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Voyage au Pays des dunes et des Becquerels

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« Areva nous cachait des choses. Â»

À Arlit, au nord du Niger, ce n’est pas l’industrie chimique qui fait la pluie et le beau temps, mais l’industrie nuclĂ©aire française qui y exploite d’immenses mines d’uranium depuis la fin des annĂ©es 1960 grĂące Ă  des accords coloniaux lui assurant les meilleurs prix. À l’époque, les mineurs français bĂ©nĂ©ficiaient de mesures de contrĂŽle et d’un suivi mĂ©dical, tandis que leurs collĂšgues africains, qui n’étaient pas considĂ©rĂ©s comme des travailleurs du nuclĂ©aire, ne disposaient d’aucune protection, d’aucune information, ni d’aucun suivi mĂ©dical. Si certaines choses ont avancĂ© du cĂŽtĂ© de la sĂ©curitĂ© au travail, l’extraction du minerai atomique reste un dĂ©sastre Ă©cologique et sanitaire Ă©touffĂ© au nom des intĂ©rĂȘts Ă©conomiques et diplomatiques de la France.

Mais les cours se sont effondrĂ©s Ă  la suite de l’accident nuclĂ©aire de Fukushima : le yellowcake ne vaut plus un kopeck. En octobre 2019, Orano (ex-Areva) a annoncĂ© la fermeture en 2021 de la Cominak, qui embauchait 800 personnes, tandis que la SomaĂŻr, elle aussi filiale du gĂ©ant de l’atome français, a drastiquement rĂ©duit son personnel . « Que va-t-on devenir ? Â» se demande-t-on dans l’un des pays les plus pauvres du monde. À Rouen comme Ă  Arlit se joue la mĂȘme partition. Des multinationales qui condamnent les populations Ă  une double peine : d’abord subir les pollutions et les cancers causĂ©s par leur production puis se retrouver au chĂŽmage, quand la rentabilitĂ© ne suit plus. Et s’il Ă©tait possible de reprendre des activitĂ©s qui ne soient pas industrielles ? C’est la question que pose la rĂ©alisatrice nigĂ©rienne et fille de mineur Amina Weira Ă  la fin de son film La ColĂšre dans le vent.

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« On vous amĂšne des tonneaux qui proviennent des mines. Â»

Prends le cake et tire-toi

Sur quoi repose “l’indĂ©pendance Ă©nergĂ©tique française” ?

La production d’uranium au Niger est un cas flagrant d’exploitation postcoloniale. Pour en cerner les enjeux, Z a pris le thĂ© (sans cake) avec RaphaĂ«l Granvaud, l’auteur d’Areva en Afrique. Une face cachĂ©e du nuclĂ©aire français, (Ă©d. Agone, 2012) un ouvrage de rĂ©fĂ©rence sur le sujet.

Dans les annĂ©es 1940, la force de frappe de la « bombe Â» est appelĂ©e Ă  remplacer les empires en dĂ©clin et Ă  conjurer l’angoisse de pays comme la France face Ă  l’amputation de colonies bientĂŽt indĂ©pendantes. Le lancement du programme nuclĂ©aire tricolore, qui devait prolonger la « grandeur Â» et le « rayonnement Â» de la nation, repose sur une forte dĂ©pendance Ă  l’uranium. DĂšs 1945, le Commissariat Ă  l’énergie atomique (CEA) exploite les gisements du sous-sol français, extrayant un minerai qui devient, aprĂšs traitement chimique, une poudre jaune appelĂ©e yellowcake. En 1976, c’est la Compagnie gĂ©nĂ©rale des matiĂšres nuclĂ©aires (Cogema, qui deviendra Areva en 2001 et Orano en 2018) qui prend le relais.

Assez vite, les ambitions nationales vont plus loin : ce sont les rĂ©serves enfouies sous la terre de ses ex-colonies que la France siphonne, achetant Ă  des prix de misĂšre l’uranium qu’elle prĂ©lĂšve des riches gisements du Gabon (dĂšs 1958) et du Niger (Ă  partir de 1968, huit ans aprĂšs l’indĂ©pendance formelle du pays). Au milieu du dĂ©sert, des carriĂšres Ă  ciel ouvert, puis une gigantesque mine souterraine sont ainsi exploitĂ©es par deux filiales de l’entreprise : la SociĂ©tĂ© des mines de l’AĂŻr (SomaĂŻr) et la Compagnie miniĂšre d’Akouta (Cominak).

