La présence d’un autobus stationné place Wagram un jour de manifestation est interprétée par l’emblématique Gilet jaune comme un coup fourré du Gouvernement.

Captures d’écran YouTube/RT France et Twitter/Jérôme Rodrigues.

La grande rentrée des Gilets jaunes n’a pas eu lieu. La manifestation du 12 septembre dernier, qui n’a réuni que 2500 personnes à Paris et moins de 9000 au total dans toute la France, est finalement loin d’avoir rencontré le succès escompté par ses organisateurs qui réclament, pèle-mèle, la dissolution de l’Assemblée nationale, un changement de Constitution, une hausse des salaires, une baisse de la TVA sur les produits de première nécessité ou encore une baisse des loyers.

Mais pour certains, ce flop ne doit rien à l’essouflement du mouvement.

Mercredi 16 septembre, Jérôme Rodrigues a partagé auprès de ses quelque 24 000 abonnés sur Twitter une courte vidéo réalisée avec son téléphone portable quatre jours plus tôt, place Wagram, dans le XVIIe arrondissement de Paris. Celui qui est devenu une figure emblématique du mouvement des Gilets jaunes en même temps qu’un habitué des plateaux télé après avoir perdu un œil lors d’une manifestation fin janvier 2019 s’y étonne de ce qu’un bus y soit stationné, comme laissé à l’abandon.

Montant à bord du véhicule vide puis ouvrant de sa propre initiative la soute à bagage latérale, le quadragénaire, proche des Gilets jaunes Éric Drouet, Maxime Nicolle ou encore Mike Rambo, y commente, avec le ton de satisfaction de celui qui est persuadé d’avoir soulevé un énorme lièvre, une feuille de papier trouvée dans le bus et contenant des inscriptions en hébreu. Selon lui, la présence de ce bus ne doit rien au hasard. Il s’agirait de rien moins qu’un « message » que le Gouvernement essaierait de faire passer :

« Alors, nous sommes place Wagram, dans un autobus qui traîne au milieu de la place et c’est le seul autobus qui traîne sur cette place, d’accord ?! […] Et là, qu’est-ce qu’il y a devant l’autobus [à l’avant du bus, au niveau du tableau de bord – ndlr] ? On a une Torah ! Qu’est-ce… Pourquoi ce bus est là ? […] C’est le seul véhicule qui se trouve dans la manifestation […]. Quelle était l’intention ? D’y mettre le feu et de nous faire passer encore pour des salauds ?! […] Donc c’est quand même assez impressionnant hein. […] C’est quand même étonnant. Voilà. Après on va pas faire de polémique mais faut peut-être se poser les bonnes questions. Voilà : que fait ce bus place Wagram, seul véhicule, avec des écritures en hébreu ? Quel est le message qu’essaient de faire passer une fois de plus le gouvernement vis-à-vis des Gilets jaunes. Ça c’est quand même énorme. »

Sur Twitter, Jérôme Rodrigues accompagne sa vidéo de commentaires dénonçant carrément un « piège tendu » et incriminant au passage les médias qui, il en est sûr, « ne [chercheront pas] à savoir » ce que faisait, ce jour-là et à cet endroit-là, ce bus dans lequel on retrouve une feuille de papier recouverte de caractères hébraïques.

Le tweet du Gilet jaune a été partagé plus d’une centaine de fois. Il a suscité l’indignation de certains twittos mais aussi les conjectures et accusations les plus diverses. Ainsi, « Yolanda » interpelle carrément le ministre de l’intérieur. Pour elle, le scénario est limpide : le bus a été placé là pour provoquer les Gilets jaunes, les pousser à le dégrader pour ensuite pouvoir leur « faire porter le chapeau ». « Résistance FI #JLM2022 » lui emboîte le pas : « tous les moyens sont bons chez ce gouvernement malsain ». « Titou », de son côté, pense qu’il s’agissait de « faire passer [les Gilets jaunes] pour des antisémites si le bus crame ». « Cromorien » quant à lui évoque « une arnaque à l’assurance en espérant que le bus soit détruit ou brûlé »

Les commentaires qui recueillent le plus d’approbations sont malgré tout ceux qui ironisent sur l’accès de complotite de Jérôme Rodrigues et les relents antisémites de la séquence.

Sur une autre vidéo réalisée par Abdel Zahiri, un militant antisioniste passé du Nouveau Parti anticapitaliste (NPA) aux Gilets jaunes tendance complotisme radical, c’est carrément George Soros qui est accusé à plusieurs reprises d’être derrière cette manipulation supposée. On y voit Zahiri monter lui aussi à bord du bus, goguenard, y découvrir le carnet de liaison d’une élève de l’école, n’hésitant pas à filmer et lire à haute voix le nom et le prénom de la petite fille.

Le document que Jérôme Rodrigues a pris quelques minutes plus tôt pour un exemplaire de la Torah (il s’agit pourtant d’une simple feuille de papier) comporte en en-tête la mention : « Gan Israël Sinaï ». « Gan » signifie « jardin » en hébreu. Mais Zahiri persistera tout au long de sa vidéo à prononcer : « Grand Israël Sinaï ».

Bus scolaire

Pour comprendre ce que faisait ce bus place Wagram samedi 12 septembre, il aura suffi à notre rédaction de contacter le groupe scolaire privé juif loubavitch à qui appartient le véhicule, aisément identifiable à partir des éléments présents sur la vidéo.

Le bus en question est en effet dédié au ramassage scolaire. Il permet d’acheminer quotidiennement des enfants de maternelle et de primaire jusqu’à leur école, située dans le XVIIe arrondissement de Paris, à la lisière de la commune de Levallois-Perret (Hauts-de-Seine).

Un responsable du groupe scolaire nous a expliqué que le chauffeur du bus l’a stationné place Wagram la veille au soir, ignorant totalement qu’une manifestation se tiendrait le lendemain au même endroit. Le véhicule a finalement été déplacé le samedi soir, après la fin de chabbat, jour chômé pendant lequel les juifs observants – c’est le cas dudit chauffeur – s’abstiennent de travailler et de manipuler des objets électriques ou mécaniques, et donc de conduire.

Quant à la feuille de papier trouvée dans le bus, il s’agit d’un simple document en hébreu – langue que les élèves étudient – et figurant le portrait du « Rabbi de Loubavitch », Menahem Mendel Schneerson (1902-1994), vénéré par les membres de ce courant juif hassidique.

Pas de complot gouvernemental donc, ni davantage de complicité juive pour tendre un traquenard aux Gilets jaunes.

Lors d’un échange sur Twitter avec le syndicat de police Synergie-officiers quelques jours avant la manifestation du 12 septembre, Jérôme Rodrigues avait invectivé les policiers, les traitant de « bande de nazis ». « Vous irez ouvrir le camp de concentration disponible au nord-est de Paris celui que vous tentez de cacher aux médias », avait-il poursuivi. Des propos pour lesquels Gérald Darmanin a annoncé qu’il portait plainte, au nom du ministère de l’intérieur.


Article publié le 26 Sep 2020 sur Conspiracywatch.info