FĂ©vrier 8, 2021
Par Lundi matin
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TrĂšs rĂ©cemment, fin janvier 2021, le trĂšs connu philosophe mĂ©diatique Bruno Latour a publiĂ© une sorte « d’appel Â» ou de programme messianique, dont il a la spĂ©cialitĂ©.

OĂč suis-je ? Leçons de confinement Ă  l’usage des terrestres, 21 janvier 2021.

Ouvrage qui doit se lire avec un ouvrage prĂ©cĂ©dent, du mĂȘme style « annonciateur Â» ou Ă©vangĂ©lique ˗ mais y a-t-il un autre style chez Latour ?

OĂč atterrir ? Comment s’orienter en politique ? Octobre 2017.

Bien entendu, en notre Ă©poque de dĂ©sorientation radicale [1], parler « d’orientation Â» ou de rĂ©orientation, ne peut ĂȘtre qu’un article vendeur.

Et pour Bruno Latour, un article tĂȘte de gondole ou de promotion de « l’hypothĂšse GaĂŻa Â» (James Lovelock, 1970, ce que nous nommerons « Ă©cologie intĂ©grale Â», l’écologie de l’Encyclique Laudato si, de 2015).

Tout le monde connaĂźt la richesse et l’inventivitĂ© de Bruno Latour, autour de cette « hypothĂšse GaĂŻa Â» [2].

Mais ce qui va nous intĂ©resser ici est la dimension proprement politique des inventions de Latour ; « politique Â» Ă©tant pris (par Latour) au sens le plus conventionnel « d’application Â» de thĂšses gĂ©nĂ©rales (le programmatisme) ; politique Ă©tant donc pris en un sens positiviste (ce qu’il est plus habituel, selon Foucault RanciĂšre, de nommer « police Â») [3].

A priori, mais aprĂšs une longue mĂ©ditation de plus de 10 ans (Ă  Ă©tudier les thĂšses de Latour), « la rĂ©orientation politique Â» que vend Latour, quoique ayant un programme Ă©bouriffant « Ă©cologiste radical Â», bien qu’étant un programme maintenant « commun Â», celui d’une ontologie plate, « au-delĂ  de la nature et de la culture Â» (Descola), cette supposĂ©e « rĂ©orientation politique Â» s’avĂšre d’un « traditionalisme Â» dĂ©concertant [4], voire d’un conservatisme prĂ©tendument « apolitique Â».

Et, ici, le terme « traditionalisme Â» n’est pas pris au sens « rĂ©volutionnaire Â» que voudraient lui donner Bruno Latour ou Pierre Caye (voir note 3), mais au sens le plus bĂȘte (ou plat), celui d’un dĂ©faut d’invention politique.

Et voilĂ  la contradiction (qui va guider notre critique) : Ă  une invention Ă©vangĂ©lique (messianique) Ă©poustouflante se conjugue un conservatisme politique Ă©crasant.

Et plutĂŽt que d’inventer un nouveau monde « idĂ©al Â» ou « thĂ©tique Â», il vaudrait mieux inventer de nouvelles formes politiques ; de nouvelles formes de lutte. Nouvelles formes qui ne sauraient ĂȘtre le recyclage des plus « traditionnelles Â» ˗ en politique « l’économie circulaire Â» (des circuits) est mortelle ; il s’agit toujours de « retours Â» rĂ©actionnaires.

Autant Bruno Latour met en musique symphonique, Ă  la Bruckner, l’écologie intĂ©grale style Pape François, autant sa fameuse (mais fumeuse, sinon fumisterie) « rĂ©orientation politique Â» s’avĂšre « traditionaliste Â», au mauvais sens de conservateur ; une politique d’universitaire bien trop normative (et morale).

Nous sommes face Ă  un corps mystique lumineux, mais un « corps sans organes Â» ou, au moins, sans bras ni main (rĂ©activant le plus vieux dĂ©bat sur « les mains sales Â»).

Le corpus de « la rĂ©orientation politique Â» s’avĂšre dĂ©cevant, exactement « dĂ©ceptif Â», mensonger.

Car Latour ne propose rien de mieux qu’une « rĂ©novation parlementariste Â», un parlement Ă©tendu ou une salle de discussions gĂ©nĂ©ralisĂ©es et « diplomatiques Â» ˗ la diplomatie Ă©tant le motif central de la politique de Latour ; sans que les compromis et les compromissions ne soient pensĂ©s comme contradictions, et, donc, antagonismes.

Il semble exister une fracture, que nous analyserons comme contradiction (ou aporie), entre l’appel Ă©vangĂ©lique, le grand poĂšme lyrique pour GaĂŻa, et la rĂ©orientation messianique que cet appel devrait induire, rĂ©orientation qui, cependant, ne se ramĂšne Ă  rien d’autre qu’à une remise en route du « rĂ©formisme Â» le plus classique.

RĂ©formisme positiviste « moderne Â» qui se heurte Ă  la profession de foi « anti-moderniste Â».

On sait que cela est le dĂ©faut mortel de toute l’écologie inventive ou poĂ©tique ; se voulant « en mĂȘme temps Â» programme politique concret, positif, affirmatif, cette Ă©cologie « rĂ©aliste Â» tombe (ou retombe) dans l’idĂ©alisme le plus Ă©culĂ©, celui qui croit en la possibilitĂ© de convertir par les idĂ©es. Celui qui pose (encore) que « nous sommes en dĂ©mocratie Â».

