Brochure parue en juillet 2020 Ă  tĂ©lĂ©charger en entier ici : La fĂȘte des acronymes.

Une version travaillĂ©e a Ă©tĂ© imprimĂ©e en couleur et sera vendue pendant la semaine antinuclĂ©aire (du 5 au 11 octobre) Ă  Bure en soutien aux personnes incarcĂ©rĂ©es. Si vous voulez commander de votre cĂŽtĂ© ces versions en vente contactez : cartevitale (at) riseup (point) net

Index des acronymes

AAI, AutoritĂ© administrative indĂ©pendante Andra, Agence nationale pour la gestion des dĂ©chets radioactifs ASN, AutoritĂ© de sĂ»retĂ© nuclĂ©aire CEA, Commissariat Ă  l’énergie atomique CHN, ComitĂ© de haut niveau, CigĂ©o, Centre industriel de stockage gĂ©ologique CNDP, Commission nationale du dĂ©bat public CNE2, Commission nationale d’évaluation Cogema, Compagnie gĂ©nĂ©rale des mines, devenue Areva, devenue Orano CPDP (de la CNDP), Commission particuliĂšre du dĂ©bat public Criirad, Commission de recherche et d’information indĂ©pendantes sur la radioactivitĂ© DAC, Demande d’autorisation de crĂ©ation DGEC, Direction gĂ©nĂ©rale de l’Énergie et du Climat DP, DĂ©bat public DUP, DĂ©claration d’utilitĂ© publique EDF, ÉlectricitĂ© de France FNE, France nature environnement GDN, Grand dĂ©bat national GIP, Groupement d’intĂ©rĂȘt public GT, Groupe de travail HCTISN, Haut comitĂ© pour la transparence et l’information sur la sĂ»retĂ© nuclĂ©aire IRSN, Institut de radioprotection et de sĂ»retĂ© nuclĂ©aire LSMHM, Laboratoire de recherche souterrain de Meuse/Haute-Marne MTES, MinistĂšre de la Transition Ă©cologique et solidaire ONG, Organisation non gouvernementale OPECST, Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques PDT, Projet de dĂ©veloppement du territoire PNGMDR, Plan national de gestion des matiĂšres et dĂ©chets radioactifs PPE, Programmation pluriannuelle de l’énergie RTE, RĂ©seau de transport d’électricitĂ© SDN, RĂ©seau Sortir du nuclĂ©aire (dĂ©chets) TFA, TrĂšs faible activitĂ© FMA-VC, Faible et moyenne activitĂ© Ă  vie courte FA-VL, Faible activitĂ© Ă  vie longue MA-VL, Moyenne activitĂ© Ă  vie longue HA-VL, Haute activitĂ© Ă  vie longue

I. Chronique d’un fiasco annoncĂ©

« On se connaissait tous. Un soir, Ă  une rĂ©union, j’ai vu deux types que je ne connaissais pas. Je suis allĂ© les voir, ils travaillaient pour un accĂ©lĂ©rateur de particules !  [1] Â»

Il avait l’air un peu déçu, Yannick Rousselet, le responsable nuclĂ©aire de Greenpeace France, le jour de la clĂŽture du dĂ©bat public sur le 5e Plan national de gestion des matiĂšres et dĂ©chets radioactifs, le fameux PNGMDR. On aurait dit qu’il s’attendait Ă  mieux. Ou alors, c’est qu’il joue bien la comĂ©die. Parce qu’au fond, Yannick, il savait parfaitement Ă  quoi s’attendre en acceptant quelques mois auparavant de se ranger du cĂŽtĂ© de celleux qui iraient porter le masque au grand carnaval de la dĂ©mocratie participative. C’est vrai qu’il s’était donnĂ© du mal. On l’avait mĂȘme vu dans une vidĂ©o postĂ©e sur le site de la CNDP [2], se tortillant devant la camĂ©ra, essayant d’expliquer toute l’importance de ce dĂ©bat et Ă  quel point il espĂ©rait que ses « ami·e·s Â» et « collĂšgues Â» du mouvement antinuclĂ©aire y participeraient « malgrĂ© tout Â». En vain. Iels ne sont pas venu·e·s. La plupart s’étaient accordé·e·s depuis longtemps sur le principe d’un boycott, et le mastodonte des ONG environnementalistes s’est retrouvĂ© bien seul sur les tribunes du dĂ©bat. Souvent, ce fut un peu triste Ă  voir [3]. Si les prestations des responsables et militant·e·s de Greenpeace ont prouvĂ© quelque chose durant ces longs mois, c’est qu’il est plus facile de s’introduire dans une centrale nuclĂ©aire que de transformer une confĂ©rence d’experts en dĂ©bat contradictoire. Alors, quand la CNDP a sifflĂ© la fin de la rĂ©crĂ©, on se doutait qu’iels devaient ĂȘtre un peu chiffonné·e·s. Ce qu’on n’avait pas vu venir, en revanche, c’est le niveau de pathos que Yannick Rousselet serait prĂȘt Ă  mettre dans la balance pour que les gens en cravate Ă©coutent enfin son argumentaire.

« Quand des bonnets rouges ont cramĂ© des pneus sur les routes, on les a Ă©coutĂ©s et on a abandonnĂ© l’écotaxe. Face aux habitants de la Zad, on a abandonnĂ© le projet d’aĂ©roport. Nous, on veut bien ĂȘtre non-violents et participer au dĂ©bat public, mais il faut qu’on soit entendus nous aussi, s’écrie M. Rousselet. Je comprends les copains qui ont prĂ©fĂ©rĂ© boycotter le dĂ©bat. Mais maintenant, comment faire pour qu’on puisse retourner les voir et [qu’on] leur dise qu’on a eu raison de participer ? [4] Â»

RĂ©tablissement des conditions sereines

Bien malin·e qui saurait rĂ©soudre l’épineuse Ă©quation de MaĂźtre Rousselet. Les raisons du boycott, elles, restent limpides. Mais pour les saisir dans leur entiĂšretĂ©, il faut d’abord revenir sur les racines de ce dĂ©bat. D’oĂč sort-il, ce dĂ©bat qui n’était prĂ©vu dans aucune loi ? Ce dĂ©bat facultatif que l’exĂ©cutif s’impose Ă  lui-mĂȘme, mettant en suspens l’avancĂ©e de certains travaux ?

Il sort du chapeau d’un secrĂ©taire d’État venu accompagner la troupe. Le 22 fĂ©vrier 2018, Ă  la mi-journĂ©e, SĂ©bastien Lecornu convoque un point presse Ă  la prĂ©fecture de la Meuse. Ce jeune loup aux dents longues est alors le bras droit de Nicolas Hulot au MTES – le ministĂšre de l’écologie façon Macron. C’est lui qui s’occupe des questions d’énergies et principalement des problĂ©matiques liĂ©es au nuclĂ©aire. Parce que l’animateur TV qui lui sert de ministre de tutelle, lui, ne veut pas mettre les mains dans ce cambouis. Depuis le dĂ©but, Hulot sait qu’il n’a aucune marge de manƓuvre sur ces questions. Le Premier ministre est un ancien d’Areva et tous les membres influents du gouvernement sont convaincus de la nĂ©cessitĂ© de l’atome. Hulot va donc botter en touche Ă  de nombreuses reprises et renvoyer les dossiers sur son jeune secrĂ©taire d’État. Lui qui s’affichait comme un opposant Ă  l’enfouissement avant sa prise de fonction finira par attester du bout des lĂšvres de son revirement en qualifiant CigĂ©o de « moins mauvaise Â» des solutions [5] tout en affirmant qu’il aurait prĂ©fĂ©rĂ© ne jamais avoir Ă  traiter ce sujet-lĂ .

C’est donc Lecornu que l’on retrouve Ă  la manƓuvre politique, le 22 fĂ©vrier, quand cinq cents gendarmes expulsent les habitant·e·s du bois Lejus. L’opĂ©ration est encore en cours lorsque le secrĂ©taire d’État s’exprime aux cĂŽtĂ©s de la prĂ©fĂšte de la Meuse. Sa dĂ©claration tient en deux « volets Â» : ordre public et concertation, le bĂąton et la main tendue. Dans le premier, il se rĂ©jouit du « retour Ă  l’État de droit Â» en moquant les « bivouacs prĂ©caires Â» des « occupants illĂ©gaux Â» qui, selon lui, « appartiennent en partie Ă  la mouvance d’extrĂȘme gauche anarchiste Â» et se sont « distinguĂ©s Ă  plusieurs reprises par leur grande violence Â». À cette heure-lĂ , une perquisition est encore en cours Ă  la Maison de rĂ©sistance Ă  Bure et sept personnes sont en garde Ă  vue. Le moment est donc tout Ă  fait opportun pour annoncer une relance de la concertation. Lecornu Ă©voque des « conditions sereines rĂ©tablies Â» et l’exigence de « rĂ©inventer en permanence un modĂšle de concertation Â» adaptĂ© Ă  ce projet hors norme. Il assure que « l’État revient au pilotage Â» et qu’il « veillera Ă  Ă©largir l’espace de concertation avec l’opposition Â». Dans l’opposition, justement, les associations qui avaient acceptĂ© de le rencontrer le lendemain – prĂ©venues de sa visite mais non de l’expulsion – renoncent au vu des conditions.

C’est le 7 mars, Ă  l’occasion du CHN, le ComitĂ© de haut niveau [6], que le tour de passe-passe se concrĂ©tise. Le secrĂ©taire d’État dĂ©voile la tenue prochaine d’un dĂ©bat national sur la gestion des dĂ©chets radioactifs. L’annonce est grandiloquente. À l’entendre, on pourrait croire que tout est remis en jeu. « Les Français devront dire s’ils en veulent ou pas. Et s’ils n’en veulent pas, je leur dirai : que voulez-vous ? Â», affirme Lecornu sans qu’on sache vraiment de quoi il parle. Va-t-on discuter de l’existence mĂȘme de ces dĂ©chets et de la pertinence de continuer Ă  en produire ? Évidemment, non. Ce qui est mis en dĂ©bat, c’est le 5e PNGMDR, un plan triennal dont la prochaine mouture doit courir de 2019 Ă  2021. Ce plan permet essentiellement aux producteurs de dĂ©chets de s’accorder Ă  court terme avec celleux qui devront les gĂ©rer. C’est-Ă -dire qu’on ne dĂ©battra pas vĂ©ritablement de la gestion possible pour ces montagnes de fardeaux toxiques mais plutĂŽt de comment poursuivre dans les annĂ©es qui viennent la gestion telle qu’elle a Ă©tĂ© prĂ©vue dans le cadre de la loi. Les citoyen·ne·s ne seront pas consulté·e·s pour prendre des dĂ©cisions par elleux-mĂȘmes mais pour commenter celles qui ont dĂ©jĂ  Ă©tĂ© actĂ©es en leur nom. Il ne sera pas question, par exemple, d’alternatives au stockage en couche gĂ©ologique profonde. Oh, bien sĂ»r, elles pourront toujours ĂȘtre Ă©voquĂ©es au dĂ©tour d’une sĂ©ance, on aura toujours le loisir d’imaginer d’autres options, mais ça ne sera pas le sujet et ça n’aura donc aucune incidence.