À la fin 2016, Areva a extrait environ 130 000 tonnes d’uranium des mines nigĂ©riennes depuis leur ouverture (acheminĂ©es en yellowcake jusqu’en France pour transformation et raffinage), ce qui reprĂ©sente deux fois ce que les 237 mines autrefois exploitĂ©es sur le territoire français ont pu fournir en une cinquantaine d’annĂ©es [1]. Cette dĂ©pendance aux ressources Ă©trangĂšres (principalement venues du Niger, du Canada, d’Australie et du Kazakhstan) s’accroĂźt avec la fermeture en 2001 de la derniĂšre mine du sol hexagonal. « On lit pourtant encore dans des rapports parlementaires que le nuclĂ©aire offre Ă  la France son “indĂ©pendance Ă©nergĂ©tique”, remarque RaphaĂ«l Granvaud. Soit l’État français considĂšre que l’uranium est un Ă©lĂ©ment nĂ©gligeable de la fission atomique et donc on n’a pas besoin de s’inquiĂ©ter de sa provenance, soit, et c’est plus probable, il considĂšre, Ă  travers Areva, que le sol dont il provient, le Niger, lui appartient – et alors voit encore ce pays d’Afrique comme sa colonie. Â»

DĂšs le dĂ©but de l’exploitation de l’uranium nigĂ©rien, le prix est officieusement fixĂ© par Paris. « Le contrĂŽle de l’uranium, avec celui du pĂ©trole et d’autres ressources, fut l’une des raisons du maintien d’un dispositif de domination Ă©conomique, politique et militaire de la France sur ses anciennes colonies, au lendemain de leur indĂ©pendance Â», pointe RaphaĂ«l Granvaud. Les dispositifs de domination n’ont pas Ă©crasĂ© de la mĂȘme maniĂšre toute la Françafrique ‒ composĂ©e grosso modo de 15 pays africains maintenus sous influence : vĂ©ritable cogestion avec certains dirigeants du premier cercle comme FĂ©lix HouphouĂ«t-Boigny en CĂŽte d’Ivoire, ingĂ©rences plus discrĂštes dans d’autres pays. Mais concernant le Niger, tous les moyens Ă©taient bons pour maintenir un rĂ©gime vassalisĂ© : contre-espionnage, instrumentalisation d’insurrections touareg et complicitĂ©s avec des putschistes.

La vie politique agitĂ©e du Niger est Ă©tonnamment liĂ©e aux soubresauts de la relation commerciale avec la France. En 1974, Hamani Diori, le chef d’État en place, est victime d’un coup d’État peu de temps aprĂšs avoir eu l’outrecuidance de rĂ©clamer une augmentation du prix de vente de l’uranium. « Si les putschistes avaient agi sans le feu vert de Paris, l’armĂ©e française prĂ©sente sur le territoire nigĂ©rien serait intervenue comme elle l’a fait dans d’autres pays pour maintenir “son” dirigeant au pouvoir, comme au Gabon oĂč elle a soutenu Omar Bongo jusque dans les annĂ©es 1990 Â», commente RaphaĂ«l Granvaud. Trente ans plus tard, le prĂ©sident du Niger s’appelle Mamadou Tandja. Il commet la mĂȘme erreur que son prĂ©dĂ©cesseur, rĂ©clame et mĂȘme obtient une substantielle augmentation du prix en 2008. Il est renversĂ© en 2010 par des militaires. RaphaĂ«l Granvaud dĂ©taille : « Selon Jean Ping, le secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral de l’Union africaine de l’époque, les services secrets Ă©tats-uniens et d’autres puissances intĂ©ressĂ©es, dont trĂšs probablement la France, savaient qu’un putsch se prĂ©parait et n’ont rien fait pour l’empĂȘcher. Tandja a payĂ© Ă  retardement l’affront fait Ă  la France en essayant d’obtenir des conditions plus avantageuses. Â»