Parce que la question politique est prise de la maniĂšre la plus classique, c’est-Ă -dire positiviste, d’abord formuler des thĂšses (Ă©thiques disons, thĂ©tiques exactement) puis ensuite penser aux applications, le prophĂšte Bruno Latour s’inscrit dans une longue lignĂ©e « moderne Â», rĂ©aliste, lui qui est un fervent critique de la modernitĂ© (mais d’une modernitĂ© qu’il a bien encadrĂ©e pour effacer son modernisme politique, son pragmatisme).

La fracture entre l’appel Ă©vangĂ©lique et la rĂ©orientation politique se double d’une aporie, l’aporie du moderne anti-moderne.

Quelle est la contradiction qui brise le corpus de Latour ? La croyance « moderne Â» en la possibilitĂ© de « convertir les consciences Â» sans autre appareil que la trompe de JĂ©richo, par la seule « force Â» des idĂ©es (« gĂ©niales Â»).

Sonnez, sonnez toujours, clairons de la pensĂ©e. Mais jamais les murailles ne tombĂšrent !

MisĂšre de l’évangĂ©lisme trop affirmatif (et il faudra revenir sur le caractĂšre de Latour, d’ĂȘtre un philosophe chrĂ©tien).

Pour Bruno Latour, de maniĂšre trop moderne ou trop positiviste, la politique vient APRÈS les formules normatives (ou les sonneries des trompettes de la renommĂ©e) ; elle s’expose alors comme police, gestion, Ă©thique appliquĂ©e, morale politique.

Bruno Latour a manquĂ© la rĂ©volution opĂ©raĂŻste (qui n’est certainement pas son « horizon Â»), rĂ©volution (post-moderne si l’on veut) qui implique qu’il faut toujours penser le conflit, l’antagonisme AVANT (avant toute Ă©thique qui ne serait pas Ă©thique du conflit, Ă©thique politique).

La politique de Latour, n’étant pas une politique des luttes et des antagonismes, ne peut certainement pas nous « rĂ©orienter Â» (Latour a une trĂšs mauvaise vue sociologique).

Notons, de plus, que Latour Ă©vite ou contourne la question du dĂ©ni, de la dĂ©nĂ©gation, de la forclusion, Ă©vite la question du conflit avec ceux qui refusent volontairement de s’ouvrir Ă  la conscience (comme les climatosceptiques militants). Contrairement Ă  ce que pense Latour (et Ă  ce que d’autres pensaient, au dĂ©but) le confinement n’a pas Ă©tĂ© un opĂ©rateur de « conversion Â» idĂ©ologique, par exemple en retournant l’inconscience Ă©cologique (souvent volontaire, cynique) en conscience « claire Â» des « limites Ă©cologiques Â». Au contraire, le confinement a exacerbĂ© les positions nĂ©gationnistes, climatosceptiques ou coronasceptiques. Au contraire, le confinement a exacerbĂ© la violence (objet qui n’existe pas dans le vocabulaire politique de Latour ˗ Latour mise tout sur la diplomatie). Le confinement a exacerbĂ© le conflit entre ceux qui veulent continuer (Ă  gagner leur vie) et ceux qui veulent bifurquer. Ceux qui veulent continuer (veulent le retour Ă  la croissance) se sont radicalisĂ©s, poussĂ©s souvent par le dĂ©sespoir ; leur inconscience (Ă©cologique) est une conscience (Ă©conomique), c’est une inconscience volontaire, l’inconscience du « je ne veux pas savoir, il faut que je survive Â».

Comment alors se comporte Latour devant le nĂ©gationnisme organisĂ© politiquement ?

En quoi peut nous aider sa rĂ©orientation, lorsqu’on jetĂ© au milieu d’un grand conflit, grand conflit que Latour refuse d’analyser ?

Aujourd’hui, la forme la plus parfaite de ce que l’on nommait, dĂšs le 19e siĂšcle, « rĂ©formisme Â», ou, aujourd’hui « extrĂȘme centre Â», cette forme Ă©purĂ©e paraĂźt sous le nom de Bruno Latour.

Nous nous ne intĂ©resserons donc pas Ă  l’ontologie de Bruno Latour (voir note 2), ni, surtout, Ă  son recyclage d’idĂ©es Ă©cologiques maintenant bien connues, l’idĂ©e du systĂšme GaĂŻa, idĂ©es, du reste, repeintes aux couleurs chrĂ©tiennes ˗ aprĂšs le christianisme social, paraĂźt le christianisme Ă©cologique (de « l’écologie intĂ©grale Â») ; Ă  quand le Jean Paul II de la chasse aux thĂ©ologiens de l’écologie ?

Nous nous intĂ©resserons Ă  ce que les philosophes allemands, Habermas en particulier, Habermas qu’il faut toujours lier Ă  Latour, Ă  ce qu’ils nomment « contradiction performative Â».

DĂ©finissons cette « contradiction Â», que nous avons dĂ©jĂ  introduite, avant que de l’analyser un peu.