Manque encore un dĂ©tail pour peindre tout Ă  fait le tableau. La table est mise, les invitations sont lancĂ©es, on n’a pas hĂ©sitĂ© Ă  gonfler artificiellement le menu ; ne reste qu’à disposer l’argenterie. Entre l’expulsion du bois Lejus et cette premiĂšre rĂ©union du nouveau CHN, SĂ©bastien Lecornu n’a pas chĂŽmĂ©. On l’imagine toquant aux portes de Bercy ou de Matignon pour quĂ©mander quelque soutien, sonnant et trĂ©buchant. À Paris, d’ailleurs, c’est presque devenu un rituel de courtoisie. On ne vient plus dans ces provinces perdues de l’Est de la France sans un petit cadeau en poche. Le 7 mars, donc, alors qu’il vient d’annoncer dans les termes que l’on a vu, la tenue prochaine d’un dĂ©bat « hors norme Â», le secrĂ©taire d’État tire de sa manche une enveloppe surprise de 500 millions d’euros. C’est le tout nouveau projet de dĂ©veloppement du territoire, bientĂŽt abrĂ©gĂ© en PDT. Les billets vont encore pleuvoir sur les collectivitĂ©s de Meuse et de Haute-Marne [7] ! Chez les Ă©lu·e·s du coin, on se demande probablement oĂč l’on pourra Ă©couler cette nouvelle manne. Le territoire est dĂ©jĂ  saturĂ© de lampadaires dernier cri et de salles polyvalentes disproportionnĂ©es. Tout ce qui pouvait ĂȘtre rĂ©novĂ© l’a Ă©tĂ© depuis longtemps et parfois mĂȘme Ă  plusieurs reprises. Au mĂȘme moment, Ă  quelques kilomĂštres de Bure et malgrĂ© la forte mobilisation des habitant·e·s de Montiers-sur-Saulx, le dernier collĂšge du canton s’apprĂȘte Ă  fermer ses portes sur dĂ©cision du conseil gĂ©nĂ©ral. Les gamins – s’il en reste encore – prendront maintenant le bus pour aller en cours Ă  une vingtaine de kilomĂštres de lĂ  [8].

Retard à l’allumage

Plus d’une annĂ©e va s’écouler entre ces annonces et le lancement effectif du dĂ©bat. On comprend rapidement que personne, Ă  la CNDP, n’a Ă©tĂ© mis au courant de l’initiative gouvernementale. Autrement dit, on a inventĂ© en haut lieu un dĂ©bat qui ne figurait dans aucun calendrier et ne dispose donc d’aucun budget. La prĂ©sidente de la Commission, l’ancienne ministre Chantal Jouanno, menace de faire faux bond si l’exĂ©cutif continue de lĂ©siner sur le chĂšque. AprĂšs tout, semble-t-elle nous dire, s’iels veulent se payer une opĂ©ration de communication, qu’iels y mettent les moyens.

« Ă€ l’origine, le gouvernement pensait nous accorder la mĂȘme somme que pour le dĂ©bat public sur la PPE avec une petite rallonge, soit 600 000 euros. Je leur ai dit qu’à ce prix-lĂ , il n’avait qu’à l’organiser lui-mĂȘme, parce que nous ne le ferions pas. J’ai regardĂ© les coĂ»ts des prĂ©cĂ©dents dĂ©bats consacrĂ©s aux questions nuclĂ©aires. Le dĂ©bat sur les options gĂ©nĂ©rales en matiĂšre de dĂ©chets radioactifs de 2005 avait coĂ»tĂ© 2,4 millions d’euros ; celui sur CigĂ©o, en 2012, 1,2 million d’euros. J’ai demandĂ© 1,4 million d’euros. C’est ce que nous avons calculĂ© en estimant le nombre de rĂ©unions et les outils nĂ©cessaires. [9] Â»

Les dĂ©lais sont plusieurs fois repoussĂ©s. Entre temps, les Gilets jaunes font irruption et bouleversent la vie politique. LĂ  encore, le gouvernement entend calmer la colĂšre avec des dĂ©bats. Mais pour une crise de cette envergure, alors que Paris est assiĂ©gĂ© chaque samedi par une marĂ©e jaune cernĂ©e de blindĂ©s et de canons Ă  eau, il va falloir mettre le paquet. Ce sera le grand dĂ©bat national (GDN). Pendant deux mois, du 15 janvier au 15 mars 2019, Emmanuel Macron parcourra la France sous escorte policiĂšre pour « dĂ©battre Â» devant des salles pleines de gens triĂ©s sur le volet. Et qui ­retrouve-t-on aux manettes ? SĂ©bastien Lecornu, bien entendu. C’est lui qui manage la tournĂ©e du patron. Promu Ă  l’automne ministre chargĂ© des CollectivitĂ©s territoriales [10], l’homme de main de l’expulsion du bois Lejus devient l’imprĂ©sario d’un ­one-man-show ubuesque Ă  travers un pays au bord de l’effondrement. À ses cĂŽtĂ©s, une nouvelle venue : Emmanuelle Wargon. Ancienne lobbyiste chez Danone, elle vient d’ĂȘtre dĂ©bauchĂ©e pour lui succĂ©der au poste de secrĂ©taire d’État au ministĂšre de l’Écologie. À Matignon, on aime son franc-parler. « Elle ne tourne pas autour du pot Â», ­explique-t-on. Le 26 janvier, en effet, en visite au laboratoire de l’Andra Ă  Bure, elle fait mouche en s’exprimant au sujet de la future concertation sur le PNG-machin :

« Ă€ la question sur la bonne maniĂšre de gĂ©rer les dĂ©chets les plus radioactifs, on va retomber sur la solution qui est dĂ©veloppĂ©e ici. [
] Le stockage gĂ©ologique en couche profonde est la meilleure solution pour faire face Ă  des dĂ©chets qu’il faut stocker, de façon satisfaisante sur une longue pĂ©riode. [11] Â»

Cette petite dĂ©claration achĂšve de cadenasser un dĂ©bat qui n’a pas encore dĂ©butĂ©. Les choses sont dĂšs lors on ne peut plus claires. On viendra si on le souhaite, on parlera autant que l’on veut, des oreilles officielles se chargeront d’entendre voire de retranscrire synthĂ©tiquement ce qui sera dit, mais rien, absolument rien, ne sera remis en question. Ni le choix de l’enfouissement en couche gĂ©ologique profonde, ni la place du nuclĂ©aire dans le mix Ă©nergĂ©tique. Celle-ci a dĂ©jĂ  Ă©tĂ© tranchĂ©e par le gouvernement quelques mois auparavant dans la rĂ©vision de la PPE, la programmation pluriannuelle de l’énergie – et ce, d’ailleurs, avant mĂȘme que les conclusions du dĂ©bat public Ă  ce sujet ne soit rendues.

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Open Bar – 1Ăšre tournĂ©e de Fabcaro, PataquĂšs, 2019.

II. Boycott et errances citoyennes

La veille de l’ouverture du dĂ©bat, plusieurs structures annoncent qu’elles n’y participeront pas. Parmi elles, le RĂ©seau Sortir du nuclĂ©aire (SDN) et la plupart des associations historiques contre le projet CigĂ©o. Dans leur communiquĂ© commun, ces organisations disent refuser de « servir de caution Â» Ă  ce qui ne pourrait ĂȘtre « autre chose qu’une opĂ©ration de sensibilisation Ă  la problĂ©matique des dĂ©chets, voire de communication Â».

« Pour nous, il n’est pas envisageable de jouer le jeu d’une pantomime dĂ©mocratique oĂč les associations et les citoyens ne sont consultĂ©s que pour la pure forme et oĂč les dĂ©cideurs s’assoient sur leurs avis. [12] Â»

Elles disent, en substance : Ă  quoi bon dĂ©battre si les conclusions sont consultatives et que personne n’en tiendra compte ? De quoi dĂ©battrait-on rĂ©ellement puisque les choix centraux, celui de la place du nuclĂ©aire et celui de l’enfouissement des dĂ©chets ultimes, ne sont pas remis en question ? Et d’ailleurs, comment dĂ©battre alors qu’il est interdit Ă  certain·e·s parmi nous de se voir du fait de leurs contrĂŽles judiciaires, de discuter ensemble, de venir sur le territoire ? Surtout, ces assos et organisations reviennent sur l’expĂ©rience des dĂ©bats prĂ©cĂ©dents. Car leurs rĂ©ticences sont loin d’ĂȘtre infondĂ©es : elles ne sont pas le fait d’une dĂ©fiance instinctive mais le fruit de prĂšs de trente ans de mĂ©pris de la population.

2005, 2013, ou les occasions ratées

En 2005, un premier dĂ©bat public a lieu. Les salles sont pleines, l’opposition se prend au jeu. Elle y voit l’occasion de s’exprimer enfin aprĂšs plus d’une dĂ©cennie de portes closes, de formuler ses contre-­expertises « ailleurs que sous des chapiteaux Â». Les conclusions du dĂ©bat sont claires : l’option de l’enfouissement est largement rejetĂ©e, on rĂ©clame de pousser plus loin les recherches sur l’entreposage pĂ©rennisĂ©, en surface ou Ă  une trĂšs faible profondeur (ce que l’on appelle le sub-surface). Huit ans plus tard, « le mĂȘme public est invitĂ© Ă  participer Ă  un nouveau dĂ©bat portant sur les modalitĂ©s de cet enfouissement rejetĂ© [13] Â». C’est qu’entre-temps, en 2006, une loi a Ă©tĂ© votĂ©e. Le stockage en couche gĂ©ologique profonde y a Ă©tĂ© dĂ©finitivement actĂ©, faisant fi des recommandations de la CNDP. La loi a Ă©galement Ă©tabli un calendrier pour le lancement du projet. Seul le choix du site est prĂ©tendument restĂ© ouvert, sachant que ce site, quel qu’il soit, devra obligatoirement prĂ©senter des caractĂ©ristiques gĂ©ologiques similaires Ă  celles de la rĂ©gion de Bure.