Des Ă©lections sont organisĂ©es et un gouvernement dĂ©mocratiquement Ă©lu reprend les rĂȘnes du pays : Ă  sa tĂȘte, Mahamadou Issoufou, un ingĂ©nieur des Mines formĂ© en France, passĂ© par tous les postes de l’exploitation d’uranium au Niger, mais aussi par l’Internationale socialiste, et proche de nombreux dirigeants occidentaux. Un CV idĂ©al pour nĂ©gocier au mieux avec la France : il conclut un accord en 2014 qui modifie les taxes sur l’activitĂ© miniĂšre. Cette victoire apparente, qui permet d’afficher des taux de taxation plus dĂ©cents sur le minerai extrait, est vite dĂ©noncĂ©e par des ONG qui constatent qu’Areva dispose de nombreux leviers pour Ă©chapper Ă  cet impĂŽt [2]. Sans compter la gratuitĂ© dont l’entreprise bĂ©nĂ©ficie pour prĂ©lever des millions de litres d’eau dans la nappe phrĂ©atique d’Agadez, en plein dĂ©sert : un passe-droit effarant hĂ©las classique de l’industrie miniĂšre.

Le prĂ©sident du Niger commet l’erreur de rĂ©clamer une substantielle augmentation du prix en 2008. Il est renversĂ© en 2010 par des militaires.

« Il y a un hiatus considĂ©rable entre le prix payĂ© sur toute son histoire par Areva et la valeur stratĂ©gique de cet uranium Â», analyse RaphaĂ«l Granvaud. D’un cĂŽtĂ© un petit pays d’Occident, mais dotĂ© de la force atomique, et dont le niveau de dĂ©veloppement nĂ©cessite toujours plus de puissance Ă©lectrique ; de l’autre un pays du Sahel deux fois et demie plus grand que le premier, dernier au monde sur la liste de l’indice de dĂ©veloppement humain (IDH) [3], dont la majoritĂ© de la population n’a pas accĂšs Ă  l’électricitĂ© importĂ©e du pays voisin, le Nigeria. L’extraction uranifĂšre au Niger a aussi aggravĂ© la situation des nomades qui se sont vu confisquer de nombreuses zones de pĂąturage nĂ©cessaires Ă  l’élevage. Ces terres sont maintenant gardĂ©es par des sociĂ©tĂ©s de sĂ©curitĂ© privĂ©es dirigĂ©es par d’anciens militaires français, et parfois mĂȘme par des forces spĂ©ciales françaises envoyĂ©es sur place pour contrer les menaces terroristes.

« Ne plus compter sur la mine mais sur nous-mĂȘmes Â»

Dans son documentaire La ColĂšre dans le vent, la rĂ©alisatrice nigĂ©rienne Amina Weira filme la ville de son enfance : Arlit. Une citĂ© Ă©difiĂ©e dans les annĂ©es 1960 au milieu du dĂ©sert afin d’accueillir les travailleurs venus extraire l’uranium pour les besoins du nuclĂ©aire français.

Amina Weira, documentariste

Mon pĂšre Ă©tait cadre Ă©lectricien Ă  la Cominak, la mine souterraine d’uranium ouverte en 1974 [qui va fermer en 2021, voir supra], situĂ©e Ă  cĂŽtĂ© de celle de la SomaĂŻr, exploitĂ©e depuis 1968. Ce sont des filiales de l’entreprise française Areva. Petite, je voyais mon pĂšre partir au travail, je pensais qu’il allait au bureau. En 2010, j’ai dĂ©couvert pour la premiĂšre fois l’intĂ©rieur de la mine. J’ai vu tous ces travailleurs qui mettent leur vie en danger, qui partent Ă  250 mĂštres sous terre, j’ai trouvĂ© ça effrayant. Ça m’a donnĂ© envie de faire un documentaire pour rendre hommage Ă  ces gens, Ă  mon pĂšre qui est descendu dans ce trou pendant toutes ces annĂ©es pour nous nourrir et nous Ă©duquer. Au fil de mes recherches, j’ai dĂ©couvert l’ampleur de la pollution radioactive [4] et des problĂšmes de santĂ©.

Ne pas aller contre Areva

J’ai convaincu mon pĂšre d’ĂȘtre le personnage central de mon film afin d’avoir accĂšs aux anciens travailleurs de la mine. Avec lui, ils parlaient sans tabou, ils Ă©taient plus Ă  l’aise qu’avec une jeune femme comme moi. Raconter les mines devant le micro ou la camĂ©ra, c’est compliquĂ©. Quand j’ai fait mes repĂ©rages, beaucoup de choses sont sorties de la bouche des personnes rencontrĂ©es, mais quand je suis revenue avec la camĂ©ra, elles devenaient muettes ! La plupart ont leur pĂšre, leur frĂšre, quelqu’un de proche qui travaille Ă  la mine. Un jeune qui rentre chez Areva ne va pas dĂ©noncer les mauvaises pratiques de cette sociĂ©tĂ©, de peur de se faire licencier ou enfermer. Tout le monde sait qu’Areva a une influence Ă©norme sur nos gouvernements et qu’il vaut donc mieux ne pas aller contre elle [voir p. 195].