Contradiction performative de Bruno Latour : chacun sait que Latour a pour bĂȘte noire « la modernitĂ© Â» et les « modernes Â» (« Modernes Â» avec une majuscule dans le dernier ouvrage messianique OĂč suis-je ?) ; et qu’il tente de penser un mouvement rĂ©trograde (ou de fuite) « anti-moderniste Â», mais mouvement qui ne serait pas rĂ©actionnaire, au contraire, puisqu’il donnerait toute sa place Ă  une intĂ©gration plus universelle ˗ disons un mouvement vers un nouveau « totĂ©misme Â», pour suivre les classifications de Philippe Descola ; nĂ©anmoins, dans ce mouvement de critique du modernisme (ou du « naturalisme Â», toujours pour suivre Descola), il y a un reste de modernisme non critiquĂ©, il y a un nƓud moderniste que Latour ne parvient pas Ă  dĂ©passer, parce qu’il ne le pense pas (il n’y a pas de pensĂ©e politique chez Latour) ; ce nƓud moderniste, que Latour ne pense pas, est, justement, le thĂšme de la critique ; et, exactement, le thĂšme, si moderniste, que la critique aurait, d’elle-mĂȘme ou en elle-mĂȘme, un effet politique ; que la critique serait le vecteur de « la conscientisation Â», que la critique « servirait Â» Ă  conscientiser puis Ă  mobiliser.

Vieux thĂšme marxiste, que le marxisme repensĂ© a dĂ» critiquer ou dĂ©construire !

Car la politique (de la critique) de Latour mĂ©connaĂźt autant la dĂ©construction que le post-modernisme : pourquoi ce qui vient aprĂšs la modernitĂ© ne serait-il pas la post-modernitĂ©, et non pas une bifurcation imaginaire entre les catĂ©gories (descriptives) de Descola ?

Il n’y a rien de plus classique (et rĂ©formiste) que la politique de Latour, parce qu’elle se place au niveau de l’analyse critique, mais sans critiquer cette position critique. La politique de Latour se place au niveau des projets ou des programmes, projections (Ă©thiques normatives) qui restent virtuelles ou idĂ©ales, comme on aurait dit autrefois. Le matĂ©rialisme de Latour ne s’étend pas au politique.

Mais, maintenant, contrairement aux vieux marxistes et Ă  tous ceux qui partagent les mĂȘmes croyances que Latour (en l’efficacitĂ© de la critique) ˗ tous les rĂ©formistes intĂ©grĂ©s au systĂšme des dialogues parlementaires ˗ « nous savons Â», « nous Â» qui avons vu passer la tornade fasciste, nous savons que la critique est impotente, que la critique est sans effectivitĂ© ou efficacitĂ©, critique de la raison critique !

Latour maintient donc ce qui est une piÚce essentielle de la modernité, la croyance en la force politique de la critique (ce qui nous ramÚne au 19e siÚcle ultra-moderne).

VoilĂ  donc la contradiction performative : alors qu’il critique sans relĂąche le modernisme (au nom d’un nouvel « ensauvagement Â»), Bruno Latour maintient un nƓud essentiel du modernisme, la croyance en la vertu du dialogue argumentĂ© ou de la critique dĂ©veloppĂ©e.

LĂ  oĂč Latour se rĂ©vĂšle habermassien.

Cette contradiction pourrait se nommer « nouvel idĂ©alisme Â». La contradiction ne se tient pas au niveau de ce qui est dit, le magnifique poĂšme lyrique Ă  la Terre MĂšre, ou la grande synthĂšse Ă©cologique (qui, encore une fois, n’est pas propre Ă  Latour), mais au niveau ce qui est fait, qui, pour Latour, consiste Ă  introduire une nouvelle discussion de salon universitaire.

Latour ne peut « nous orienter Â» parce qu’il ne voit mĂȘme pas la guerre en cours (entre l’économie et l’écologie, disons).

La structure du messianisme de Latour est tout Ă  fait moderne (« hugolienne Â»), hĂ©ritiĂšre intĂ©grale des LumiĂšres (tamisĂ©es), mais certainement pas des LumiĂšres radicales.

Latour parle souvent de « magie Â», sans doute se rĂȘve-t-il « magicien Â» (Ă  l’ancienne) ; lorsque l’on pouvait encore croire au pouvoir magique du langage critique ; sans avoir besoin d’investissement ou d’organisation politique.

Au lieu de nous orienter, Latour nous désarme et nous rend incapable de prendre parti dans le conflit qui enfle. Il laisse la voie libre aux forces négationnistes.

Les magnifiques pensĂ©es « retournantes Â» de Latour doivent toujours se lire au second degrĂ© : ce qu’il dit est certes amusant (les rĂ©publiques des termites), mais ce qui importe est ce qu’il peut en rĂ©sulter (la rĂ©alisation) : comment ce messianisme poĂ©tique peut-il advenir ?

En « oubliant Â» totalement la question de la rĂ©alisation (qui s’effectue « par magie Â») Latour se rend incapable de penser le monde, qui est le monde de la lutte.

Latour ne se positionne mĂȘme pas comme « un grand poĂšte Â» ; il se place comme un stratĂšge politique !

Mais comment devenir stratĂšge lorsque l’on Ă©vite, comme la peste noire, les questions de conflit, d’oppositions (vite armĂ©es), la question de l’antagonisme ?

Latour est en recul par rapport au marxisme qui lie, depuis toujours, contradiction et lutte, armée le cas échéant.

