[Bure] Sacrée instruction…

Bons comptes et vieux ennemis

« Et deux qui font neuf… C’est moi qui vous remercie ! » Depuis quelques jours une image vient me hanter : celle de Kevin Le Fur, jeune et beau juge d’instruction du TGI de Bar-le-Duc, en épicier de la contre-insurrection, bien décidé à nous rendre la monnaie de notre pièce. Car à moins d’un mois d’intervalle cet été, ce sont deux nouvelles mises en examen dans l’ « association de malfaiteurs » qui ont été prononcées : celle d’Etienne Ambroselli, l’un des avocats du mouvement jusqu’ici placé sous le statut de témoin assisté, en août ; celle d’une autre personne gravitant autour de Bure en septembre. Neuf au total, depuis l’ouverture de l’instruction.

Le compte est-il bon ? Une quelconque mystique pythagoricienne poussera-t-elle le besogneux magistrat à viser le nombre dix dans les plus brefs délais ? La gueule du Moloch fume encore en tout cas, prête à dévorer d’autres victimes. On sait par exemple qu’aux alentours de Bure, ces dernières semaines, les flics cherchent à procéder à des arrestations ciblées : ils recherchent au moins une personne précise (assignée meuf), et une autre dont ils possèdent l’empreinte palmaire et pas l’identité. Prudence donc si vous circulez dans la région !

Depuis quelques mois, je ne fais plus de rêves de gendarmes et de prisons ; je ne sursaute plus au moindre bruit dans la cage d’escalier ; j’ai moins peur de répondre au téléphone. Pourtant parfois je me prends encore à imaginer que ça pourrait être mon tour, ou celui de quelqu’un de proche. Clamer que « nous ne serons pas les prochaine.es » ne suffit pas : ça pourrait être virtuellement n’importe qui des centaines de personnes qui, entre l’été 2016 et l’été 2018, ont un jour tombé une grille, cassé un mur, publié sur vmc.camp, soutenu logistiquement ou financièrement l’organisation d’une manif non déclarée, prêté leur voiture, élaboré des moyens de protection informatique, refusé de se disperser devant l’ordre atomique… Car avec des mètres cubes de matériel et des giga-octets de données saisies, tout ça sur fond d’une société de traces et de profilage, qui pourra se vanter n’avoir jamais laissé traîner un pseudonyme sur le compte-rendu d’une réunion, un numéro de téléphone sur un portable compromis, une adresse IP dans les méandres d’internet, ou un brin d’acide désoxyribo-nucléique au hasard d’un nettoyage de printemps – et gare alors à ce que vous avez déplacé !

D’ailleurs, à force qu’on y fourre tout le monde et n’importe qui, elle devient bizarrement bariolée cette association de malfaiteurs : un peu difforme, comme un corps bricolé, un monstre de chair mutante dans les narines duquel aurait soufflé le Juge Frankenstein. Car il en faut, de la science juridique, pour faire une bande organisée à partir d’une juxtaposition d’individus qui pour certains se connaissent à peine, et dont les convictions politiques forment une mosaïque bigarrée, quoique solidaire.

Mais comme dans l’effroyable roman de Mary Shelley, si c’est la créature qui fascine et capte l’attention, c’est peut-être dans le créateur que réside l’essentiel du sens : quel obscure ressort psychologique – et quel goût immodéré de la besogne (bientôt 15 000 pages de dossier à maîtriser sur le bout des doigts !) – peut ainsi mener un homme à vouloir à ce point gâcher la vie d’une poignée d’autres ? Les mauvaises langues diront ainsi que notre bon juge n’est qu’un pantin piloté au niveau préfectoral ou gouvernemental. Et lorsqu’on se rappelle à quel point ministres et secrétaires d’État (l’éphémère Bruno Le Roux et l’inénarrable Lieutenant Lecornu en tête) se sont échinés à marteler en 2017 qu’il fallait en finir avec les ZAD et autres « zones de non-droit », il est en effet difficile de ne pas penser que l’affaire répondait à un agenda politique. Cependant, le manque d’indépendance n’est jamais ni total ni univoque : aucun contrôle social n’a jamais tenu sans le zèle mesquin de quelques fonctionnaires ni la complaisance procédurière des seconds-couteaux ! Il faut bien reconnaître au Professeur Lefur la glaçante constance d’âme qui le pousse à remâcher mois après mois son dossier d’enquête, même après que les Gilets Jaunes ont largement bousculé les priorités de l’État en matière de sécurité intérieur. Et de deux qui font neuf, donc : nous vous remercions d’avoir voyagé avec le TGI de Bar-le-Duc.

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À lire aussi : la brochure Nous sommes tous des malfaiteurs, mise à jour en septembre 2019.


Article publié le 22 Oct 2019 sur Nantes.indymedia.org