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« Ils m’ont juste donnĂ© les rĂ©sultats et m’ont dit que je n’avais rien. Â»

Une ville entourée de déchets radioactifs

Arlit, c’est ma ville, c’est lĂ  qu’on extrait la richesse du pays. On l’appelle « Petit Paris Â». J’aimerais que ce soit vraiment le cas ! On a l’impression qu’elle est entourĂ©e de montagnes, comme celles auprĂšs desquelles les Touareg s’installent pour se protĂ©ger du vent du dĂ©sert. Mais ces montagnes ont Ă©tĂ© crĂ©Ă©es de toutes piĂšces. Elles sont composĂ©es de l’accumulation des dĂ©chets radioactifs issus de l’extraction. Avant la mine, Arlit Ă©tait un campement touareg. Elle compte aujourd’hui 140 000 habitants. Toutes les ethnies du Niger s’y mĂ©langent, ainsi que d’autres nationalitĂ©s d’Afrique. On rencontre aussi pas mal de migrantes et de migrants qui s’y arrĂȘtent pour travailler un peu, dans l’espoir de continuer leur chemin vers l’Europe. Arlit est organisĂ©e en deux cercles concentriques : il y a la « citĂ© des travailleurs Â», composĂ©e d’ ouvriers, de cadres et d’expatriĂ©s, et le quartier des bidonvilles, qui forment actuellement la plus grosse partie de la ville. Dans la citĂ© des travailleurs, il y a l’eau courante et l’électricitĂ© gratuite, des « cercles de loisirs Â»â€Š tout est financĂ© par Areva. Pendant le tournage, nous avions Ă©tĂ© choquĂ©s de voir des points lumineux au loin, lors d’une coupure d’électricitĂ© : une centrale alimentait la citĂ© des travailleurs tandis que les gens des bidonvilles en Ă©taient privĂ©s. Au lieu de profiter de cette Ă©nergie, ils en tombaient malades


Travailler sans tenue de travail

Au dĂ©but de l’exploitation, les travailleurs n’avaient aucun vĂȘtement de protection, qu’on rĂ©servait aux cadres blancs. Areva ne fournissait mĂȘme pas de gants, l’un des ouvriers retraitĂ©s en tĂ©moigne dans mon film. Puis il y a eu des mobilisations et leurs conditions de sĂ©curitĂ© se sont amĂ©liorĂ©es. À Arlit, les soins sont gratuits dans les dispensaires gĂ©rĂ©s par Areva. Les mĂ©decins sont payĂ©s par l’entreprise, cela crĂ©e une complicitĂ©. Les responsables d’Areva prĂ©tendent qu’il n’y a pas de maladies professionnelles. Pourtant, les travailleurs ont des maladies sans nom. Dans mon film, il y a une personne qui a des douleurs au niveau de l’estomac, de la poitrine. Les mĂ©decins lui disent qu’il a un ulcĂšre. C’est un peu facile. Parler d’ulcĂšre, ça permet de ne pas chercher plus loin, de fermer leur bouche aux malades. Il y a Ă©galement beaucoup de problĂšmes respiratoires. Ici, des femmes accouchent d’enfants mort-nĂ©s, mal formĂ©s. Je voulais filmer les mĂšres et leurs enfants, mais elles n’ont pas voulu. J’ai rencontrĂ© un ancien travailleur dont les reins Ă©taient dĂ©truits, qui Ă©tait sous dialyse et avait Ă©tĂ© Ă©vacuĂ© en France. Areva avait Ă©tĂ© obligĂ©e de prendre en charge les soins, mais depuis qu’il est Ă  la retraite, ces soins sont Ă  sa charge et il n’est pas en mesure de les payer. Des cas comme ça, j’en ai vu beaucoup : des retraitĂ©s avec des maladies qu’on a laissĂ©es s’aggraver ou des travailleurs qui commencent Ă  avoir des problĂšmes de santĂ© chroniques.