Ici, prĂ©cisĂ©ment, la contradiction performative ne pouvait se rĂ©soudre que par la constitution d’une force ; tout langage n’est performatif que par force : Latour retient ce thĂšme pour critiquer la modernitĂ© (qui place les jeux de force au centre de la pensĂ©e, comme l’exploitation coloniale) tout en voyant pas que la critique qu’il adresse Ă  la modernitĂ© s’applique Ă  son propre discours, dont il ne thĂ©matise pas « la vanitĂ© Â».

Latour n’est pas capable de voir la difficultĂ© immense de cette question de « la force Â», il prĂ©fĂšre l’éviter (ne se plaçant en aucune maniĂšre au niveau de Carl Schmitt ou d’Agamben, penseurs de la souverainetĂ©).

Latour se range alors dans le camp des gentils rĂ©formistes dĂ©mocrates (thĂ©orisĂ©s par Habermas). Ceux des nĂ©gociations (mais comment nĂ©gocier avec ceux qui ne veulent pas nĂ©gocier et prĂ©fĂšrent les actions suicides ? Comme les consommateurs « possĂ©dĂ©s Â» ?). Ceux des petits pas ou ceux de l’éducation critique (mais nous sommes renvoyĂ©s au 19e siĂšcle d’avant le fascisme). Tous les Ă©cologistes inventifs, poĂ©tiques, programmatiques (« dĂ©croissants Â»), mais qui attendent « les tartares Â» (ou qui construisent des abris face au dĂ©sert qui croĂźt).

On peut, du reste, reformuler la contradiction performative (de Latour) de la maniĂšre suivante : Latour critique la modernitĂ© comme position « hors sol Â», la position de l’Univers contre celle de la Terre, ; mais son discours est infiniment moderne qui ne voit pas sa propre position « hors sol Â», virtuelle ou idĂ©ale. Certes, « le sol Â» n’est pas le mĂȘme dans chaque cas ; mais la question est bien celle de savoir de quel « sol Â» il faut d’abord parler : de la lutte ou de l’amour (chrĂ©tien) ?

« La Terre Â» n’est pas un lieu dialogique habermassien oĂč se rencontrent des « diplomates Â» ˗ on sait que « la diplomatie Â» est une figure habermassienne centrale pour Latour, le dialogue, la discussion, la conviction rationnelle et finalement la conversion qui ne serait pas le fruit d’une offensive armĂ©e. Comment Latour peut-il imaginer que ce qu’il reproche Ă  la modernitĂ© (sa violence) ait disparu comme par « magie Â» (la magie de Latour) ?

« La Terre des Hommes Â» est le lieu de la guerre Ă©ternelle. La Terre est bien plus dangereuse (et vide de sens) que l’Univers.

« L’Homme Â» n’est pas un « vivant Â» comme les virus, les microbes ou les loups, l’homme est le chasseur qui a mutĂ© en guerrier.

L’imaginaire moderne de la conviction ou de la conversion rationnelle argumentĂ©e se heurte Ă  ce massif gigantesque, auquel s’est dĂ©jĂ  heurtĂ© le marxisme humaniste et bienveillant, rĂ©formiste, parlementaire ˗ le thĂšme parlementaire ou diplomatique si essentiel pour Latour ˗ le massif de la guerre.

Et si Badiou met « la rĂ©alisation Â» et donc la violence constructive (la souverainetĂ©) au centre de sa description du SiĂšcle, Latour, façon nouveaux philosophes, fait tout ce qu’il peut pour enjamber le thĂšme de la rĂ©volution.

Nietzsche aurait dit de Latour : c’est un dĂ©cadent !

Autrefois, lorsque le modernisme commençait Ă  se critiquer lui-mĂȘme (façon Nietzsche), on aurait posĂ© la question qui rĂ©sume tout : combien de divisions ? ou encore : oĂč mettez-vous les luttes des classes ?

Encore une fois, la lutte, la guerre, le conflit, l’antagonisme, voilà tout ce qui manque à Latour.

Et qui fait qu’il n’est ni philosophe, ni sociologue, ni prophùte.

Et qui fait que son Ă©cologie intĂ©grale reste emprisonnĂ©e dans un mirage (on aurait dit) humaniste, ou, plutĂŽt, chrĂ©tien, « la bonne volontĂ© Â» ou « la bonne foi Â».

La bonne volontĂ© (cible ironique de la psychanalyse) qui soutient (Ă  vide) le modernisme refoulĂ© de Latour, voilĂ  ce qui caractĂ©rise « la gentillesse Â» de Latour : l’absence totale de signification du projet de Latour.

Quelques commentaires d’extraits choisis de “OĂč suis-je ?”

Bruno Latour propose une politique en termes de « description Â» et non pas de conflit ; ce qui signifie qu’il ramĂšne la politique Ă  un jeu de rĂŽles, tout Ă  fait virtuel (avis aux entrepreneurs de starts up ludiques). Ou, peut-ĂȘtre, Latour ramĂšne-t-il la politique Ă  une rĂ©union des alcooliques anonymes (avec la diplomatie nĂ©cessaire) ? Ou des TĂ©moins de JĂ©hovah ?

