’élèves au statut indécis, parfois inclus dans une classe « traditionnelle », parfois non. En clair, ils ne parlent pas couramment français, mais suivent des cours d’histoire dans cette langue parmi 24 élèves – mission impossible. Qu’ils se rassurent pourtant : ces coupes budgétaires se font « par souci d’égalité avec le reste du territoire », ose le rectorat. Grossière manip’ : la situation d’urgence du 93 n’est en rien comparable au reste de la France… [2]

Pour les « premiers de cordée »

La situation en primaire et lycée n’est guère plus reluisante. Avec les réformes du lycée et du supérieur, les inégalités d’accès à l’éducation se renforcent. Il faut désormais être expert en parcours éducatif pour choisir la « bonne » filière. Et la sélection à l’université risque de laisser sur le carreau les moins avertis. Côté primaire, la décision de limiter les classes de CP à douze élèves génère des contraintes supplémentaires, notamment pour les locaux. Et empire la situation, déjà catastrophique, des non-remplacements en cas d’absence.

Cette année noire s’inscrit dans la continuité d’une longue série de coupes budgétaires ayant fait fondre les moyens éducatifs. Le ministre de l’Éducation, Jean-Michel Blanquer, poursuit le dépeçage entamé quand il était directeur général de l’enseignement scolaire, sous Sarkozy. Objectif : la réussite des « premiers de cordée », et non l’école émancipatrice pour tou.te.s. Les « perdants » auront droit à une formation spécialisée, avant de grossir les rangs du nouveau prolétariat de l’auto-entrepreneuriat. S’ils échouent ? C’est leur faute – peu importe l’impact du déterminisme social sur les parcours scolaires. Les techniques de management inspirées du privé, le recours massif aux contractuels, le renforcement du pouvoir des chefs d’établissement et les promotions « au mérite » visent à étouffer la contestation. La hiérarchie compte aussi sur la faible mobilisation des familles, à cause d’un quotidien souvent précaire et d’une méconnaissance de l’administration. Pourtant, ici plus qu’ailleurs, on croit encore que l’école est un ascenseur social.

Mais face au marasme, la mobilisation ne faiblit pas. Dans les bahuts, les grèves se multiplient. Les occupations, aussi. Début février, des enseignants et parents d’Aubervilliers se sont invités dans le hall de la DSDEN [3], en chantant sur l’air de « La Semaine sanglante » : « Oui mais ! / Ça gronde à Auber / Et gare à la colère / Quand tous les gamins s’y mettront ! » La révolte monte, et pourrait se généraliser à l’ensemble des services publics du 93, sinistrés. Selon l’union syndicale Solidaires, quatre milliards d’euros manquent au département 4. Il est temps de les réclamer.


[1] « À Saint-Denis, Aubervilliers et La Courneuve, les établissements scolaires englués dans des faits de violence », article mis en ligne sur le site du Bondy Blog le 19/12/17.

[2] En 2012, une étude la Cour des comptes révélait ainsi que l’État dépensait 47 % de plus pour un élève parisien que pour un élève de Créteil.

[3] Antenne départementale du rectorat chargée des collèges.

Source: http://cqfd-journal.org/Ca-gronde-dans-les-colleges-du-93 -