Pendant la guerre froide, bien qu’elle fût formellement neutre dans sa politique étrangère et de sécurité, la Suisse se retrouva de fait reliée de mille et une façons à des initiatives anticommunistes transnationales, mettant en jeu soit le bloc de l’Ouest dans son ensemble, soit des pays en particulier. Une des facettes de cette implication protéiforme encore mal connue est la participation — délibérée ou pas — de la gauche helvétique à la Non Communist Left Policy des Etats-Unis, elle-même une composante du soft power visant l’Europe occidentale. L’historiographie compte déjà divers travaux qui éclairent les relations entre les state-private networks américains et les milieux politiques, syndicaux et culturels de la gauche européenne, mais la Suisse en est quasiment absente.

Le « syndicaliste de choc » a laissé dans l’ombre le dirigeant rallié après la guerre au Parti socialiste et engagé de manière croissante dans le mouvement international des syndicats dits libres, prêt à frayer avec les hérauts du capitalisme.

‘Brother Tronchet’ : un chef syndical suisse dans l’orbite américaine pendant la guerre froide

Pourtant, il y eut en Suisse des « progressistes » qui, dans leur combat anti-communiste (qu’il fût antimarxiste, antistalinien ou antitotalitaire), s’associèrent aux Etats-Unis. Le syndicaliste genevois Lucien Tronchet (1902-1982) fut l’un d’entre eux. Secrétaire à Genève de la Fédération des ouvriers du bois et du bâtiment (FOBB), il fut sans doute l’un des principaux hommes de gauche suisses sur lesquels les Américains décidèrent de miser au début des années 1950. Le fait est peu connu, car l’on a surtout retenu de Tronchet ses années héroïques de l’entre-deux-guerres. S’est ainsi durablement fixée l’image du syndicaliste d’action directe, de l’antifasciste ayant pris fait et cause pour la guerre d’Espagne et la Résistance française et surtout du militant ouvrier intègre et bouillonnant, adepte des méthodes musclées (à la tête de la Ligue d’action du bâtiment, il n’hésitait pas à occuper les chantiers et à faire le coup de poing contre les patrons peu scrupuleux4). Le « syndicaliste de choc » a laissé dans l’ombre le dirigeant rallié après la guerre au Parti socialiste et engagé de manière croissante dans le mouvement international des syndicats dits libres, prêt à frayer avec les hérauts du capitalisme (le gouvernement américain) et de la surveillance étatique (la police politique)5.

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‘Brother Tronchet’ : un chef syndical suisse dans l’orbite américaine pendant la guerre froide

Lucien goes to the usa

Ironie de l’histoire, la première mention de Tronchet dans les archives américaines est due au représentant de la CIA à Berne James S. Kronthal, qui n’était autre qu’un agent soviétique et qui, en septembre 1950, espérant peut-être de la sorte nuire à un ennemi de l’URSS, plaça Lucien Tronchet dans la catégorie des communistes. Or, en tant que membre du parti socialiste (1949) et secrétaire de la section genevoise de la FOBB, Tronchet croisait plus que jamais le fer avec les communistes. À la fin de ce même mois de septembre se tiendra justement un congrès du syndicat au cours duquel il combattra fermement leurs positions. Ce congrès semble constituer le premier pas de Tronchet sur le chemin des USA. Il fut en effet suivi de près par Pat Fravne, de l’Economie Cooperation Administration (ECA) à Paris, qui avait rendu visite au Genevois précédemment »’. Une labor attaché de la Légation des États-Unis à Berne assista aux débats. Il s’agit de Harriet Harling Lothrop (1924-2009), qui deviendra la maîtresse de Tronchet puis sa seconde épouse. A Pat Frayne qui s’était enquis des résultats du congrès, Tronchet dit sa satisfaction : « De façon générale, le congrès a été une bonne manifestation de maturité ouvrière ». » « Malgré certaines manœuvres dilatoires des communistes », l’Union syndicale suisse (USS) avait été habilitée à déposer une demande d’adhésion à la Confédération internationale des syndicats libres (CISL), organisation créée en 1949 pour faire pièce à la Fédération syndicale mondiale (FSM) passée sous influence communiste. Dès lors, les relations entre l’administration du Plan Marshall à Paris et Tronchet ne feront que s’intensifier. Ce dernier s’y alimentera fréquemment en documentation sur la vie économique et syndicale américaine. Une fois, il réclama une publication élaborée par l’ambassade américaine à Rome à la mémoire d’un martyr ouvrier italien (le syndicaliste et socialiste italien Bruno Buozzi, massacré par les nazis en juin 1944) pour la diffuser auprès des immigrés italiens travaillant comme saisonniers en Suisse. Il faut dire que les directions syndicales helvétiques mettaient tout en œuvre pour réduire l’impact du communisme chez les travailleurs étrangers. Tronchet, d’ailleurs, n’aura guère de scrupules, un peu plus tard, à remettre à la Police fédérale les noms d’étrangers politiquement douteux’-.