« On approche du milieu, il faut se dĂ©cider, on se rĂ©vĂšle, on va parler de soi, ou, mieux, de ce qui fait vivre. Â»

« Le centre du creuset se trouve Ă  l’intersection exacte d’une trajectoire qui va du passĂ©, tout ce dont j’ai bĂ©nĂ©ficiĂ© pour exister, pour croĂźtre, parfois mĂȘme sans m’en apercevoir, sur quoi je compte inconsciemment et qui, peut-ĂȘtre, s’interrompra avec moi, par ma faute, qui n’ira plus vers l’avenir, Ă  cause de tout ce qui menace mes conditions d’existence et dont je n’avais pas conscience non plus. Â» (104)

Encore une fois cet appel Ă  « la conscience Â» ou Ă  « la conscientisation Â», devenir Ă©veillĂ©, lucide, dĂ©grisĂ©, tout cela est trĂšs moderne.

Opposons le premier Sloterdijk, critique de la raison cynique, 1983, et suivons la trajectoire du Sloterdijk suivant, devenu, Ă©videmment, cynique. Et pĂšre de famille.

« C’est un jugement que vous portez avec les autres qui vous aident Ă  jouer sur cette marelle, en rĂ©pondant aux questions sur ce qui vous fait vivre, ensuite sur ce qui vous menace et, enfin, sur ce que vous faites ou ne faites pas pour contrer cette menace. Rien de plus simple, rien de plus dĂ©cisif. Â» (106).

Encore une fois pour les entrepreneurs de jeux virtuels, renvoyons au jeu de « la conscientisation Â» des pages 106 Ă  110.

Avec un titre possible : apprendre le dialogue et la diplomatie.

Le messianisme de Latour est donc à la fois trÚs mode et trÚs consensuel (la nécessité du consensus).

Mais ce messianisme mode se place au milieu d’une dĂ©multiplication « sauvage Â» des formalisations Ă©cologiques, autour de GaĂŻa ou de La Terre (MĂšre) ou du systĂšme Terre (avec ses interdĂ©pendances maternelles ou bouddhistes).

Ce qui est alors frappant (et exige une analyse de second degrĂ©) est cette dĂ©multiplication commerciale, cette pulvĂ©risation de l’offre.

NĂ©anmoins il existe un centre commun Ă  cette dĂ©multiplication de l’offre Ă©cologiste : l’exhalaison d’une odeur catholique assez insupportable, une transpiration rance qui vient du commentaire gĂ©nĂ©rique de l’Encyclique Laudato si, avec son Ă©cologie intĂ©grale (que formalise Latour) et sa visĂ©e de sauvegarde de la crĂ©ation (toute la crĂ©ation).

Latour critique « les Modernes Â» au nom de l’écologie intĂ©grale Terrestre ; mais il reste enfermĂ© dans la dĂ©finition (Moderne) du politique comme espace de rĂ©solution pacifique des conflits par le dialogue argumentĂ© (ou par « l’agir communicationnel Â»).

Le pas de cĂŽtĂ© messianique de Latour s’inscrit dans la bonne vieille croyance (Moderne) de la force des idĂ©es.

Sans surprise la politique de l’écologie intĂ©grale implique que le conflit doit se dissoudre ou se rĂ©soudre par des institutions de « discussion Â» ˗ parlementaristes ou des sortes de tribunaux de paix.

« S’il y a superposition et empiĂštement [les effets externes des Ă©conomistes] il doit y avoir quelque chose comme un problĂšme public et donc une forme d’institution capable de reprendre la question de la rĂ©partition des formes de vie, inexorablement intriquĂ©es. Â» (99)

« De telles institutions n’existent pas. TrĂšs bien, nous savons maintenant oĂč nous situer : les Terrestres se sont remis du crash de l’Économie et ils s’installent pour bĂątir de nouvelles institutions. Â» (100)

Quoi de plus moderne que cette reprise du thĂšme du pouvoir constituant ?

Mais reprise irĂ©nique. Certainement pas lĂ©niniste !

« Pour commencer que chacun reprenne langue avec son voisin. Â»

Et, encore, jamais n’est soulevĂ©e la question politique de l’impossibilitĂ© de « cette prise de langue en commun Â» [5].

À quoi ressemblerait une diplomatie des holobiontes ? (Nous laissons le lecteur dĂ©couvrir ce qu’est un holobionte).

« C’est bien la nature mĂȘme de la diplomatie de saisir les limites de toute notion de limite. Aussi loin que l’on remonte dans l’histoire de cet art si ancien (la diplomatie) les ressources de la nĂ©gociation viennent toujours de la redĂ©finition de ces fameuses lignes rouges. À chaque fois, l’art subtil des diplomates [du Vatican, par exemple] vient de ce qu’ils modifient les intĂ©rĂȘts en modifiant les identitĂ©s. On ne fait pas rentrer les holobiontes, ces superpositions de monades, Ă  l’intĂ©rieur des frontiĂšres. Â» (137)

Ajoutons : Ă  chaque fois l’art subtil des diplomates, la discussion, la nĂ©gociation, se volatilise ˗ si le diplomate n’est pas pris en otage.

L’art de la diplomatie : il faut que cesse la guerre, une temporisation, pour que la discussion reprenne, jusqu’au prochain conflit.

