Décembre 13, 2021
Par Rebellyon
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Monsieur le Président,

Nous vous faisons une lettre, que vous lirez peut-être si vous avez le temps…

Nous sommes le Collectif Soutiens/Migrants Croix-Rousse (issu du collège Maurice Scève) et, depuis plus de trois ans maintenant, nous apportons notre aide aux migrants, notamment aux mineurs isolés étrangers en recours après un refus de reconnaissance de leur minorité, ceci avec l’implication forte de la Coordination Urgence Migrants et des associations qui la composent. À l’heure où nous écrivons, la situation issue de l’occupation du square Ferrié rue Hénon le 28 mai dernier (suite à la remise à la rue des mineurs sortis du CMAE de Forum Réfugiés depuis le 3 mai) est la suivante :

– 37 mineur·es sont, tout à fait légalement, hébergé-e-s dans les locaux de la Ville de Lyon ;

– 30 mineur·es ont été accueilli·es durant l’été et le début de l’automne par des citoyen·nes de l’agglomération ;

– 43 vivent au squat Le Chemineur, sur le terrain propriété de la société ICF, rue Denfert-Rochereau ;

– 35 vivent au squat Chez Gemma, place Chardonnet, soutenus par les parents d’élèves de l’école des Tables Claudiennes ;

– D’autres encore dorment dans d’autres campements (Part-Dieu, Jean Macé…) ou sous les ponts.

Vous comprendrez que nous voyions l’hiver s’installer avec davantage que de l’appréhension. Pour éviter tout faux débat (qui ferait perdre encore du temps) nous reconnaissons volontiers ce que la Métropole a fait pour ces jeunes pendant et après « l’évacuation-relogement » au squat de l’ex Collège Maurice Scève : création de la Station, lieu d’accueil pour mineurs en recours, animé par l’association Le Mas, hébergement en hôtel pour 70 majeurs, mise à l’abri des mineurs en recours, jusqu’au 3 mai. Pendant un certain temps et après maints débats, la Métropole a accordé des titres de transport (tickets d’une durée de 15 jours) gérés par la PASS mineurs du Secours Populaire. L’attribution de ces tickets a cessé, sans que l’on ne sache ni comment ni pourquoi. Rappelons aussi qu’il était question d’une deuxième Station : si l’on a bien compris, cette décision dépend d’un éventuel financement de l’État et, donc, de tractations entre la Métropole et la Préfecture. Si nous pouvons nous permettre de donner un avis, disons que, depuis des décennies, tout le monde sait que ces parties de ping-pong institutionnelles nuisent gravement aux politiques publiques et, dans notre cas, à la santé des concernés. Ajoutons que dans le contexte national d’une campagne présidentielle qui s’annonce nauséabonde, il nous paraît tout à fait illusoire de penser que la Préfecture puisse voler au secours d’une Métropole dirigée par un parti d’opposition pour débloquer la situation. Cela dit, nous reconnaissons parfaitement les gestes de la Métropole.

Des gestes auxquels vous avez su joindre de belles paroles au mois d’octobre, lors de la présentation de la semaine de l’hospitalité, en déclarant : « Depuis notre arrivée, nous mobilisons nos terrains disponibles pour accueillir plus dignement des jeunes et des familles. Communes, État, associations et citoyen·nes, nous essayons de trouver ensemble des solutions pour faire de cette métropole un territoire d’accueil et d’hospitalité, seule alternative à la rue. »

Nous nous devons de vous dire, monsieur le Président, que depuis le mois de mai, nous n’obtenons aucun soutien de la Métropole dans la recherche d’alternatives à la rue où vos services ont jeté les jeunes exilés se présentant comme mineurs.

Aucun soutien non plus de l’État qui, à l’issue du bref séjour des jeunes dans le gymnase de la rue Thévenet (mis à l’abri sur réquisition de la préfecture pour cause de fortes intempéries en juin), a justifié l’expulsion des jeunes du dit gymnase au motif que nous n’avions qu’à utiliser nos « solutions citoyennes » pour reloger les jeunes qui restaient sur le carreau, en l’occurrence un squat sans électricité, le Chemineur.