En 2013, la seconde consultation passe donc pour un affront. On ne discutera pas de la profondeur des galeries ni de la moquette de CigĂ©o, s’indigne l’opposition. Alors, les associations, petites ou grandes, organisent le boycott. Greenpeace se rallie mĂȘme Ă  leur cause. Le coup d’envoi de ce dĂ©bat est donnĂ© Ă  Bure, dans la toute nouvelle salle polyvalente – financĂ©e par le GIP « Objectif Meuse Â», cette manne annuelle de 40 millions d’euros d’argent public. Le prĂ©sident de la commission bafouille quelques mots avant de baisser les bras face au brouhaha gĂ©nĂ©ral. L’ambiance est Ă  la casserolade et aux fumigĂšnes, aux invectives et aux boules puantes. Devant, on a dĂ©ployĂ© l’escadron du coin parce que les gendarmes, c’est bien connu, sont les garants d’une bonne participation dĂ©mocratique. La sĂ©ance est levĂ©e au bout d’un quart d’heure, les deux rĂ©unions suivantes Ă  Joinville et Saint-Dizier sont annulĂ©es. Trois semaines plus tard, Ă  Bar-le-Duc, on rejoue la mĂȘme scĂšne avec encore plus d’entrain. Les victoires donnent enfin de la force ! Quatre cents personnes applaudissent Ă  tout rompre lorsque les nuclĂ©ocrates tentent de prendre la parole. C’est intenable pour la commission, qui prĂ©fĂšre remballer. Les autres rĂ©unions publiques n’auront tout simplement pas lieu. À la place, on tente d’organiser dans les villages des « rencontres discrĂštes Â» – c’est-Ă -dire non annoncĂ©es – avant de dĂ©localiser carrĂ©ment le dĂ©bat sur internet. VoilĂ  le dispositif mis Ă  nu : un dĂ©bat public sans dĂ©bat ni public mais dont les « conclusions Â» serviront tout de mĂȘme Ă  nourrir des dĂ©cisions politiques. Deux des six membres de la commission particuliĂšre [14] se dĂ©solidarisent du rapport final.

À chaque fois, des esprits chagrins s’indignent pourtant. Quoi de plus antidĂ©mocratique que de s’opposer Ă  un processus dĂ©mocratique ? Mais de quel processus parle-t-on exactement ? D’une simple formalitĂ© lĂ©gislative, d’un vernis consultatif. Donner la parole aux gens n’implique aucunement de vouloir les Ă©couter et encore moins d’en faire quoi que ce soit. En tĂ©moigne la problĂ©matique du rĂ©fĂ©rendum local sur les grands projets. À Notre-Dame-des-Landes, oĂč personne n’en voulait, il a Ă©tĂ© imposĂ© par l’ÉlysĂ©e en 2016. Les pro-aĂ©roport l’ont emportĂ© grĂące Ă  un pĂ©rimĂštre de vote qui leur Ă©tait d’avance favorable, mais cela n’a pas empĂȘchĂ© l’abandon du projet moins de deux ans plus tard [15]. À Bure, en revanche, dĂšs le milieu des annĂ©es 2000, plus de soixante mille personnes ont signĂ© une pĂ©tition rĂ©clamant la tenue d’un scrutin local sur l’enfouissement des dĂ©chets nuclĂ©aires. Cela reprĂ©sente plus de 15 % des habitant·e·s des deux dĂ©partements concernĂ©s. Leur demande est restĂ©e lettre morte.

Les gens raisonnables

« Des pratiques citoyennistes sont Ă©galement promues directement par l’État, comme le montrent les “confĂ©rences citoyennes” ou les “concertations citoyennes” par lesquelles l’État entend “donner la parole aux citoyens”. Il est intĂ©ressant de constater Ă  quel point les citoyennistes se contentent facilement de n’importe quel ersatz de dialogue, et veulent bien admettre tout ce qu’on voudra, pourvu qu’on les ait Ă©coutĂ©s, et que des experts aient “rĂ©pondu Ă  leurs inquiĂ©tudes” [16] Â»

Alors, qui trouve-t-on Ă  la table, en 2019, lorsque s’ouvre enfin cet Ă©niĂšme dĂ©bat ? D’abord, deux grosses associations nationales. Ce sont elles qui offrent quelque crĂ©dit Ă  cette vaste mascarade. Puisque les Ă©colos de service sont venu·e·s, on peut considĂ©rer que le dĂ©bat sera contradictoire. Outre Greenpeace â€“ qui, en rompant avec sa position de 2013, dĂ©montre une fois de plus son incapacitĂ© Ă  rĂ©sister Ă  l’attraction des projecteurs â€“ il y a FNE, France nature environnement. Cette fĂ©dĂ©ration regroupe plus de 3 500 associations locales dont certaines boycottent le dĂ©bat. PrĂšs de la moitiĂ© de son budget provient de subventions publiques, notamment plus d’un million d’euros versĂ©s chaque annĂ©e par le ministĂšre de l’Écologie. Difficile aprĂšs cela de refuser de jouer le jeu.

Viennent ensuite Global Chance et Wise-Paris, deux associations dont la participation ne faisait aucun doute. Ces structures, situĂ©es plus ou moins Ă  l’intĂ©rieur du mouvement antinuclĂ©aire, ont fait profession de s’adresser aux dĂ©cideur·euse·s. Elles Ă©tablissent des scĂ©narios, des rapports et des contre-expertises dont le but premier est d’obtenir un statut d’interlocuteurs crĂ©dibles auprĂšs des autoritĂ©s en charge des politiques Ă©nergĂ©tiques. La fonction mĂȘme qu’elles se sont donnĂ©e semble les obliger Ă  participer Ă  ce genre de raout. Leur critique du nuclĂ©aire – ou de la seule gestion actuelle des dĂ©chets radioactifs – ne s’ancre que dans des donnĂ©es techniques et rechigne Ă  toute offensivitĂ©. C’est que le poste de contre-expert (mĂ©diatique, entre autres) demeure une option de recyclage tout Ă  fait valable pour des scientifiques aux vues trop peu orthodoxes, comme l’expliquaient dĂ©jĂ  en 1990 les Ă©ditions de l’EncyclopĂ©die des Nuisances :

« Parmi ceux qui vont ainsi se rapprocher d’un point de vue critique, beaucoup [de scientifiques] sans doute, suivant leur pente socio-­professionnelle, chercheront Ă  recycler dans une contestation “raisonnable” leur statut d’experts, et donc Ă  faire prĂ©valoir une dĂ©nonciation parcellaire de la dĂ©raison au pouvoir, s’attachant Ă  ses aspects purement techniques, c’est-Ă -dire qui peuvent paraĂźtre tels. [17] Â»

Pourtant, il n’est pas besoin de plonger dans les chiffres ou les considĂ©rations scientifiques pour trouver des prises lĂ©gitimes contre le nuclĂ©aire. Un rĂ©cit scrupuleux de l’histoire politique et sociale de cette technique, de son usage militaire Ă  son imposition civile, suffit amplement. C’est le « choix tactique Â» dĂ©fendu par le prĂ©sent texte, c’est aussi celui de l’autrice du livre Le nuclĂ©aire, c’est fini, qui vante la nĂ©cessitĂ© de « produire des reprĂ©sentations alternatives Â» Ă  celles purement statistiques :

« Parce qu’il enlise les militants dans d’interminables dĂ©bats experts, chiffrages contre chiffrages, ce dispositif opĂšre de façon comparable Ă  des sables mouvants. Toute personne qui tente d’y articuler une pensĂ©e critique s’y retrouve, plus ou moins rapidement selon la vivacitĂ© avec laquelle elle se dĂ©bat, engloutie. Il faut donc pouvoir s’en extraire, parler du nuclĂ©aire en dehors des autoroutes mĂ©diatiques, boycotter les plateaux ” pro vs anti ” et autres mises en scĂšnes dĂ©vouĂ©es aux sciences expertes. Bien sĂ»r, les chiffres sont amusants et frappent l’esprit, comme peuvent le faire les images. Mais puisque toutes les donnĂ©es sont dans les mains du pouvoir nuclĂ©aire, ces chiffres n’ont d’autre signification que celle de notre impuissance Ă  maĂźtriser leurs conditions de production. De cette façon, nos chiffres resteront toujours des contre-chiffres, et il sera facile au dispositif de les convertir en sous-chiffres. En acceptant de discuter sur la place de la virgule ou le nombre de zĂ©ros, sur la valeur de tel ou tel seuil, on valide trop souvent la logique gĂ©nĂ©rale que l’on cherche Ă  rĂ©futer sans reconnaĂźtre l’industrie nuclĂ©aire pour ce qu’elle est : un exploitant. Nous restent alors les jeux, les mathĂ©matiques musicales ou les comparaisons absurdes pour tenter de nous reprĂ©senter ces sortes de choses. [18] Â»

Du reste, le dĂ©bat public de 2019 n’aura fait que conforter cette opinion. Celles et ceux qui sont venu·e·s dĂ©fendre scientifiquement des alternatives n’ont pas manquĂ© d’ĂȘtre englouti·e·s. Et ce quel que puisse ĂȘtre le bien-fondĂ© de leurs intentions. Le dispositif mĂȘme semblait les tourner en ridicule : exposant leurs contre-expertises face Ă  des salles aux trois quarts pleines de ces expert·e·s et avec leurs propres moyens. Ainsi de l’intervention d’Yves Marignac, Ă  Lyon, Ă  propos de « la place de l’évaluation des risques dans les dĂ©cisions du PNGMDR Â». Le chef de Wise-Paris est, ce jour-lĂ , le seul Ă  s’appuyer sur une prĂ©sentation (des slides, comme iels disent) rĂ©alisĂ©e par ses soins et non par les services de communication de quelque grande structure (CNDP, ASN, IRSN, EDF, etc.). Sur l’écran : des graphiques illisibles, bourrĂ©s d’informations hautement techniques – insaisissables pour le grand public. Peut-ĂȘtre plus encore que dans les autres domaines, le contre-expert en nuclĂ©aire semble devoir toujours dĂ©montrer sa crĂ©dibilitĂ© en ayant l’air de maĂźtriser plus que les autres les concepts qu’il critique. Il s’enferre ainsi Ă  parler une langue qui le sĂ©pare du « grand public Â». Le supposĂ© dĂ©bat n’est plus, dĂšs lors, qu’un insignifiant ping-pong entre initié·e·s qui se frĂ©quentent et se tutoient, s’apprĂ©cient mĂȘme, au-delĂ  de la petite querelle scientifique.