« Les arts de la diplomatie retrouvent simplement leur vocation premiĂšre en sachant que chaque limite en dissimule une autre. Â» (139)

Ajoutons : les arts de la diplomatie retrouvent leur vocation premiĂšre de nĂ©gocier (parlementer) des traitĂ©s, lorsque les guerres s’interrompent ; mais le diplomate sait qu’il accompagne les jeux de force et que les discussions, nĂ©gociations, parlotes, lorsqu’elles ne sont pas des mascarades ou des ruses, ne sont que des moments passagers entre les guerres infinies ˗ comme les institutions ne sont que des armistices pour permettre Ă  la guerre de reprendre.

Bruno Latour, politiquement (au sens de : comme application virtuelle de son Ă©thique normative), ne propose rien de moins qu’une « bifurcation rĂ©volutionnaire Â» (qui, certes, ne lui est pas propre), qu’une bifurcation d’une maniĂšre d’ĂȘtre Ă  une autre, ou d’une rĂ©alitĂ© Ă  une autre.

Ou, plus prĂ©cisĂ©ment, en suivant Philippe Descola, une bifurcation d’une maniĂšre de rĂ©partir continuitĂ©s et discontinuitĂ©s entre l’homme et son environnement, Ă  une autre maniĂšre ; et, par exemple, toujours en suivant les classifications de Descola, Bruno Latour ne propose rien de moins qu’une bifurcation rĂ©volutionnaire hors du « naturalisme Â» (dĂ©finissant l’Occident) et vers, disons, « le totĂ©misme Â», bifurcation d’une formule d’ĂȘtre Ă  une autre ˗ de nouveau un retour (si classique) Ă  une sorte de « primitivisme Â», cette fois-ci hyper conceptualisĂ© [6].

Cela nous menant bien au-delĂ  des classifications anthropologiques, qui ne sont que descriptives, des classifications de Descola (nous retrouvons alors le plus vieux problĂšme « moderne Â», positiviste, et mĂȘme marxiste, de la transformation d’une science empirique descriptive, l’histoire par exemple, en technologie politique, avec les lois de l’histoire pour suivre l’exemple marxiste).

Latour imagine que « la redescription Â», par exemple la mobilisation du totĂ©misme (ou de toute forme « primitive Â»), peut devenir « le socle Â» d’une rĂ©volution ˗ toujours l’idĂ©alisme.

Alors que le problĂšme, indĂ©pendamment du contenu merveilleusement Ă©thique (de la bifurcation promise ˗ il faudrait parler longuement des promesses messianiques), est celui de la possibilitĂ© de la rĂ©volution.

S’il y a rĂ©volution ou bifurcation, chez Latour (mais y a-t-il une telle pensĂ©e ?), elle reste complĂ©tement emprise dans une vision technique, moderne, un art de la discussion, des nĂ©gociations diplomatiques, bref Habermas.

Vision qui nous ramĂšne (voilĂ  le primitivisme) au plus vieux conflit, rĂ©actualisable Ă  la demande, entre rĂ©forme et rĂ©volution (la rĂ©volution n’est plus Ă  la mode, c’est tout ce que l’on peut dire ; mais les modes changent, par dĂ©finition).

Encore une fois, qu’est-ce qui manque Ă  Latour ? Tout simplement une pensĂ©e politique ! Alors qu’il parle sans cesse de politique (sans savoir de quoi il s’agit). Mais ne parle en fait que de normes idĂ©ales qui devraient s’imposer par leur valeur morale !

Croyance idĂ©aliste que la beautĂ© morale (« platonicienne Â») d’un projet suffit Ă  assurer son efficacitĂ© ! Suffit au rassemblement des « bonnes Ăąmes Â» !

Quitter la modernitĂ©, c’est abandonner ce type de croyance (positiviste), et mettre au point de dĂ©part (« matĂ©rialiste Â») l’antagonisme ˗ la beautĂ© morale du programme est subordonnĂ©e Ă  la capacitĂ© Ă  se mettre en lutte (reprendre Comment gĂ©nĂ©raliser la rĂ©volution copernicienne opĂ©raĂŻste, LM 108, 13 juin 2017).

Finalement Bruno Latour n’est ni philosophe, il ne pense pas la rĂ©flexivitĂ© (il ne se critique pas lui-mĂȘme et n’analyse pas ses limites, politiques), ni sociologue ou anthropologue, ses descriptions sont trop normatives et prĂ©orientĂ©es, ni politiste, il y a une absence bruyante de toute pensĂ©e politique, autre qu’une reprise non thĂ©matisĂ©e (non rĂ©flexive) des plus vieux conflits politiques du 19e siĂšcle (Latour connaĂźt-il l’OpĂ©raĂŻsme ?).

Le christianisme d’appareil, qui parle par la bouche d’or de Saint Bruno (relire l’IdĂ©ologie Allemande), s’exprime toujours par un discours de paix, vantant les discussions et les nĂ©gociations (le fond de commerce du Vatican, aujourd’hui, que l’Église n’est plus une force politique), alors que cet appareil a Ă©tĂ© partie prenante de conflits les plus dĂ©sastreux (on retrouve l’idĂ©e que la diplomatie vient aprĂšs la guerre, en attendant la prochaine ˗ voilĂ  pourquoi l’art diplomatique est « insubmersible Â» : la guerre est illimitĂ©e).