Areva licencie les personnes malades ou moins productives. AprĂšs la retraite, les travailleurs n’ont aucune prise en charge sanitaire, or c’est souvent le moment oĂč les maladies se dĂ©clarent. Les mesures de radioactivitĂ© [5] sont rares et les Ă©tudes mĂ©dicales plus rares encore. Un mĂ©decin indĂ©pendant est intervenu pour sensibiliser la population aux consĂ©quences de l’activitĂ© miniĂšre sur la santĂ©. Il conseillait de se dĂ©placer rĂ©guliĂšrement, de quitter la ville de temps en temps. Je ne sais pas s’il a examinĂ© des malades. Ces choses-lĂ  se font discrĂštement, Ă  l’insu d’Areva et des autoritĂ©s. AprĂšs mon film, certain·es sont venus me parler de cas similaires ou d’autres problĂšmes de santĂ©.

Le cimetiĂšre des chĂšvres et des antilopes

Dans le film, une femme raconte que ses chĂšvres meurent. C’était ma nounou quand j’étais enfant. Elle avait une trentaine de chĂšvres, Ă  l’époque. Quand je suis retournĂ©e chez elle, je m’attendais Ă  ce qu’elle me dise qu’elle avait vendu ses chĂšvres. Mais elle m’a dit qu’elles avaient eu une maladie bizarre. Aux environs d’Arlit, on ne voit plus de fennecs et d’antilopes non plus


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« On s’est trop mĂ©langĂ©s avec des mariages. Seule la mort nous fera sortir de cette ville. Â»

Cette dame vit dans une maison construite avec des remblais de mine. Son quartier est proche de la mine souterraine, ce qui l’expose aussi Ă  la radioactivitĂ©. Les gens vont rĂ©cupĂ©rer l’argile proche et construisent avec ça, par ignorance, et parce que la radioactivitĂ©, ça ne se voit pas. Des prĂ©lĂšvements effectuĂ©s par l’ONG locale Aghirin’man ont rĂ©vĂ©lĂ© que les maisons du quartier prĂ©sentent souvent une forte teneur en radioactivitĂ©. Areva a promis de dĂ©truire ce quartier et de reconstruire les maisons un peu plus loin. J’ai tournĂ© le film en 2015 et la promesse datait de cinq ans. Aujourd’hui, seules cinq maisons ont Ă©tĂ© reconstruites. Dans le film, on voit aussi des gens fabriquer des ustensiles de cuisine avec des ferrailles issues de rĂ©cupĂ©ration [voir encadrĂ©]. Areva a interdit aux travailleurs de les revendre pour que ça ne circule plus, mais ça continue Ă  l’insu des responsables.

Qu’allons-nous devenir ? Contrairement Ă  nos parents qui sont restĂ©s jusqu’à la retraite, je vois beaucoup de gens qui ont travaillĂ© ici entre deux et cinq ans et qui sont partis. Nos anciens restent parce qu’ils ont fait leur vie dans cette ville. Pour nous qui avons grandi lĂ -bas, tout nous rappelle notre enfance : la maison, les rues, les Ă©coles qu’on a frĂ©quentĂ©es, ce sont des souvenirs dont il est difficile de se dĂ©tacher. Les autres n’ont pas ce sentiment d’appartenance. Vivre ici, c’est insupportable.

Peut-ĂȘtre Areva souhaite-t-elle partir parce que l’uranium ne lui rapporte plus autant. Avec la fermeture de la mine, on ne sait pas si la ville continuera Ă  exister. On ne doit plus compter sur la mine, mais sur nous-mĂȘmes. Nous devons nous demander comment notre ville pourrait subsister indĂ©pendamment d’Areva, en faisant vivre d’autres activitĂ©s comme le maraĂźchage. C’était quelque chose qui marchait trĂšs bien Ă  une Ă©poque, les arbres fruitiers, les lĂ©gumes. Aujourd’hui, les terres sont polluĂ©es. Nous devons penser Ă  revitaliser cette activitĂ©, quitte Ă  la dĂ©placer un peu. Faire ce film, c’est parler de la mine pour tenter de changer les choses. MĂȘme si le mal est fait, avec des tonnes de dĂ©chets qui sont lĂ , tout autour de nous.

