Ça donne envie

Ça donne envie de se faire pousser du caillou autour, de s’enfermer dans du rocher pour se sentir plus fort.e et pour avoir plus chaud

Ça donne envie de devenir un fossile plein de petites pointes de calcaire

Ça donne envie d’être un galet dur, rond et lisse qui roule sur les autres galets jusqu’à la mer

Ça donne envie d’être belle et beau et de lever les bras et d’avoir dans chaque main un morceau de pavé bien taillé, à la bonne taille, d’un point idéal, assez léger pour être lancé, assez lourd pour faire mal

Ça donne envie d’enlever tout le goudron des rues, de devenir une statue, une momie toute grise, endormie, bouche ouverte, passer des millénaires en boule dans une main fermée et chaude

Ça donne envie de se faire jeter contre les murs, les boucliers, les vitrines et les casques, de se briser en mille morceaux au milieu de milliers d’autres cailloux, être un sol jonché de débris et de restes de choses, de monde usés

Ça donne envie de crever et de vivre pour toujours dans le cri et le silence, ne plus rien dire, être un gravier muet, du sable, minuscule, se fondre dans la masse, être fondu.e à 6000°C être la vitrine qu’on viendrait de casser

Ça donne envie d’être la terre entière, une boule immense qui contiendrait tout, qui comprendrait tout

Ça donne envie d’être le marbre des statues et de se fendre jusqu’à la mer, ouvrir le monde en deux et son ventre plein de lave, être un volcan, cracher surtout, laisser sortir l’horreur brûlante d’être vivant.e

Ça donne envie de vomir tous les cailloux de sang qu’on se créée en gardant les choses dans la bouche, en vivant dans ce monde où les mots ne veulent pas dire la même chose pour tout le monde

Ça donne envie de se tailler, se sculpter, se polir, être un miroir où se voir et regarder les autres

Ça donne envie de se taire et de se fixer dans les yeux, de hurler, descendre dans les grottes les plus humides et les plus sombres, s’excuser, se pardonner et remonter à la surface, se sentir fort.e face au dehors, face aux méchant.e.s, ne plus se choisir un.e plus faible pour lui taper dessus et se sentir moins merde

Ça donne envie de se voir grain de sable parmi les grains de sable, se glisser entre de riches orteils et gâcher leurs vacances, être une pierre qui dégringole de la montagne, être un éboulement plein d’amour, de justice, sortir du lot, de la paroi sur la route de Chamonix, traverser le pare-brise d’une Audi A4, être un morceau d’Arc-de-Triomphe et s’écraser des ministres pendant une cérémonie, tout un bâtiment qui s’effondre, le toit, les fondations et le béton armé, un accident plein de joie, être le Palais de l’Élysée et se laisser tomber de fatigue, de lourdeur, de détente, lâcher ses dizaines de tonnes de vie trop longue, s’effondrer

Ça donne envie de tout lâcher, de dire au revoir et merci, tous les petits cailloux au garde-à-vous comme une armée de poussière partagée entre se battre et tout laisser tomber, les pierres volent depuis la nuit des temps, ouvrent des crânes, ouvrent des portes, ouvrent des vies

Ça donne envie de se jeter encore une fois pour voir, même si ça sert à rien, on se jettera toujours quelque part, on finira toujours au milieu des cailloux.


Article publié le 27 Jan 2020 sur Lundi.am