Et cela Ă©tait apparemment si manifeste que la rĂ©flexion se retrouve quasiment mot pour mot dans le compte rendu final de la commission particuliĂšre :

« Le dĂ©bat est cependant restĂ© le plus souvent d’une grande complexitĂ© technique, qui Ă©tait loin d’ĂȘtre accessible Ă  tous. Cela a sans doute contribuĂ© Ă  entretenir l’idĂ©e que les donnĂ©es Ă©taient faussĂ©es et que la technicitĂ© du dĂ©bat Ă©tait surtout une façon pour les experts d’imposer autoritairement leur point de vue. [19] Â»

Mais revenons un instant Ă  ce cher M. Marignac, de l’association Wise-Paris, pour souligner l’imprĂ©gnation de cette novlangue techno­cratique chez les experts dits indĂ©pendants. Le 19 septembre, le summum de son exercice est atteint lorsqu’il tente de s’intĂ©resser aux humain·e·s, au-delĂ  des chiffres qui les reprĂ©sentent. On l’entend alors Ăąnonner le conseil suivant, inscrit dans la catĂ©gorie « Analyse systĂ©mique des risques Â» de son tableur : « Anticipation des disruptions par une prospective de nature sociĂ©tale Â». VoilĂ  comment se nomment, dans la langue des dĂ©cideurs, les bouleversements historiques qui pourraient survenir durant l’espĂšce d’éternitĂ© oĂč leurs poisons continueront d’irradier. Neuf mots et zĂ©ro verbe, pour dire que la gestion des dĂ©chets nuclĂ©aires aura besoin d’un ordre stable et fort pendant des millĂ©naires.

Le boycott actif

On objectera cependant qu’il est impossible pour de telles structures de s’extraire du dĂ©bat citoyen, aussi tronquĂ© soit-il. Global Chance et Wise-Paris n’auraient d’autres choix que de participer Ă  ce type de concertations pour diffuser, une fois tous les trois ou cinq ans, les analyses qu’elles produisent. La position de la Criirad prouve qu’il n’en est rien. Cette association, spĂ©cialiste des questions de radioactivitĂ©, a d’emblĂ©e refusĂ© de servir de faire-valoir tout en dĂ©montant rigoureusement les termes techniques du dĂ©bat. Son communiquĂ©, publiĂ© en mai 2019, dĂ©nonce pĂȘle-mĂȘle des informations mensongĂšres, le mĂ©pris des opinions exprimĂ©es lors des concertations prĂ©cĂ©dentes et le saucissonnage des projets (lorsque « les citoyens sont invitĂ©s Ă  participer Ă  la gestion des dĂ©chets mais n’ont pas leur mot Ă  dire sur leur production Â» ou lorsque chaque projet nuclĂ©aire se voit artificiellement divisĂ© en phases distinctes, dĂ©battues sĂ©parĂ©ment). De lĂ , les membres de la Criirad concluent Ă  une position que l’on peut qualifier de « boycott actif Â» :

« La Criirad ne souhaite donc pas apporter sa caution Ă  ce Ă©niĂšme dĂ©bat public. Pour autant, elle ne se privera pas d’intervenir au cours des prochains mois sur les questions posĂ©es par les dĂ©chets radioactifs, qu’elles soient traitĂ©es ou pas dans le cadre du dĂ©bat public. [20] Â»

Le communiquĂ© s’attache ensuite Ă  exposer les failles du dossier qui doit servir de base au dĂ©bat. L’un des points soulevĂ©s est celui du volume des dĂ©chets considĂ©rĂ©s par le PNGMDR. On nous invite Ă  prendre en main la gestion des dĂ©chets radioactifs mais, ici encore, de quoi parle-t-on exactement ? Qu’est-ce qui est considĂ©rĂ© comme un dĂ©chet, aujourd’hui, en France ? Selon l’Andra, qui est la seule Ă  produire un inventaire rĂ©gulier de ces choses, il en existait 1,6 million de mĂštres cubes fin 2016 [21], ce qui n’est dĂ©jĂ  pas si mal. Or, ce que dĂ©montre la Criirad, c’est que ce chiffre ne correspond qu’à moins de 0,5 % du volume rĂ©el. Alors, comment en est-on arrivĂ© Ă  cet Ă©cart surrĂ©aliste et, surtout, que se passe-t-il pour les quelque 200 millions de mĂštres cubes abandonnĂ©s Ă  leur sort ?

Pour faire court, ils ont dĂ©jĂ  Ă©tĂ© « gĂ©rĂ©s Â» et ne sont donc plus du ressort de l’Andra. Et niveau gestion, c’est du grand art ! On parle par exemple des dizaines de millions de mÂł de dĂ©chets faiblement radioactifs mais Ă  vie longue (FA-VL, au moins 750 000 ans) gĂ©nĂ©rĂ©s par l’extraction d’uranium en France [22]. Environ un tiers de ces roches a Ă©tĂ© laissĂ© dans les mines et bĂ©nĂ©ficie d’une surveillance thĂ©orique assurĂ©e par Orano – mais jusqu’à quand ? Le reste a Ă©tĂ© Ă©parpillĂ© au grĂ© des besoins, planquĂ© dans des sabliĂšres ou vendu comme remblai Ă  bas prix pour des bretelles d’autoroutes, des terrains de sport, des parkings ou des soubassements d’habitations [23]. PrĂ©tendre qu’on pourrait rĂ©cupĂ©rer et traiter ces millions de tonnes de roches contaminĂ©es n’aurait aucune espĂšce de sens. MĂȘme pour celles dont on sait encore – quelques dĂ©cennies plus tard – oĂč elles se trouvent, la tĂąche serait incommensurable, tant sur le plan technique que financier. Mieux vaut alors ne plus en parler et les considĂ©rer officiellement comme des « cas particuliers Â» et des « situations historiques Â», des affaires rĂ©glĂ©es, en somme. Autrement, c’en serait fini de l’illusion d’une filiĂšre viable sur le point de boucler son cycle industriel – de l’extraction du minerai Ă  l’enfouissement de ses dĂ©chets ultimes.

Dans son communiquĂ©, la Criirad dĂ©veloppe d’autres omissions tout aussi Ă©loquentes qui ne seront pas dĂ©taillĂ©es ici. On note en revanche que cet exposĂ© des absurditĂ©s du dossier de base a Ă©tĂ© largement repris dans la presse, perturbant la communication officielle sur le dĂ©bat. Cela dĂ©montre qu’une association s’attachant un tant soit peu Ă  l’idĂ©e qu’elle se fait de son indĂ©pendance et Ɠuvrant depuis longtemps Ă  une critique rigoureuse de la vie nuclĂ©arisĂ©e n’a pas besoin pour exister de se jeter sur la premiĂšre concertation venue.

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À Gueugnon, en SaĂŽne-et-Loire, le parking du stade de football abrite depuis les annĂ©es 1980 quelque 20 000 tonnes de dĂ©chets radioactifs issus de l’extraction d’uranium. Il n’a Ă©tĂ© goudronnĂ© par Areva qu’aprĂšs un premier rapport de la Criirad en 2005, et interdit d’accĂšs des annĂ©es plus tard.

III. ConflictualitĂ© et sabotage [24]

Participer ou se taire Ă  jamais. Tout comme il est bien connu que si l’on ne vote pas, on ne commente pas les Ă©lections, si on boycotte le dĂ©bat, on ne vient pas, en sus, le perturber. Pourtant, qu’il est doux de subvertir ces cadres ! De les moquer, de les Ă©reinter, voire d’en assumer le franc sabotage, pour reprendre le mot flatteur de la CNDP.

Parmi celles et ceux qui « refusent de jouer le jeu Â» du DP du 5e PNGMDR, deux positions cohabitent. La premiĂšre, dont on a longuement dĂ©taillĂ© les motifs, opte pour un strict boycott. Il s’agit de n’apporter aucune pierre que ce soit Ă  l’édifice de ce dĂ©bat, tant lors des consultations prĂ©paratoires qu’aux diffĂ©rentes tribunes. Cette position est celle des organisations et associations qui ont dĂ©clinĂ© des invitations officielles. Elle n’engage pas pour autant les individus qui composent ces structures et qui, pour certain·e·s, ne se priveront pas d’assister aux rĂ©unions. Le boycott peut se manifester par des tribunes dans la presse ou des actions en marge des diffĂ©rentes sĂ©ances du dĂ©bat, mais il s’agira plutĂŽt de rester Ă  l’extĂ©rieur et de le laisser suivre son cours.

Une autre position – Ă  partir des mĂȘmes arguments discrĂ©ditant la manƓuvre – consiste Ă  lui nuire autant que faire se peut. La contestation s’établit alors Ă  l’intĂ©rieur des salles, sous l’Ɠil vigilant des services de sĂ©curitĂ© et des flics en civil. Mais la partie est souvent rĂ©jouissante car, pour que le dĂ©bat se tienne, il faut qu’il ait lieu coĂ»te que coĂ»te et que personne ne soit empĂȘché·e de s’exprimer. À moins d’en venir Ă  la confrontation physique, tout semble alors permis, du brouhaha Ă  la prise de parole intempestive, des tonnerres d’applaudissements Ă  l’invective la plus imagĂ©e. Un vieil adage des rĂ©formistes raconte que l’on pourrait changer un systĂšme dĂ©faillant de l’intĂ©rieur. Si rien n’est moins sĂ»r, il semble en revanche tout Ă  fait possible d’empĂȘcher une mascarade participative d’avoir lieu en y participant jusqu’à l’excĂšs.