Ferrailles radioactives

« Comme vous le savez, depuis 2003, nous avons rĂ©guliĂšrement attirĂ© l’attention sur la prĂ©sence de ferrailles contaminĂ©es dans les rues d’Arlit et d’Akokan. Pour mĂ©moire, la tuyauterie que nous avions achetĂ©e en dĂ©cembre 2003 sur le marchĂ© d’Arlit Ă©tait souillĂ©e par un tartre trĂšs contaminĂ© par du radium 226 (235 000 Bq/kg). Nous demandions Ă  l’époque que vos filiales lancent une campagne de recherche et de rĂ©cupĂ©ration systĂ©matique de ces matĂ©riaux radioactifs. Â»

Extrait d’une lettre de Bruno Chareyron, de la Criirad [6], Ă  Anne Lauvergeon, PDG d’Areva, 31 juillet 2009.

Un observatoire aux yeux bandés

OĂč le pollueur mesure lui-mĂȘme la pollution

L ’exploitation des mines d’uranium entraĂźne une exposition des travailleurs·ses et des populations riveraines Ă  toute une sĂ©rie de substances chimiques et faiblement radioactives. Leurs effets cumulĂ©s sur la santĂ©, largement sous-Ă©valuĂ©s, sont pourtant rĂ©els. Dans le cas de la France, le suivi des anciens mineurs montre qu’ils sont davantage touchĂ©s par les cancers pulmonaires. À Arlit, la situation est particuliĂšrement problĂ©matique, notamment car les dizaines de millions de tonnes de roches sorties de terre sont entreposĂ©es Ă  l’air libre juste Ă  cĂŽtĂ© de la ville. Selon la Criirad, les terrils « produisent en permanence un gaz radioactif, le radon, et les puissants vents du dĂ©sert dispersent les fines poussiĂšres contenant des mĂ©taux lourds radioactifs, dont certains sont trĂšs radiotoxiques par inhalation [7] Â». Sans compter la contamination des eaux souterraines, la vente de ferrailles et de textiles radioactifs sur les marchĂ©s de la ville, les rues remblayĂ©es avec des matĂ©riaux radioactifs


Quelles doses cumulĂ©es sur plusieurs dĂ©cennies ont dĂ©jĂ  subi les habitant·es d’Arlit ? Des ONG s’attellent Ă  le mesurer. En 2003 et 2009, la Criirad est ainsi venue soutenir les enquĂȘtes d’une ONG locale, Aghirin’man. Les associations organisent la fermeture de certains puits particuliĂšrement polluĂ©s et la dĂ©contamination des rues. Elles donnent aussi des recommandations aux habitant·es, comme celle de ne pas faire laver les tenues de travail potentiellement contaminĂ©es des mineurs par leurs Ă©pouses.

En 2010, Areva lance un « plan compteur Â» consistant Ă  effectuer des contrĂŽles systĂ©matiques dans les rues d’Arlit, afin de repĂ©rer les zones radioactives. Mais, pour ce qui est des habitations elles-mĂȘmes, Aghirin’man remarque en septembre 2017 que seules 120 ont Ă©tĂ© contrĂŽlĂ©es
 sur une agglomĂ©ration de plus de 100 000 habitant·es.

L’annĂ©e suivante, Areva met en place un « Observatoire de la santĂ© de la rĂ©gion d’Agadez Â», ce qui lui permet d’écrire annĂ©e aprĂšs annĂ©e dans ses rapports qu’aucune maladie professionnelle liĂ©e Ă  la radioactivitĂ© n’a Ă©tĂ© enregistrĂ©e [8]. Mais la Criirad critique ce dispositif de contrĂŽle des pollutions gĂ©rĂ© par le pollueur, qu’elle dĂ©crit comme un « Ă©cran de fumĂ©e Â» : pas d’engagement contractualisĂ©, liste pĂ©rimĂ©e et incomplĂšte des pathologies Ă  rechercher, etc. Toujours selon l’ONG française, dans la rĂ©gion d’Arlit, « on peut estimer en tout cas que les opĂ©rations d’extraction de l’uranium vont entraĂźner le dĂ©cĂšs par cancer de dizaines d’habitants et de travailleurs [9] Â». Aujourd’hui, l’opacitĂ© est toujours de mise sur la mesure et la prise en compte des pollutions par l’entreprise, d’autant plus avec l’annonce de la fermeture de la mine. Face Ă  elle, Aghirin’man ne dispose que de trĂšs peu de moyens et cherche actuellement des fonds pour pouvoir continuer les contrĂŽles indĂ©pendants sur toute la rĂ©gion d’Agadez10.