Tronchet, d’ailleurs, n’aura guère de scrupules, un peu plus tard, à remettre à la Police fédérale les noms d’étrangers politiquement douteux

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Finalement, Tronchet partit seul (aux Etats-unis), de juin à octobre 1951, au bénéfice de la plus importante bourse du Department of State, que très peu de Suisses obtiendront : la Foreign Leader Grant. Ce voyage de quatre mois, qui eut lieu en pleine période maccarthyste et au plus fort de la guerre de Corée, constitue le second et principal nœud autour duquel se tissèrent les liens de Tronchet avec les Américains. Il fut en grande partie organisé par Tronchet lui-même (« un citoyen libre dans un pays libre »). Le Department of State prêta toutefois son concours au niveau de l’intendance, tout en suggérant à l’occasion des noms de personnes à rencontrer. Le bureau new-yorkais de la CISL fit office de boîte aux lettres pour la correspondance.

Le journal intime de Tronchet témoigne des nombreuses rencontres qu’il fit : en majorité des syndicalistes et des travailleurs, mais aussi des entrepreneurs, des industriels, des journalistes, des hauts fonctionnaires, des diplomates, etc. Il fit la connaissance des plus grands leaders syndicaux américains, William Green, Victor Reuther, Michael Ross, et entra en contact avec deux des plus ardents « guerriers froids » du syndicalisme international, à savoir Jay Lovestone et Irving Brown, du Free Trade Union Committee (FTUC), o igane de l’American Federation of Labor (AFL).

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Par ailleurs, il prononça une conférence au Carnegie Endowment for International Peace et put s’exprimer sur les ondes radiophoniques de Voice of America, en répondant à des questions qu’il avait eu loisir de préparer lui-même, et ce, semHe-t-il, à l’invite d’Allen W Dulles en personne. Ce demier, deputy director of plans à la CIA (actions clandestines) et numéro 2 de l’agence, recevra même Tronchet dans son bureau, le 4 septembre 1951-’. Pendant son séjour, Tronchet rédigea des reportages qui parurent non seulement dans les organes syndicaux, mais aussi dans la presse suisse à grand tirage comme la Tribune de Genève. Après son retour, fidèle à ses promesses, il continua à relater son expérience : articles, conférences, projections de films, expositions, distribuions de brochures se succédèrent à un rythme effréné.

Pendant son séjour, Tronchet rédigea des reportages qui parurent non seulement dans les organes syndicaux, mais aussi dans la presse suisse à grand tirage comme la Tribune de Genève

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Appréciant un tel dévouement, les Américains décidèrent de donner suite aux appels pressants de Tronchet en faveur de son Centre d’entraînement syndical international (CESI). Basé à Genève, ce centre avait été créé par le Suisse avant son départ aux Etats-Unis, dans le cadre de la FOBB. Il s’était donné pour mission de former des cadres suisses et étrangers à la pratique du syndicalisme libre. Un premier cours avait été mis sur pied en été 1950 : quelques dizaines de syndicalistes français de la CGT-Force ouvrière, dont son président Léon Jouhaux, y avaient participé. L’aide financière de l’AFL, consécutive au voyage, permettra cependant au centre de se développer. Le deuxième cours (mai 1952), destiné à des militants italiens, prit une coloration nettement plus américaine, car l’AFL avait entre-temps contribué à redéfinir les lignes directrices de la formation^. Cette collaboration autour du CESI est le troisième grand nœud des rapports de Tronchet avec les Américains. Elle porte la marque d’Irving Brown, le représentant de l’AFL et du FTUC en Europe, dont on apprit plus tard la proximité avec la CIA et la politique étrangère des États-Unis^. Avec Joseph D. Keenan, en poste au siège de l’AFL à Washington, Brown fut l’homme par qui l’argent de l’AFL — donc indirectement de l’Office of Policy Coordination de la CIA — afflua au centre genevois (les montants sont inconnus). De surcroît, Brown intervint à plusieurs reprises personnellement dans les cours en tant que conférencier, et mit à disposition ses réseaux, comme celui du Congrès pour la liberté de la culture auquel le CESI s’associera par le biais notamment de Michael JosselsonA La relation entre Tronchet et Brown n’eut rien d’une passade, puisqu’elle se mua en amitié et perdura jusque dans les années 1980.