Dans son compte rendu final, la commission note qu’une dizaine de rĂ©unions au moins ont Ă©tĂ© perturbĂ©es, soit environ la moitiĂ© des rendez-vous publics. Elle dĂ©cerne mĂȘme ses fĂ©licitations Ă  cinq « Â­sabotages Â» particuliĂšrement rĂ©ussis : ceux de Lille, Valence, ­Bar-le-Duc, Bagnols-sur-CĂšze et Lyon.

Mardi 28 mai – Lille

« DĂ©nonçant un dĂ©bat qui condamne les citoyen·ne·s Ă  cogĂ©rer les dĂ©chets radioactifs plutĂŽt que de s’interroger sur la pertinence et l’avenir du nuclĂ©aire, une cinquantaine de militant·e·s ont investi la rĂ©union de maniĂšre non violente pour mettre en lumiĂšre ce tour de passe-passe dĂ©mocratique. Iels ont rappelĂ© haut et fort les mĂ©faits du nuclĂ©aire, qualifiĂ© d’écocide et de crime contre l’humanitĂ©. Ils ont Ă©galement chahutĂ© les reprĂ©sentant·e·s du nuclĂ©aire pour empĂȘcher leurs discours, considĂ©rĂ©s comme de la communication et non de l’information, en scandant “Sortons du nuclĂ©aire, halte au faux dĂ©bat !” et “On est plus chauds que CigĂ©o !”. En parallĂšle, iels distribuaient un tract expliquant leur position et celles des autres associations ayant dĂ©cidĂ© de boycotter le dĂ©bat. [25] Â»

Lille est la premiĂšre vraie rĂ©union publique inscrite au calendrier du dĂ©bat. Avant cela se sont succĂ©dĂ© diverses rĂ©unions d’ouverture dont l’inauguration du fameux « Groupe Miroir Â» [26] et celle du tout aussi bien nommĂ© « Atelier de la RelĂšve Â». À Lille, la prĂ©sentatrice ouvre la soirĂ©e fĂ©brilement en Ă©voquant la « rude tĂąche Â» qui sera sienne. Une heure plus tard, les interventions bruyantes et rĂ©pĂ©tĂ©es des militant·e·s la conduisent Ă  l’annulation de la rĂ©union. Dans son compte rendu du jour, la commission s’indigne en dĂ©nonçant « plusieurs personnes qui ne souhaitaient pas que d’autres avis que les leurs s’expriment Â».

Mardi 4 juin – Valence

À Valence, la CNDP organise cette fois des « tables de travail Â». On serait tentĂ© d’écrire des « TT Â» suite Ă  la prise de parole, ce jour, d’une technocrate du ministĂšre nous avisant de l’existence d’un « GT PNGMDR pluraliste Â» – comprendre un groupe de travail regroupant des nuclĂ©ophiles avec chacun une institution diffĂ©rente inscrite sur son badge. Ces TT, donc, portent sur les seuils de libĂ©ration [27] des dĂ©chets Ă  trĂšs faible activitĂ© (TFA). Ça a l’air un peu ardu, prĂ©sentĂ© de la sorte, mais ce sujet suscite apparemment un vif enthousiasme dans la communautĂ© nuclĂ©aire. À tel point que le 4 juin, selon les militant·e·s et la presse locale, une quinzaine de citoyen·ne·s venu·e·s s’informer ont dĂ» rester sur le parking du parc des expositions, en compagnie, une fois encore, des pandores de l’équipe bleue.

« Dans la salle, les 150 cadres et directeurs du lobby nuclĂ©aire rĂ©gional qui avaient squattĂ© toutes les places au dĂ©triment du public et des citoyens se sont retrouvĂ©s pendant plusieurs heures avec, devant leurs yeux, des banderoles exigeant l’arrĂȘt immĂ©diat du nuclĂ©aire et fustigeant les projets de dĂ©mantĂšlements entrainant un accroissement dĂ©mentiel des dĂ©chets radioactifs. [28] Â»

Quelques militant·e·s parviennent donc Ă  perturber le petit ronron de l’entre-soi avec des banderoles (habilement placĂ©es devant le ­vidĂ©oprojecteur) et des interventions rĂ©pĂ©tĂ©es. À l’extĂ©rieur, les autres tambourinent joyeusement sur les murs de la salle, faisant Ă©crire au journaliste du coin, dans son article du lendemain, qu’il y avait « de quoi avoir la migraine Â».

Jeudi 20 juin – Bar-le-Duc

Quarante petits kilomĂštres sĂ©parent la prĂ©fecture de la Meuse de son territoire le plus reculĂ©, ce Mordor abandonnĂ© Ă  un sombre projet d’enfouissement. La rĂ©union de Bar-le-Duc promettait donc d’ĂȘtre mouvementĂ©e.

Commençons par dĂ©tailler le dispositif de sĂ©curitĂ©. « Vigiles, palpations et fouilles des sacs Ă  l’entrĂ©e, plusieurs renseignements gĂ©nĂ©raux Ă  l’intĂ©rieur comme Ă  l’extĂ©rieur, des vĂ©hicules de police garĂ©s tout autour du bĂątiment, accompagnĂ©s d’officiers en uniforme. [29] Â» C’est-Ă -dire qu’il y a lĂ , Ă  la fois, les flics qui sĂ©curisent (Ă  l’extĂ©rieur, en uniforme) et ceux qui enquĂȘtent (Ă  l’intĂ©rieur, en civil). On reconnaĂźt ainsi plusieurs tĂȘtes de la « cellule Bure Â» – ces policiers payĂ©s depuis des annĂ©es Ă  espionner des antinuclĂ©aires et Ă  fabriquer des schĂ©mas avec leurs vies. Et celui sans qui la fĂȘte aurait Ă©tĂ© moins rĂ©ussie : Olivier Glady, citoyen venu naturellement s’informer, mais Ă©galement – cela vaut peut-ĂȘtre la peine d’ĂȘtre prĂ©cisĂ© – procureur de la RĂ©publique et, Ă  ce titre, principal instigateur de l’instruction pour « association de malfaiteurs Â» Ă  l’encontre des opposant·e·s Ă  CigĂ©o [30]. Celui qui se vante lors de ses audiences de bien connaĂźtre leurs lieux de vie pour avoir eu la chance de les visiter (lors des diverses vagues de perquisitions) semble de plus en plus passionnĂ© par son sujet d’étude. Devant lui, deux rangs sont rĂ©servĂ©s Ă  la direction et au personnel de l’Andra : bonne ambiance garantie.

Puisqu’il faut faire le tri dans cette soirĂ©e riche en joyeusetĂ©s, disons que trois types de perturbations se sont relayĂ©s.

Devant la salle, d’abord. Les associations qui boycottent le dĂ©bat public dĂ©ploient une banderole et distribuent bruyamment un tract proposant d’enfouir les dĂ©chets dans « les jardins du palais de l’ÉlysĂ©e puisque c’est le lieu oĂč, depuis bientĂŽt cinquante ans, on dĂ©cide de les produire Â». Des personnes resteront lĂ  toute la soirĂ©e, faisant suffisamment de vacarme pour que cela nuise Ă  la concentration des expert·e·s vendant leur soupe au micro.

À l’intĂ©rieur, deux mĂ©thodes vont se complĂ©ter. La premiĂšre consiste en un sabotage jovial mais dĂ©terminĂ© des discussions. L’ambiance est d’abord crispĂ©e par toutes les belles tĂȘtes de mouchards cachĂ©es dans l’assistance. Elle se dĂ©tend assez rapidement grĂące Ă  des applaudissements longs de plusieurs minutes, des chants et des interventions qualifiĂ©es de thĂ©Ăątrales par la presse :

« TrĂšs vite, des militants antinuclĂ©aires, assis aux premiers rangs, ont applaudi, avec un entrain feint, lançant des faux “Bravo !” […]Deux femmes blondes, avec des lunettes de soleil, ont interpellĂ© la prĂ©sidente du dĂ©bat. “Est-ce je peux encore faire des enfants en Meuse ? Est-ce que mes enfants auront trois bouches et quatre yeux ?” lui ont-elles demandĂ© sur une voix mĂ©canique, Ă  tour de rĂŽle. [31] Â»

Pendant ce temps, une technocrate se fait voler sa bouteille d’eau qui se renverse sur son ordinateur portable, les dossiers techniques distribuĂ©s Ă  l’entrĂ©e par la CNDP sont dĂ©piautĂ©s, page par page et volent au-dessus de l’assistance, les applaudissements reprennent de but en blanc, les savant·e·s se font railler, peinent Ă  venir Ă  bout de leurs exposĂ©s et Isabelle Harel-Dutirou, la prĂ©sidente de la Commission particuliĂšre, ne les Ă©coute mĂȘme plus. Car, pendant ce temps, elle taille la bavette dans un coin du gymnase avec le procureur Glady, ce qu’elle aura bien du mal Ă  justifier quand quelqu’un lui demandera ce que les deux pouvaient bien avoir Ă  se dire, elle, garante d’un supposĂ© dialogue entre toutes les parties, et lui, chargĂ© de mettre en prison celles et ceux qui ne pensent pas droit. Et puis une militante antinuclĂ©aire s’immisce Ă  la tribune, faisant sienne la chaise vide entre les deux guignols de l’ASN et du ministĂšre. Son apparition gĂ©nĂšre une scĂšne hautement burlesque oĂč deux cents personnes regardent les vigiles de l’Andra tenter de l’expulser sans la toucher avant qu’elle ne s’effondre sur la moquette bleue, suscitant aux premiers rangs des cris d’indignation tout aussi feints. Pause d’un quart d’heure, fin de la premiĂšre mi-temps.