Maintenant, si l’on met l’antagonisme, la lutte, le conflit, au point de dĂ©part des analyses (le rĂ©el est le conflit), alors il faut « bifurquer Â» hors des constructions idĂ©ales poĂ©tiques et accĂ©der au vĂ©ritable matĂ©rialisme de l’antagonisme [7].

Finissons par une Ă©nigme.

Posons une question (ou un problĂšme) style philosophie analytique.

Soit le slogan : vous voulez vivre une « vraie vie Â», « pleine Â», dynamique, aventureuse, en prise sur la rĂ©alitĂ©, loin des abstractions (ou prises de tĂȘte) philosophique, une vie toute d’efficacitĂ©, une vie rĂ©orientĂ©e, ENGAGEZ-VOUS !

Chez les SS par exemple !

Comment Bruno Latour, qui connaĂźt bien la philosophie analytique amĂ©ricaine (branche philosophique qui aime les devinettes), « analyserait-il Â» ce slogan ?

PrĂ©cisons un peu (quoique l’objet de l’énigme soit de laisser le lecteur Ă  la mĂ©ditation) :

Comment Bruno Latour « analyserait-il Â» (en termes de philosophie analytique) la RÉSISTANCE Ă  l’idĂ©e (abstraite et philosophique) de bifurcation Ă©cologique ?

[ÉlĂ©ment de rĂ©ponse : on retrouve la contradiction performative ; l’idĂ©e de bifurcation est normative, bien que cachĂ©e par sa beautĂ© aguicheuse ; elle ne peut qu’impliquer la guerre, surtout si elle se pense comme norme absolue. Ou « diabolise Â» les ennemis de La Terre.]

Comment « analyser Â» la rĂ©sistance (au programme Ă©cologique « incontestable Â») ou le rejet, rejet d’autant plus fort que l’idĂ©e mirobolante prĂ©tend Ă  la concrĂ©tisation (toute de corruption ˗ il faut examiner en dĂ©tail comment le programme se rĂ©alise) ?

L’alliance sociale dĂ©mocrate Ă©cologiste s’affirmera-t-elle, par petits pas rĂ©alistes, et convertira-t-elle les consciences ? Au terme d’un mouvement historique convergent (eschatologique) la conspiration Ă©cologiste intĂ©grale deviendra-t-elle hĂ©gĂ©monique ? Et favorisera-t-elle le transport (avec traduction) du bouddhisme en occident ?

Le militantisme classique, celui que reconduit Latour, mais sans critique ni rĂ©flexivitĂ©, ce militantisme positiviste, basĂ© sur le principe (Ă  la Auguste Comte) de la rĂ©alisation d’une idĂ©e, et donc constituĂ© comme procĂ©dure technique, ce militantisme peut-il auto-critiquer son appartenance Ă  la modernitĂ© ? Et donc se prĂ©valoir de porter la paix plutĂŽt que la guerre (auquel cas il devrait changer de registre) ?

VoilĂ  une liste limitĂ©e de prĂ©supposĂ©s, ou d’évidences, que Bruno Latour, contre lui-mĂȘme, pousse Ă  dĂ©construire.

Notes de rédaction

Suite Ă  un article de MĂ©diapart :

Bruno Latour pense le confinement comme une rĂ©pĂ©tition gĂ©nĂ©rale, Joseph Confavreux, 31 janvier 2021 ;

Suite Ă  l’étude d’un (nouvel) ouvrage sur « la dĂ©croissance Â» :

Ekaterina Chertkovskaya, Towards a Political Economy of Degrowth, Transforming Capitalism ;

J’ai recherchĂ© (et retrouvĂ©) un (plus) ancien ouvrage sur les fondements philosophiques des mouvements Ă©cologistes radicaux :

Michael Zimmerman, Contesting Earth’s Future, Radical Ecology and Postmodernity,

Ouvrage de 1994.

Puis je suis revenu sur la question de la politique liĂ©e Ă  cette Ă©cologie radicale :

Michael Oliver, Deconstructing Undecidability, Derrida, Justice and Religious Discourse.

L’ouvrage de Michael Oliver n’étant qu’une introduction pratique Ă  la question de « la rĂ©alisation Â» (des appels prophĂ©tiques), question Ă©galement traitĂ©e (mais de maniĂšre diffĂ©rente) dans les deux ouvrages prĂ©cĂ©dents.

Ensuite, ainsi prĂ©parĂ©, je me suis mis Ă  relire le dernier (rĂ©cent) ouvrage (toujours prophĂ©tique) de Bruno Latour :

OĂč Suis-je ? leçons du confinement Ă  l’usage des terrestres.

Bruno Latour prophĂšte (ou messie) dans la grande famille des prophĂštes Ă©cologistes (souvent apocalyptiques, ou « collapsionnistes Â» collapsonomes).

D’oĂč la reprise de cette si vieille question des politiques « eschatologiques Â», religieuses ou sĂ©cularisĂ©es.

Question que je théorise depuis si longtemps (comme critique du marxisme prophétique).

Mais je n’ai pas cherchĂ© Ă  reprendre toute la question : ce serait impossible (et il faudrait toujours remonter au christianisme antique, d’avant la normalisation impĂ©riale de Justinien).