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En été 1953, Tronchet fut en effet envoyé par la CISL en Indochine. Officiellement pour y étudier les conditions sociales du pays encore sous domination française ; en réalité, pour œuvrer à la réunification des syndicats français et vietnamiens en une centrale unique susceptible de s’affilier à la CISL.

Le quatrième et dernier épisode saillant est un autre voyage. En été 1953, Tronchet fut en effet envoyé par la CISL en Indochine. Officiellement pour y étudier les conditions sociales du pays encore sous domination française ; en réalité, pour œuvrer à la réunification des syndicats français et vietnamiens en une centrale unique susceptible de s’affilier à la CISL. La « mission d’enquête et d’information » dura un mois. Tronchet n’y ménagea pas ses efforts et évolua avec beaucoup d’habileté sur un terrain extrêmement complexe, en proie à un conflit colonial qui suscitait des ambitions à l’Est comme à l’Ouest. Ses tractations n’aboutirent certes pas à l’union rêvée, mais elles lui valurent l’estime de nombreux syndicalistes locaux ainsi que des instances françaises et internationales impliquées : la CISL, la CGT-FO, le CIO, l’AFL, la Mutual Security Agency (qui avait succédé à l’ECA) et Allen Dulles, à qui Tronchet crut bon de faire parvenir une copie de son rapport. Avec l’Indochine, Tronchet allait amorcer son tournant « tiers mondiste ». Au début des années 1960, c’est l’Afrique qui passera au premier plan de son action internationale. Ainsi, après les Français, les Italiens et les immigrés espagnols de France, le CESI verra défiler Tunisiens, Algériens, Marocains et Congolais, tandis que le Suisse représentera la CISL à plusieurs conférences syndicales panafricaines (Tunis 1960, Dakar 1962). Il s’engagera encore aux côtés de l’African-American Labor Center (AALC)-’, tandis que son illustre partenaire du CESI, le socialiste suisse Hans Oprecht, intégrera le Centre for Labor and Social Studies (CLSS)A La première de ces deux organisations américaines dépendait de l’AFL-CIO ; la seconde, installée à Rome, bénéficiait du soutien de la CIA et ressemblait à s’y méprendre au CESI-’.

Comment interpréter ces étroits moments de solidarité transatlantique ? Pour les communistes, la cause était entendue : Tronchet était « cet Américain maccarthyste » — quand ce n’était pas un simple agent de la CIA — qui avait vendu son âme et trahi la classe ouvrière^. Un jugement moral qui n’aide guère à saisir les tenants et aboutissants de la collusion.

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Une Convergence

Le rapprochement doit d’abord être replacé dans son contexte général. Son début coïncide en effet avec le moment où se systématisait la bataille américaine pour « les cœurs et les esprits ». Afin de contrer les efforts soviétiques déjà éprouvés en la matière, mais aussi en vertu de logiques internes, le gouvernement américain mit en place dès 1947- 1948, dans le sillage de la CIA, une doctrine et des instruments visant spécifiquement certains groupes dans le monde : les jeunes, les intellectuels, les juristes, la gauche non communiste, etc. Le cas Tronchet s’inscrivit à la confluence de cette guerre psychologique (psychological warfare) et de deux autres politiques : la politique syndicale (labor policy) accompagnant le Plan Marshall en Europe et la diplomatie culturelle destinée à promouvoir l’american way of life sur la planète.

Le cas Tronchet s’inscrivit à la confluence de cette guerre psychologique (psychological warfare) et de deux autres politiques : la politique syndicale (labor policy) accompagnant le Plan Marshall en Europe et la diplomatie culturelle destinée à promouvoir l’american way of life sur la planète.

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Côté américain, chacun avait ses raisons pour recourir à Tronchet. Les représentants officiels voyaient en lui un syndicaliste influent d’envergure européenne, ayant ses entrées en France et en Italie, au contact du « terrain » et dont l’aura — un esprit libre et irréductible — ne faisait qu’ajouter à sa crédibilité. Sa présence à Genève, une des seules villes helvétiques où les communistes présentaient un certain danger, permettait également une liaison avec l’Organisation internationale du travail. Quant à son socialisme, il ne faisait pas peur. En 1953, le consul américain à Genève estimait que Tronchet « n’est pas plus socialiste ou de gauche que n’importe quel syndicat européen. »

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L’AFL, quant à elle, partageait sans doute la plupart des raisons qui incitèrent le gouvernement américain à parier sur Tronchet. S’y ajoutèrent les affinités idéologiques. Les conceptions de l’AFL quant à la mission du syndicalisme et son credo productiviste trouvaient un grand écho chez Tronchet. Dans le sens inverse, la tradition helvétique — passablement mythifiée — d’un syndicalisme adossé au principe du contrat collectif et de la paix du travail séduisait l’AFL.