La deuxiĂšme partie de soirĂ©e sera celle du fameux « dĂ©bat Â». CĂŽtĂ© Andra, on note la savoureuse prestation d’un gĂ©ologue en roue libre rĂ©pondant aux incertitudes sur la mĂ©moire de l’enfouissement par une ode Ă  la collapsologie sur le thĂšme : « Puisque tout le monde assure que notre civilisation va s’effondrer, il est de notre devoir, pour les gĂ©nĂ©rations futures, de faire disparaĂźtre ce qui pourrait constituer une arme redoutable entre de mauvaises mains. Â»

Mais ce sera surtout l’occasion d’entendre de belles rĂ©parties venues d’un peu partout dans la salle. La plupart des prises de paroles sont alors dĂ©nuĂ©es de toute question et les personnes prĂ©sentes semblent ne rien attendre de cette concertation dans un gymnase cernĂ© de gendarmes. Elles en profitent tout de mĂȘme pour adresser leurs jolis mots au directeur du laboratoire de l’Andra – qui a subitement honte de sa haute fonction et ne souhaite pas l’évoquer avant qu’on ne l’y force [32] –, Ă  ses camarades de la filiĂšre nuclĂ©aire et Ă  tous les mange-biffetons de la Meuse et de la Haute-Marne qui ne voient dans cette histoire qu’une affaire de gros sous : « Si CigĂ©o a Ă©tĂ© installĂ© ici, c’est Ă  cause d’élus qui veulent se gaver de l’argent du GIP Â», tempĂȘte Dominique Laurent, le maire de Bettancourt-la-FerrĂ©e (prĂšs de Saint-Dizier). Un autre Ă©lu, maire d’une commune rurale de 70 habitants qu’il ne nomme pas, se lance ensuite dans cette tirade : « On a fait beaucoup rĂ©fĂ©rence Ă  la loi et la loi, qui c’est ? Qui font les lois ? C’est les Ă©lus. Et moi, ce soir, je tĂ©moigne de ma surprise face Ă  l’absence totale de tous les politiques dĂ©partementaux. […] En Meuse, on a la prĂ©sence de M. Longuet. Lui, c’est son rĂȘve de gamin, de voir la Meuse nuclĂ©aire ! Je l’invite Ă  venir habiter dans le pĂ©rimĂštre rapprochĂ© avec ses enfants et ses petits-enfants. La Meuse est un dĂ©partement vert, accueillant, je souhaite du mĂȘme coup accueillir, avec plaisir, tous les gens qui travaillent, qui militent pour ce beau projet. Qu’ils viennent nous rejoindre ! [
] Ah, si dĂšs le dĂ©part, tous les gens imprĂ©gnĂ©s dans ce dossier Ă©taient venus chez nous habiter
 Mais quelle marque de confiance pour ce projet ! Â»

Dans la mĂȘme veine, un monsieur assez ĂągĂ©, s’appuyant sur une canne, questionne innocemment : « Si ce n’est pas indiscret, je voudrais vous demander, et Ă  tout cet arĂ©opage, le lieu de votre domicile ? Vous habitez oĂč, madame ? Â» Et la prĂ©sidente de la CPDP, dĂ©sarçonnĂ©e, de lui rĂ©pondre : « Paris Â». Et lui de reprendre, dĂ©signant les autres encravatĂ©s Ă  la tribune : « Vous habitez oĂč ? Et vous, monsieur ? Et vous ? Â» RĂ©ponses : « Paris. Paris. Paris. Â» « Il est tout Ă  fait aisĂ©, pour vous, de venir donner la bonne parole chez des gens qui n’ont rien demandĂ©. Et donc, le territoire entre en dĂ©composition
 En 1916, la Meuse a Ă©tĂ© sinistrĂ©e Ă  Verdun, et aujourd’hui elle est sinistrĂ©e dans le sud du dĂ©partement. Â»

À Bar-le-Duc, personne ou presque n’était venu·e pour dĂ©battre, et personne n’aura changĂ© d’avis au cours d’une rĂ©union dont l’unique mĂ©rite est d’avoir concentrĂ© tout ce beau monde au mĂȘme endroit. Il y a un sentiment carnavalesque Ă  pouvoir moquer et ridiculiser ces puissant·e·s le temps d’une soirĂ©e dans une sorte d’impunitĂ© totale. Leurs fonctions les contraignent Ă  rester lĂ , impassibles, perclus dans les dĂ©bris de leur dignitĂ©, pour qu’il puisse ĂȘtre Ă©crit dans le dossier d’une future demande d’autorisation de crĂ©ation (DAC) que les dĂ©bats publics ont bien Ă©tĂ© conduits. Probablement, cela ne change rien au bout du compte. La rĂ©alitĂ© est devenue une chose si mallĂ©able que les dĂ©cideur·euse·s auraient effectivement tort de s’embarrasser avec elle. Ainsi, alors que l’Agence France Presse titre sur un « dialogue de sourds Â» et le canard local sur un « dĂ©bat dans la confusion Â», le dĂ©putĂ© de la Meuse Bertrand Pancher – invisible sur place – se fend le 21 juin d’un tweet, saluant « un bon dĂ©bat Â» et ajoutant : « Il est heureux que l’on commence enfin Ă  Ă©changer aprĂšs tant d’annĂ©es. Je voulais fĂ©liciter les organisateurs de cette rĂ©union. Â»

Mercredi 4 septembre – Bagnols-sur-CĂšze

« Vous ĂȘtes le pire dĂ©bat depuis Lille Â», aurait lĂąchĂ© un responsable com’ au terme de la rĂ©union. Ces gens ont le sens des fĂ©licitations. À Bagnols, malheureusement, la sĂ©ance n’a pas Ă©tĂ© complĂštement ajournĂ©e, la commission ayant appris de ses erreurs. Trois des quatre exposĂ©s prĂ©vus ont toutefois Ă©tĂ© annulĂ©s, ce qui permet Ă  la quarantaine de militant·e·s mobilisé·e·s de conclure que « le dĂ©bat n’a pas eu lieu [33] Â». La CPDP se fend une nouvelle fois d’un communiquĂ© de presse pour faire ouin-ouin contre les mĂ©chants perturbateurs. « Il n’y a pas de respect de l’autre quand sa parole est empĂȘchĂ©e [34] Â», sermonne-t-elle comme Ă  l’école. Nous voilĂ  renvoyé·e·s Ă  notre qualitĂ© de cancres de la dĂ©mocratie participative. Ah, le nuclĂ©aire et sa longue histoire du respect de l’autre et de sa parole !

Mais un autre aspect de cette rĂ©union mĂ©rite qu’on s’y arrĂȘte un instant. Lorsque les trouble-fĂȘtes apparaissent et que les technocrates se rendent comptent qu’il va falloir bousculer le programme, ils tentent de jouer une carte. Cette carte, c’est celle de la pacification, et elle est matĂ©rialisĂ©e par l’intervention du maire de Moronvillers, dans la Marne, commune sur laquelle se trouve un ancien centre de recherche du CEA. L’élu est notoirement sceptique face Ă  l’industrie nuclĂ©aire et aux risques de contamination, mais il est surtout membre de France nature environnement et a acceptĂ©, Ă  ce titre, de participer au dĂ©bat public. VoilĂ , dĂ©voilĂ© sans ambiguĂŻtĂ©, le rĂŽle qui incombe aux citoyennistes dans ces concertations. Iels servent, comme partout ailleurs, de tampon entre une colĂšre lĂ©gitime et la perpĂ©tuation de l’ordre de choses. Mais il faut convenir que ce ne doit pas ĂȘtre un rĂŽle facile Ă  endosser
 À Bagnols, cela prend mĂȘme des proportions spectaculaires. LassĂ© d’ĂȘtre la cible du chahut, monsieur le maire s’emporte et le voici qui crie Ă  l’assistance : « Je suis fichĂ© S car j’ai manifestĂ© Ă  Bure. Je ne vous ai pas rencontrĂ© lĂ -bas ! [35] Â» On ne l’y a pas vu non plus et, quand bien mĂȘme il y serait venu, on doute fortement qu’un bon rĂ©publicain dans son genre s’en trouverait affublĂ© d’une fiche. Et mĂȘme si tout ceci Ă©tait vrai, on a bien du mal Ă  comprendre en quoi cela donnerait Ă  sa parole une quelconque prĂ©valence sur celle des autres.

Jeudi 19 septembre – Lyon

« Quand on appelle une confĂ©rence d’experts un cafĂ©-philo, on ne s’étonne plus d’appeler un projet d’enfouissement un laboratoire. [36] Â»

On savait l’industrie nuclĂ©aire friande de nĂ©ologismes et d’euphĂ©mismes. Quelques jolis exemples sont notamment dĂ©taillĂ©s dans Le nuclĂ©aire, c’est fini, oĂč l’autrice s’interroge sur l’imaginaire dĂ©ployĂ© par les expressions « piscine nuclĂ©aire Â» et « Ă©nergie propre Â», ou encore le terme de « parc Â» lorsqu’il sert Ă  dĂ©crire 58 rĂ©acteurs Ă©tablis sur un mĂȘme territoire sans l’aval des populations locales. Il s’avĂšre que le petit monde de la concertation publique ne rechigne pas non plus Ă  s’enjoliver de la sorte. C’est qu’il y a des gens qui bossent pour que ces trucs aient l’air modernes et accueillants, ça ne sort pas de nulle part ! Juliette Rohde, par exemple, la benjamine de la ­commission particuliĂšre est titulaire d’un « master 2 d’affaires publiques en ingĂ©nierie de la concertation Â». Rien que ça, c’est Ă©poustouflant : une « ingĂ©nierie de la concertation Â» ! Peut-ĂȘtre est-ce Ă  elle que nous devons l’audacieux intitulĂ© de cette soirĂ©e. La date de Lyon Ă©tait en effet l’un des deux « cafĂ©s-philo Â» inscrits Ă  l’agenda du dĂ©bat. Il s’agissait pourtant d’une banale confĂ©rence oĂč des experts [37] se sont succĂ©dĂ© Ă  la tribune d’un amphithĂ©Ăątre – sauf qu’au lieu de parler de science pure, ils traitaient de trucs moins directement palpables comme les « risques Â».