Alors, Monsieur le Président, à notre tour de vous expliquer ce que nous avons fait et faisons, nous : avec l’association AMIE, les collectifs citoyens assurent seuls l’accompagnement des 120 jeunes sans ressources hébergés dans les squats, « le Chemineur » (rue Denfert Rochereau) et « chez Gemma » (place Chardonnet), et dans les lieux mis à disposition par la Ville de Lyon, le « Cafémineur » (rue Paul Bert) et la résidence Marius Bertrand. Nous nous efforçons de coordonner la logistique pour tous ces lieux : nourriture, produits d’hygiène, d’entretien, dons de vêtements, avec, heureusement, l’apport de la Croix-Rouge, des Restos du Cœur et des habitants de la Croix-Rousse et d’ailleurs. Nous assurons les accompagnements pour les démarches scolaires, médicales, administratives, etc., des jeunes. Un gros travail a été fait par des médecins du collectif pour vacciner les jeunes et veiller à détecter des maladies graves (tuberculose…). Et aussi, nous les accompagnons au musée, au théâtre, aux matchs de foot, au cirque, au concert… au gré des places offertes ou pas chères.

Peut-être avez-vous pris connaissance du rapport de MSF et du Comede sur « la santé mentale des mineurs non accompagnés — effets des ruptures, de la violence et de l’exclusion ». C’est tout simplement effrayant et nous pensons que tout doit être fait pour éviter cela, objectif difficile à atteindre dans les conditions où nous sommes.

L’association AMIE assure depuis des années le suivi des mineur·es en recours et leur offre aide juridique et accompagnement pendant la période toujours assez longue qui sépare le refus du Centre de Mise à l’Abri et d’Évaluation (géré par Forum Réfugiés) de leur rendez-vous avec le Juge des Enfants. Nous travaillons évidemment avec la PASS Mineurs du Secours Populaire qui, depuis de longues années aussi, fournit aux jeunes mineurs étrangers de nombreux services (cours de français et de mathématiques, repas, qui rythment leur quotidien et les ancrent dans une dynamique positive, gestion d’un vestiaire de dons) ce que vous savez probablement.

Car aucun adolescent livré à lui-même dans une ville inconnue ne peut exercer son droit au recours, même si la loi lui accorde pleinement ce droit fondamental. Il est intéressant de noter que la minorité des jeunes soutenus et accompagnés dans leurs démarches est reconnue, à plus de 90 %, par les juges des enfants, après qu’ils ont été rejetés par l’association que vous avez missionnée pour leur évaluation.

Car aucun adolescent, jeté à la rue sans moyen, ne peut survivre s’il n’est pas aidé par une personne, une association, un collectif. Ou alors, il devra sa survie à une rencontre douteuse l’amenant à des trafics, des addictions diverses, dangereuses pour lui et pour les autres. La rue perdra ces adolescents si personne ne fait rien. Nous savons, par ouï-dire, que la Métropole étudie des solutions. Mais le froid n’attend pas. Le temps, aux deux sens du terme, la température extérieure et la lenteur des prises de décisions politiques, joue contre ces jeunes. S’agissant des jeunes à la rue, que ferons-nous s’il y a de la neige à Noël ? La situation hors des tentes, au squat le Chemineur, n’est guère plus brillante. Nous sortons d’un procès intenté à la CUM, la LDH et aux soutiens par la société ICF, alors que nous étions évidemment prêts à négocier et conventionner avec elle. Le jugement, dans ses attendus, invoque la nécessaire protection de l’enfance vis-à-vis des occupants et accorde la possibilité d’habiter les lieux jusqu’au 1er avril 2023. Cette nouvelle pourrait être excellente pour les mineurs, pour les soutiens et pour… la Métropole. Reste qu’il n’y a dans ce lieu ni électricité ni chauffage et que, récemment, le propriétaire a installé des grilles devant le squat et à l’entrée de la rue Denfert Rochereau. Ce, suppose-t-on, pour protéger les éventuels travaux. Cette mesure a pour conséquence des difficultés accrues pour les habitants et leurs soutiens et l’exaspération totale des riverains qui ont l’habitude de prendre ce raccourci entre la rue Denfert-Rochereau et le Boulevard des Canuts. C’est étrange cette édification de grilles face à des migrants. Cela fait écho à d’autres grillages et d’autres murs, ailleurs, et bientôt, partout.