Donc j’ai isolĂ© Bruno Latour (fervent papiste), tout en le considĂ©rant comme un Ă©lĂ©ment gĂ©nĂ©rique reprĂ©sentatif de ce courant prophĂ©tique (si typique de l’antiquitĂ© chrĂ©tienne, lĂ  oĂč s’est dĂ©chaĂźnĂ©e « la concurrence des messies Â», ou encore « la concurrence des Ă©vangiles Â» si l’on suit Sloterdijk, Sloterdijk que je mettrai Ă  contribution ; « concurrence Â» que l’on retrouve dans l’écologie – et il serait tout Ă  fait intĂ©ressant de comparer « les temps apocalyptiques Â»).

Mais, spĂ©cifiquement, j’ai Ă©tĂ© piquĂ© ou Ă©nervĂ© par ce clichĂ©, repris par Bruno Latour, clichĂ© selon lequel le confinement, et donc l’épidĂ©mie (flĂ©au de dieu), serait un accĂ©lĂ©rateur de changement des « consciences Â», rendues « Ă©cologistes Â» (avant on aurait dit : converties Ă  la peur de dieu, ou Ă  la morale chrĂ©tienne, ou, soyons marxiste, converties Ă  la rĂ©volution par la crise gĂ©nĂ©rale, etc.). ClichĂ© Ă©culĂ© donc !

Car rien n’est plus faux, que cet imaginaire de « la conversion Â».

Renvoyons aux impasses du marxisme qui attendait la crise. Et a reçu le fascisme !

Il est donc totalement faux de croire que le confinement est un accĂ©lĂ©rateur de quoique ce soit (sinon d’une nouvelle rĂ©organisation du travail, encore plus despotique).

On pouvait croire cela en mars ou avril 2020.

Il y a mĂȘme eu une logorrhĂ©e vomitive sur ce thĂšme. Mais logorrhĂ©e mĂ©diatique qui n’indiquait qu’un manque de pensĂ©e historique (des anciens chrĂ©tiens aux marxistes, l’apocalypse n’est jamais survenue).

Je n’ai jamais cru Ă  ce clichĂ© du « retournement des consciences Â», pas plus que je n’ai jamais cru Ă  ce clichĂ© (marxiste) que la rĂ©volution Ă©tait au bout de la crise.

Maintenant tout est plus clair (sauf pour le pauvre Saint Bruno, qui aurait dû réécrire son appel prophétique).

Maintenant nous sommes (revenus) Ă  la pĂ©riode « du lĂąche soulagement Â».

Soulagement : rien ne changera, tout va redevenir comme avant (et mes sports d’hiver ?).

Vive la technique (sotĂ©riologique) !

Il m’a semblĂ© important d’analyser l’ERREUR de diagnostic de Bruno Latour (Saint Bruno considĂ©rĂ© comme Ă©lĂ©ment gĂ©nĂ©rique d’une tribu de prophĂštes Ă©cologistes).

L’erreur de Saint Bruno est une erreur commune dans l’écologie, disons « realo Â», ou dans la gauche alternative de gouvernement (je renvoie aux textes « dĂ©lirants Â» de mars avril 2020).

Cette erreur Ă©tant celle du marxisme apocalyptique, il Ă©tait Ă©videmment facile de l’analyser ; il suffisait de dĂ©placer les plus vieilles disputes (sur la crise, rĂ©volutionnaire ou pas, sur le rĂ©formisme historiciste ou quiĂ©tiste, puis collaborationniste, l’accĂ©lĂ©rationnisme avant la lettre).

RĂ©sumons : l’erreur de Bruno Latour est une erreur d’analyse politique, exactement une erreur d’analyse DU politique.

Et si l’on « corrige Â» cette erreur (ce qu’a fait tout le marxisme post-opĂ©raĂŻste), c’est TOUTE la pensĂ©e prophĂ©tique de Bruno Latour qui est mise en cause.

SpĂ©cifiquement, c’est « le rĂ©alisme spĂ©culatif Â» Ă©triquĂ© de Bruno Latour qui est critiquĂ© (toute la « sociologie Â» des holobiontes devient sans signification).

J’ai essayĂ© de faire penser que TOUT le systĂšme Latour (de « l’écologie intĂ©grale Â») Ă©tait Ă  critiquer.

Mais je laisse la tĂąche de la critique complĂšte Ă  d’autres ; je me contente d’en dĂ©finir l’axe principal.

L’ouvrage sur la dĂ©croissance (degrowth), citĂ© au dĂ©but de cette note, est particuliĂšrement important, comme « Ă©vangile concurrent Â», mais beaucoup plus rĂ©flexif (ou auto-critique) que l’évangile de Latour (qui est plein de vanitĂ©, ce pĂ©chĂ© essentiel).

Je n’ai pu parler de cet ouvrage important (et des autres citĂ©s au dĂ©but) parce que cela m’aurait obligĂ© Ă  rentrer dans les dĂ©tails des programmes prophĂ©tiques concurrents.

Ces programmes n’ont, finalement, pas d’importance ; et, donc, il ne servait Ă  rien de gĂącher du papier (et des forĂȘts).

Il faudra, sans doute, que quelqu’un reprenne le travail de Michael Zimmerman.

Mais le problĂšme qui importe est celui de « la rĂ©alisation de ce rĂ©alisme (magique) Â».

Et de sa corruption si prĂ©visible. Les compromis, les accommodements, le parlementarisme !

Renvoyons, pour finir, au conflit allemand entre les realos (réalistes) et les fundis (puristes).




Source: Lundi.am