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« On nous a dit qu’il y a du poison dans l’argile utilisĂ©e pour les briques de nos maisons. Â»

Pourquoi Areva est devenue Orano

OĂč la France achĂšte Ă  prix d’or des mines qui ne valent rien

En 2006, Areva manifeste son intĂ©rĂȘt pour Uramin, sociĂ©tĂ© de prospection sur des gisements uranifĂšres cotĂ©e Ă  la Bourse de Toronto. À cette Ă©poque, le cours de l’uranium flambe et Areva prĂ©tend doubler sa production pour alimenter les centrales qu’elle compte vendre au monde entier. La suite de l’histoire montrera que les gisements vendus ne comptaient en rĂ©alitĂ© que trĂšs peu de minerai et Ă©taient donc inexploitables.

Areva achĂšte Uramin moins d’un an plus tard, laps de temps durant lequel le prix a Ă©tĂ© multipliĂ© par plus de cinq pour atteindre 1,8 milliard d’euros. Des enquĂȘteurs d’horizons divers [10] montrent que l’entreprise française n’est pas victime d’une escroquerie, elle a participĂ© activement au gonflement de ce prix. Areva aurait volontairement attendu pour le laisser s’envoler, et acheter trĂšs cher une sociĂ©tĂ© en rĂ©alitĂ© sans valeur.

Je t’en donne officiellement 200, tu m’en rends 100 discrùtement.

Cette obscure embrouille en rappelle fortement une autre, aujourd’hui bien Ă©clairĂ©e : l’affaire Elf. La sociĂ©tĂ© Elf Aquitaine a surpayĂ© pendant des annĂ©es un certain nombre de contrats. On sait que l’argent issu de ces transactions exorbitantes ne restait pas longtemps en Afrique et finissait en fait dans des poches françaises. C’est le principe des « rĂ©trocommissions Â» : tu me vends pour 100 euros de pĂ©trole, je t’en donne officiellement 200, et tu me rends discrĂštement les 100 restants (moins une petite part que tu gardes pour service rendu). Ainsi je peux afficher une dĂ©pense de 200 euros et disposer librement des presque 100 euros revenus au bercail. Cet argent alimentait entre autres des partis politiques français (voir l’excellent spectacle de Nicolas Lambert Elf, la pompe Afrique).

On ne sait pas aujourd’hui si l’argent disparu dans le scandale Uramin est revenu, dans quelles poches et pour quel objectif final. Anne Lauvergeon, Ă  l’époque PDG d’Areva, est en tout cas poursuivie en justice pour prĂ©sentation, publication de comptes inexacts et diffusion de fausses informations Ă  destination des reprĂ©sentants de l’État. Son mari, le bien nommĂ© Olivier Fric, est quant Ă  lui mis en examen pour dĂ©lit d’initiĂ© et blanchiment. On trouve Ă©galement l’inĂ©narrable Patrick Balkany, qui a fait office de gentil intermĂ©diaire Ă  une Ă©poque oĂč le prĂ©sident de la RĂ©publique n’était autre que son grand ami, Nicolas Sarkozy.

Tout comme la marque Elf a disparu (l’entreprise Ă©tant absorbĂ©e par Total), il semble qu’il Ă©tait temps de faire disparaĂźtre la marque Areva. Fin 2017, EDF rachĂšte la branche « rĂ©acteurs Â» d’Areva en quasi-faillite. Les autres activitĂ©s du groupe (mines, enrichissement d’uranium, dĂ©chets nuclĂ©aires) sont rĂ©unies sous un nouveau nom : Orano, clin d’Ɠil Ă  Ouranos, dieu grec qui a donnĂ© son nom Ă  la planĂšte Uranus, laquelle a permis de nommer l’uranium. « Rappelons tout de mĂȘme que dans le rĂ©cit mythologique auquel les stratĂšges de communication ont choisi de se rĂ©fĂ©rer Ouranos va se faire castrer par son fils Cronos [
] Ă  l’aide d’une faucille, prĂ©vient La Parisienne LibĂ©rĂ©e. VoilĂ  pour les perspectives d’avenir [11]. Â»

Textes et entretiens : Naike Desquesnes, Aude Vidal.

Dessins : Naike Desquesnes.


Article publié le 22 Sep 2020 sur Manif-est.info