Nous devrions collectivement sortir des idées reçues, des représentations simplistes et des équations douteuses du genre : « puisque l’évaluation dit que ce jeune n’est pas mineur, c’est qu’il est majeur, jetons-le dehors », ou « ce sont des squatteurs, donc des méchants, alors traînons-les en justice ». Dans la vraie vie, tout est beaucoup plus compliqué. Il nous arrive de penser, au vu de ce que nous parvenons à faire avec des convictions et de la bonne volonté, à ce que vous pourriez réussir avec la même bonne volonté, mais, surtout, le pouvoir et les moyens financiers (et immobiliers).

Nous ne voulons pas, à ce propos, nous montrer grossiers au point d’évoquer les économies substantielles réalisées par la Métropole grâce à la prise en charge de tous ces jeunes par des équipes d’habitant·es parfaitement bénévoles, comme on dit. Mais en définitive, les citoyen·nes payent deux fois : par les taxes, impôts, cotisations d’une part et par leurs dons généreux, le temps et l’énergie qu’ils déploient d’autre part. La charité — parce qu’il faut nommer un chat un chat (il y a ceux qui donnent et ceux qui reçoivent) — pallie les failles de la solidarité nationale (tout le monde cotise pour toutes et tous) parce que la loi n’est pas appliquée.

Il serait sans doute plus judicieux que des éducateur·rices compétent·es assurent l’encadrement de ces mineur·es. Les personnels en question sont en grande souffrance et il est également très inquiétant de voir le service public disparaître derrière les associations et les collectifs de soutien (qui ne sont pas pris plus au sérieux pour autant). Jusqu’où cette situation peut-elle aller ?

C’est ce qui nous amène à vous demander d’intervenir sur cette question des mineurs en recours et d’expliquer ce que vous comptez faire. Ce n’est pas seulement à nous que vous devez cette explication, mais aussi aux mineurs eux-mêmes et à cette centaine d’habitant-e-s qui apportent des couvertures, des duvets, des couettes, des manteaux, de la nourriture, qui font des lessives, donnent des cours de français et qui, simplement, s’inquiètent pour la suite, se demandant pourquoi on voit tellement de tentes pleines devant des immeubles vides.

On nous dit parfois, dans les couloirs de la Métropole, que vous ne voudriez pas de délibération du Conseil pour débloquer les moyens nécessaires, car vous craindriez d’engager un débat avec votre opposition sur la question des mineurs isolés. Nous ne pouvons croire, Monsieur le Président, que vous ne sachiez défendre les beaux principes énoncés dans la charte d’ANVITA, auxquels vous avez fait adhérer notre Métropole peu après votre prise de fonction. Ce serait à désespérer de la politique.

Monsieur le Président, il n’est plus temps de tergiverser, de nous laisser entrevoir des solutions négociées qui disparaissent du jour au lendemain comme neige au soleil, de reprendre d’une main ce qui avait été donné de l’autre (triste exemple des tickets TCL).

Monsieur le Président, il est plus que temps de vous engager résolument pour de véritables solutions de mise à l’abri de ces jeunes. Il est urgent d’intervenir alors que la situation sanitaire comme climatique se dégrade : un toit, de l’électricité et du chauffage, de l’alimentation, des soins médicaux et psychologiques, un accompagnement éducatif, telle est l’urgence pour les mineurs en recours.

Il n’est pas utile de dramatiser ce qui est déjà tragique. Nous nous livrons chaque jour au même sinistre jeu des chaises musicales : un mineur pris en charge, c’est un matelas de gagné où installer un mineur habitant un campement. Cela permet « d’offrir » une place sous une tente au prochain (et souvent, ils sont déjà deux, trois ou quatre) que le CMAE mettra dehors. Et dehors, la nuit, il fait entre 0 et 3°, et nous savons, vous et nous, que des températures encore plus basses viendront au cœur de l’hiver.

Il est inutile de dramatiser, mais si un événement grave venait à survenir, personne ne pourra dire qu’il ne savait pas.

Ce sera notre échec, mais ce sera surtout le vôtre, Monsieur le Président, l’échec d’une Métropole qui s’auto proclame « accueillante ».

Le collectif soutiens/migrants Croix-Rousse




Source: Rebellyon.info