« On a mĂȘme eu droit Ă  un reprĂ©sentant de l’IRSN, qui, lorsqu’il ne se faisait pas couper la parole, nous disait sans sourciller que le nuclĂ©aire Ă©nergĂ©tique reprĂ©sente 1 % de la part d’exposition des gens Ă  la radioactivitĂ© en France. Ce qui est dangereux dans la vie, c’est le granite, c’est bien connu, d’ailleurs lorsqu’une personne prĂ©cisa la problĂ©matique du tritium retrouvĂ© dans les eaux, un reprĂ©sentant du nuclĂ©aire dans le public dit : « il y a du potassium dans les pommes, il faut arrĂȘter d’en manger ? Â» L’IRSN est rĂ©guliĂšrement dĂ©noncĂ© par des organismes tels que la Criirad pour falsifier volontairement ses Ă©tudes. [38] Â»

Parmi les rĂ©jouissantes prestations de cette sĂ©ance lyonnaise, on notera l’usage d’un pipeau de bois dont le sifflement aigu venait souligner les interventions mensongĂšres des experts, notamment celle du monsieur PNGMDR de chez EDF. Et celle d’un jeune homme visiblement déçu de ne trouver lĂ  ni cafĂ© ni philosophie et qui, s’empressant de remĂ©dier au dĂ©ni de dĂ©mocratie que reprĂ©sentait pour lui ce cours magistral dĂ©guisĂ© en dĂ©bat, est parvenu, Ă  plusieurs reprises, Ă  voler les diffĂ©rents micros afin de les faire circuler dans l’assistance. Les protestations ont permis aux participant·e·s d’échapper Ă  deux des exposĂ©s prĂ©vus mais pas Ă  celui d’un gĂ©ographe qui disait en substance « que l’on nĂ©glige trop souvent que les installations nuclĂ©aires n’ont pas seulement des impacts environnementaux ou sanitaires, mais s’inscrivent dans un milieu humain, dans un tissu de relations sociales oĂč elles peuvent ĂȘtre objet d’attachement et pas seulement de peur. [39] Â» Il est vrai que cet aspect a Ă©tĂ© trĂšs nĂ©gligĂ© au sein des luttes antinuclĂ©aires des derniĂšres dĂ©cennies, oĂč l’on n’a pas suffisamment posĂ©, par exemple, la question de l’attachement des populations au sarcophage de bĂ©ton du rĂ©acteur numĂ©ro 4 de Tchernobyl ou aux atolls contaminĂ©s de PolynĂ©sie française.

« Je suis dĂ©solĂ©, je vais ĂȘtre grossier Â»

P. est instituteur retraitĂ©. Il habite Ă  quelques dizaines de kilomĂštres du site de Bure-Saudron, auquel il s’oppose fermement depuis de nombreuses annĂ©es. Le 20 juin 2019, Ă  Bar-le-Duc, dans cette salle pleine de flics, de juges, de nuclĂ©ocrates et de mĂ©diateurs de la RĂ©publique, il adresse ces mots qui n’attendent aucune rĂ©ponse de leur part.

Bonjour,

Je vais me rĂ©fĂ©rer Ă  des notes parce que je n’ai ni l’éloquence ni la mĂ©moire d’un avocat.

[
]

Le problĂšme ici est Ă©videmment celui liĂ© aux risques induits. On peut penser que, depuis l’aube de l’humanitĂ©, les technologies diverses nous ont rendu – nous rendent encore, bien sĂ»r – les meilleurs services. Mais n’oublions pas que, si elles nous rendent des services, aucune d’entre elles, absolument aucune, n’a eu le privilĂšge de ne jamais dĂ©faillir. Pensons Ă  la premiĂšre roue, au char, Ă  la diligence, qui ont transportĂ© des millions de gens, aux trains, aux navettes spatiales… Jusqu’à la plus haute technologie, vous avez toujours un exemple de dĂ©faillance.

Mais j’en viendrai Ă  l’une d’entre elles qui nous interpelle prĂ©cisĂ©ment. Je voudrais faire rĂ©fĂ©rence Ă  un accident particulier, c’est celui de Concorde, Ă  Gonesse [40]. On atteint, Ă  Gonesse, Ă  une conception de la technologie, de la science et de la mesure des risques qui montre pleinement ses limites. Et j’insiste lĂ -dessus : c’est du paramĂštre inconnu, imprĂ©visible par dĂ©finition. Pensez donc que les gens qui ont construit Concorde pensaient qu’un jour Concorde allait exploser, faire des dizaines, des centaines de morts, Ă  cause d’une petite plaque mĂ©tallique… ParamĂštre inconnu ! Eh bien, je pense que la gestion des dĂ©chets nuclĂ©aires n’échappe en rien Ă  cette problĂ©matique scientifique et technologique globale.

[Applaudissements]

Je voudrais dire que le risque, ce n’est pas le danger. Le risque se mesure Ă  l’aune d’un danger associĂ© au multiplicateur « exposition Â». Avec le nuclĂ©aire, on a une multiplication exponentielle des deux paramĂštres : l’extrĂȘme dangerositĂ© des produits nuclĂ©aires et l’extrĂȘme dangerositĂ© de leur gestion, qui fait fi des paramĂštres inconnus dont je viens de parler, malgrĂ© toutes les prĂ©cautions envisagĂ©es. Permettez-moi de douter du sĂ©rieux et de l’honnĂȘtetĂ© du lobby nuclĂ©aire : des failles sismiques secondaires sciemment cachĂ©es par les premiers rapports de l’Andra, de mĂȘme que la manipulation des donnĂ©es relatives Ă  la capacitĂ© de la gĂ©othermie [41]


J’en viendrai Ă  quelque chose de douloureux : deux dĂ©cĂšs lors de simples percements de galeries [42]. DĂšs lors qu’un chantier ordinaire n’est mĂȘme pas maĂźtrisĂ© in situ, comment peut-on raisonnablement accorder sa confiance Ă  des opĂ©rations d’enfouissement largement plus dĂ©licates ?

J’aurai aussi une pensĂ©e pour SĂ©bastien [43]. SĂ©bastien, ami de mon fils et fils d’une collĂšgue, dĂ©cĂ©dĂ©. DĂ©cĂ©dĂ© suite Ă  l’incompĂ©tence des autoritĂ©s chargĂ©es du transport des dĂ©chets nuclĂ©aires qui avaient oubliĂ©, bien sĂ»r, un paramĂštre par dĂ©finition inconnu : l’approvisionnement d’un hĂ©licoptĂšre de surveillance !

Alors, l’avenir
 Peut-ĂȘtre que moi, je ne suis pas un spĂ©cialiste. J’espĂšre que GĂ©rard Mourou pourra peut-ĂȘtre un jour nous dĂ©livrer de ces cochonneries [44] ! En attendant, on prĂ©tend s’occuper des gĂ©nĂ©rations futures. Je pense qu’il y a carrĂ©ment de la malhonnĂȘtetĂ© intellectuelle ici encore, et mĂȘme un oxymore. Accepter CigĂ©o, c’est officialiser dĂ©finitivement la possibilitĂ© [du stockage en couche gĂ©ologique profonde] et neutraliser Ă©ventuellement les dĂ©chets pendant 120 ans. Mais c’est surtout refuser aux gĂ©nĂ©rations futures toute alternative de neutralisation. Sur la place VendĂŽme du mensonge, les experts de l’Andra sont devenus des joailliers de la dĂ©sinformation !

[Applaudissements]

Je terminerai sur le plan de la dĂ©mocratie. Une immense majoritĂ© d’élus a accordĂ© une confiance aveugle Ă  ce projet, refusant pour la plupart de confronter leurs convictions premiĂšres aux avertissements et doutes Ă©normes de scientifiques officiellement invitĂ©s Ă  se pencher sur le projet CigĂ©o. Les Ă©lus se sont volontairement exonĂ©rĂ©s de cet impĂ©rieux devoir de discernement. Ils ne se sont pas prononcĂ©s sur la validitĂ© d’une dĂ©marche scientifique en fonction de sa pertinence – ce qui aurait dĂ» avoir lieu aprĂšs avoir mesurĂ©, soupesĂ© des arguments contraires, ce qui est le premier devoir d’un Ă©lu – absolument pas ! Ils se sont prononcĂ©s Ă  partir d’un argument scientifric. La dĂ©mocratie repose sur deux principes intimement liĂ©s : l’éthique et l’équitĂ©. Or, oĂč il n’y a pas d’équitĂ©, et notamment Ă©quitĂ© de moyens, il n’y a pas d’éthique. Le dĂ©bat de ce soir ne rĂ©tablira jamais le manque d’équitĂ© passĂ© !

Je pense aussi qu’il est ignoble de se servir des enfants – et je l’ai vĂ©cu en tant qu’instituteur – et de publics scolaires, pour se donner une virginitĂ©. Je pense notamment Ă  ces cassettes que l’on distribuait Ă  tort et Ă  travers dans les Ă©tablissements scolaires…

Donc, je vais finir. CigĂ©o, paraĂźt-il, est le Centre industriel de stockage gĂ©ologique. Pour beaucoup d’entre nous, CigĂ©o signifie Corruption, Infiltration, Garde-Ă -vue, Enfumage et Oppression. Et j’oserai une derniĂšre remarque, une toute derniĂšre. Je suis dĂ©solĂ©, je vais ĂȘtre grossier
 mais pas vulgaire ! Car, si la vulgaritĂ© est une paresse de l’esprit, la grossiĂšretĂ© exprime parfois le mieux, par sa sĂ©mantique percutante, une vĂ©ritĂ© factuelle du terrain. Si l’on considĂšre que la RĂ©publique française est reprĂ©sentĂ©e par une Marianne, Paris en est le visage – provisoirement balafrĂ© par l’incendie de Notre-Dame. À cause de Bure et de la mĂ©diocritĂ© de nombreux Ă©lus, la Meuse est devenue le trou du cul de la RĂ©publique que l’on torche avec des billets de banque !

Je vous remercie.

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ZaĂŻ zaĂŻ zaĂŻ zaĂŻ de Fabcaro, 6 pieds sous terre, 2015.

IV. Théorie du blabliblou

« Bien avertie de la conflictualitĂ© de la situation, la commission a cherchĂ©, dans sa prĂ©paration, Ă  l’éviter autant que possible[…] La commission a Ă©galement fait des exercices de prĂ©paration aux situations d’affrontement en rĂ©union. [45] Â»

MalgrĂ© ces prĂ©cautions, elle n’a pu empĂȘcher que le rĂ©el fasse irruption Ă  plusieurs reprises dans ce simulacre de dĂ©bat. On peut regretter que cela n’ait pas Ă©tĂ© plus massif ou que le boycott n’ait pas menĂ© Ă  une situation de blocage plus franche comme en 2013. Cela dit, Ă  l’heure des conclusions, on ne peut que constater, avec la CNDP, « qu’il est difficile de mobiliser le mythique “grand public” [46] Â». Pour ĂȘtre prĂ©cis : 3 400 personnes ont apparemment assistĂ© aux 22 rĂ©unions publiques, et 86 questions ont Ă©tĂ© adressĂ©es Ă  la commission. Ça fait peu, d’autant qu’une bonne moitiĂ© de l’assistance Ă©tait chaque fois constituĂ©e de professionnel·le·s du secteur. Autrement dit, les dĂ©bats publics n’ont besoin de personne pour se saboter : ils suscitent d’eux-mĂȘmes un dĂ©sintĂ©rĂȘt spectaculaire. À la CNDP, oĂč cela dure depuis 25 ans, on semble ne plus s’émouvoir de cette constante. L’institution visant Ă  sa propre prĂ©servation, elle se dĂ©douane tantĂŽt sur la technicitĂ© des sujets, tantĂŽt sur un manque de « culture du dialogue Â» ou sur la « faible confiance dans l’écoute des dĂ©cideurs Â».