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Pourtant, tout indique que les Américains ne furent pas le moteur de la relation. Malgré les doutes qui subsistent sur le commencement de l’histoire — la rencontre décisive avec Harriet H. Lothrcp et les véritables attributions de cette dernière —, il est clair que Tronchet ne fut pas piégé. En 1950, il cherchait par tous les moyens à nouer un contact. Une connivence, fruit d’une convergence d’intérêts, s’établit autour de la nécessité de la propagande. Lothrop dut rapidement réfréner les ambitions de Tronchet, qui se voyait déjà à la tête d’une vaste campagne internationale de soutien au Plan Marshall. « Il faudrait commencer sur une échelle moins grande », lui avait-elle rétorqué. Utiliser d’abord les possibilités existantes. « Après quelques succès initiaux, on pourrait développer un programme autochtone** ». » La propagande apparaissait encore plus limpide dans les reportages faits aux Etats-Unis. À cause de leur manichéisme, certains d’entre eux irritaient jusqu’au frère de Tronchet, chargé de les publier en Suisse.

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Politiquement, Tronchet admirait le fonctionnement et la force de frappe des syndicats américains. Il adhérait entièrement à l’idée qu’on augmenterait la productivité grâce à une meilleure coopération entre patrons et ouvriers et que cet accroissement profiterait indirectement aux travailleurs si les syndicats réussissaient à amener le patronat à les associer aux gains ainsi engrangés.

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Tactiquement, Tronchet comprit tout le parti qu’il pouvait tirer d’une alliance avec l’adversaire le plus acharné de l’URSS : une plus grande capacité de nuisance contre le communisme bien sûr, mais aussi plus d’influence et de moyens d’action personnels (beaucoup qualifient Tronchet d’homme de pouvoir autoritaire). L’extension du CESI en est un exemple. L’on se gardera toutefois de sous-estimer l’idéalisme d’un homme croyant en la solidarité universelle des peuples (libres) en même temps qu’en la cause européenne.

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Culturellement enfin, on observe chez Tronchet une vraie fascination pour l’Amérique, ses libertés, sa culture syndicale, sa vitalité économique, ses innovations technologiques, voire son système social.

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Pour sûr, la perception des États-Unis de Tronchet contrastait avec l’anti-américanisme très répandu à l’époque. Lui se plaisait à rouler en voiture américaine et à se déguiser en cow-boy, tout en fréquentant en catimini une femme du Minnesota…

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Il est assez étonnant d’imaginer Tronchet l’insoumis, le défenseur des opprimés et des sans logis, le pourfendeur de l’exploitation patronale, qui avait fait de la prison pour antimilitarisme, converser en tête-à-tête avec l’un des chefs de la CIA en pleine ère maccarthyste.

Ainsi, des stratégies aux finalités propres se rencontrèrent dans une lutte contre un ennemi commun et sur la base de certaines valeurs partagées. Il est assez étonnant d’imaginer Tronchet l’insoumis, le défenseur des opprimés et des sans logis, le pourfendeur de l’exploitation patronale, qui avait fait de la prison pour antimilitarisme, converser en tête-à-tête avec l’un des chefs de la CIA en pleine ère maccarthyste. Son tournant idéologique assez radical vers l’idée de collaboration des classes et son rejet invétéré du communisme le poussèrent, dès la fin de la Seconde Guerre mondiale et surtout ensuite à la faveur de la guerre froide, dans une direction et des constellations nouvelles, marquées du sceau de l’adantisme. En homme averti et rusé qu’il était, il n’avait pu être dupe du jeu dont il était l’objet, même si l’on peut s’interroger sur la part prise par l’« amie américaine » dans certaines orientations » »’. D’autres hommes et femmes de gauche suisses se laissèrent à leur tour entraîner dans la machinerie du soft power américain, mais peu avec une telle intensité et conviction. Quant à l’impact de cette alliance, il est évidemment difficile à évaluer. L’action de Tronchet ne passa en tout cas pas inaperçue sur la scène internationale. En effet, mis au courant des efforts du Suisse en faveur du syndicalisme libre en Afrique, l’ambassadeur des États-Unis auprès de l’OECE proposa — d’entente avec Irving Brown et jay Lovestone — qu’un Suisse fût nommé assistant du secrétaire général de l’OECE en 1961.


Article publié le 20 Nov 2019 sur Renverse.co