Un autre mythe est celui de la participation en ligne [47]. LĂ  encore, c’est Ă©difiant. Des milliers de pages ont Ă©tĂ© Ă©crites, des dizaines de rapports et de « cahiers d’acteurs Â» produits, pour un total de 28 000 visites sur le site internet en six mois. Autant dire rien du tout.

MĂȘme au gouvernement, plus personne ne semblait vouloir Ă©voquer ce dĂ©bat aprĂšs son lancement. Il n’y avait ni ministre ni secrĂ©taire d’État le soir de la rĂ©union de clĂŽture, Ă  Paris, ce qui semble confirmer que l’outil politique « concertation Â» n’avait d’intĂ©rĂȘt que dans la foulĂ©e de l’expulsion du Bois Lejus. On peut prĂ©tendre dans une situation d’urgence que « les Français pourront bientĂŽt choisir, donner leur avis Â», cela est plus difficile Ă  dĂ©fendre au terme d’un dĂ©bat public sans public.

Nous sommes alors en droit de nous demander Ă  quoi sert cette usine Ă  gaz. Cette Ă©norme machinerie qui se met rĂ©guliĂšrement en branle et dĂ©pense des millions d’euros pour diffuser « largement Â» des informations que personne ne reçoit. Parmi les instigateur·ice·s de cette mascarade, tou·te·s n’y ont pas le mĂȘme intĂ©rĂȘt. Le gouvernement y cherche un alibi politique, l’industrie du nuclĂ©aire y trouve un vernis dĂ©mocratique Ă  moindre frais – puisqu’aucune de ses dĂ©cisions n’est rĂ©ellement mise en ­discussion â€“, tandis que certain·e·s membres de la CNDP semblent vraiment croire en ce qu’iels font. C’est Ă©videmment pour elleux qu’il y a le plus de raisons de s’inquiĂ©ter.

La dĂ©mocratie participative qu’iels dĂ©fendent est le dernier avatar de la notion, elle aussi mythique, de souverainetĂ© des peuples. Depuis vingt ans, c’est l’une des voies privilĂ©giĂ©es pour rĂ©former le capitalisme. Il s’agit, en mĂȘme temps qu’on le verdit, de lui offrir une nouvelle lĂ©gitimitĂ© en associant les citoyen·ne·s aux politiques qui leur sont imposĂ©es. La supercherie n’a l’air de tromper que peu de monde, et l’immense majoritĂ© des gens se dĂ©tourne de ces processus pĂ©nibles parce qu’iels aspirent non pas Ă  donner leur avis mais Ă  dĂ©cider par elleux-mĂȘmes. « L’ingĂ©nierie de la concertation Â», avec ses world cafĂ©s, ses dĂ©bats mobiles, ses post-it, ses groupes de travail et sa primautĂ© du dialogue, fonctionne comme un appeau. Sa mĂ©lodie attire celles et ceux qui pensent pouvoir changer le systĂšme de l’intĂ©rieur, alors qu’elle ne vise qu’à le maintenir voire Ă  le renforcer. La sociĂ©tĂ© civile que l’on invoque partout est devenue le nouveau nom de ces « partenaires sociaux Â» qui ont trahi sans relĂąche les espoirs que leurs bases avaient placĂ©s en eux. Il fait peu de doute que celles et ceux qui aspirent aujourd’hui Ă  cogĂ©rer le dĂ©sastre lanceront, demain, des appels au calme avant de se ranger derriĂšre le parti de l’ordre.

Car dans la pĂ©riode actuelle – celle des crises Ă  rĂ©pĂ©tition et de l’antiterrorisme comme mode de gouvernance –, la voie dĂ©fendue par la dĂ©mocratie participative peut sembler en concurrence avec un autoritarisme de plus en plus assumĂ©. En rĂ©alitĂ©, ces deux options se complĂštent trĂšs bien. C’est ce qu’a prouvĂ©, fin 2018, la rĂ©action au soulĂšvement des Gilets jaunes. Mis en grande difficultĂ© dans les premiĂšres semaines, l’État a dĂ©ployĂ© simultanĂ©ment ses chars et son grand dĂ©bat national, ses BRAV et sa consultation citoyenne. Face au chahut et Ă  la sĂ©dition, le blabliblou dĂ©mocratique est devenu une arme de choix. L’injonction Ă  s’exprimer uniquement dans les cadres prĂ©vus Ă  cet effet se cumule avec le devoir d’écouter, sans cesse, les salades des dirigeant·e·s et de leurs animateur·ice·s de sĂ©ance qui promettent « d’entendre et de rĂ©percuter les paroles Â». Tout ceci n’est qu’un grossier maquillage pour tenter de masquer la faillite dĂ©finitive du systĂšme. En ridiculisant partout oĂč c’est possible cette pseudodĂ©mocratie du bavardage, en y opposant le brouhaha et la joyeuse cacophonie, il s’agit de prĂ©cipiter sa chute et, avec elle, le reste qui finira bien par s’écrouler.

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Le 3 mars 2018, manifestation vers le bois Lejus, quelques jours aprĂšs son expulsion.

V. Comme si de rien n’était

Au fil du dĂ©bat, la presse s’est rĂ©guliĂšrement fait l’écho des oppositions et des critiques. En ceci, la « fenĂȘtre mĂ©diatique Â» ouverte Ă  ce moment-lĂ , a permis de faire parler de la rĂ©pression frappant les antinuclĂ©aires mais aussi des divers mensonges dont la filiĂšre use pour avoir l’air d’une Ă©nergie propre ou d’un cycle fermĂ©. C’est Ă©galement en opposition Ă  ce dĂ©bat qu’a Ă©tĂ© initiĂ©, en Meuse, l’Atomik Tour. Cette caravane a sillonnĂ© le pays pendant plus de six mois afin de resserrer les mailles des rĂ©seaux militants et de recueillir des rĂ©flexions sur nos vies nuclĂ©arisĂ©es. Elle a tentĂ©, lors d’une cinquantaine d’étapes, d’inventer une sorte de contre-dĂ©bat. Ce sont bien les seules utilitĂ©s que l’on puisse accorder Ă  la farce longue et coĂ»teuse qu’aura constituĂ©e ce dĂ©bat du 5e plan rĂ©pondant Ă  l’affreux ­acronyme de PNGMDR.

Depuis les annonces du gouvernement fin fĂ©vrier 2020, on se demande en effet qui parmi les antinuclĂ©aires viendra encore le dĂ©fendre ? Quelle pirouette trouvera Yannick Rousselet de chez Greenpeace pour justifier Ă  prĂ©sent de s’ĂȘtre embarquĂ© dans cette galĂšre ?

Car, du mĂ©diocre compte rendu final de la CNDP, le gouvernement a fait un blanc-seing, balayant toutes les frilositĂ©s et les mises en garde. La principale annonce concerne les dĂ©chets de trĂšs faible activitĂ© (TFA) pour lesquels il prĂ©voit une Ă©volution du « cadre rĂ©glementaire applicable […] afin d’introduire une nouvelle possibilitĂ© de dĂ©rogations ciblĂ©es Â». En clair, certains pourront bientĂŽt ĂȘtre revalorisĂ©s, c’est-Ă -dire qu’ils cesseront par la grĂące d’un dĂ©cret d’ĂȘtre des dĂ©chets contaminĂ©s pour devenir des matiĂšres quelconques. Il s’agit d’un premier pas vers le fameux « seuil de libĂ©ration Â» voulu par l’industrie nuclĂ©aire – sans lequel le volume de dĂ©chets gĂ©nĂ©rĂ©s par les dĂ©mantĂšlements Ă  venir sera gigantesque.

Les conclusions du dĂ©bat n’allaient Ă©videmment pas dans ce sens. Tout comme elles ne prĂ©conisaient pas particuliĂšrement de construire une nouvelle « piscine Â» de dĂ©chets radioactifs Ă  Belleville-sur-Loire, projet dont la poursuite a Ă©tĂ© confirmĂ©e par cette salve d’annonces. À l’inverse, les matiĂšres radioactives « valorisables Â» ou « recyclables Â» (96 % selon la publicitĂ© Orano) mais qui ne le sont jamais (seul 1 % de ce qui est recyclable est effectivement recyclĂ© Ă  cause du coĂ»t et de la complexitĂ© des opĂ©rations) ne changeront pas de qualification. Les opposant·e·s rĂ©clamaient qu’elles soient elles aussi considĂ©rĂ©es comme les dĂ©chets qu’elles sont et traitĂ©es en tant que telles.

On note tout de mĂȘme les rĂ©compenses distribuĂ©es par le gouvernement et l’AutoritĂ© de sĂ»retĂ© aux bon·ne·s citoyen·ne·s ayant maintenu l’illusion d’un dĂ©bat contradictoire. D’abord, les associations de protection de l’environnement et ladite « sociĂ©tĂ© civile Â» ont gagnĂ© le droit de participer Ă  l’élaboration du prochain plan (PNGMDR). Au gouvernement, on appelle ça « Ă©largir la gouvernance Â». Autre susucre, pour les chercheur·euse·s : le PNG-machin devra dĂ©sormais financer la recherche d’alternatives Ă  l’enfouissement. Autrement dit, les gens qui travaillent sur l’entreposage auront des crĂ©dits de recherche directement donnĂ©s par les enfouisseurs. Iels auront donc tout le loisir de chercher, en sachant que leurs recherches seront vaines tant que la seule solution possible dans le cadre de la loi restera celle d’enfouir loin sous la terre les pires rebuts de notre temps.

Alors, ces miettes suffiront-elles Ă  satisfaire les organisations et les personnes qui sont allĂ©es se perdre dans cette histoire ? Dans son bilan de novembre, la prĂ©sidente de la CNDP s’inquiĂ©tait toutefois de leur possible radicalisation :

« Les participants Ă  ce dĂ©bat public, notamment les opposants aux choix nuclĂ©aires, ont fait preuve de leur confiance dans les procĂ©dures institutionnelles existantes pour aboutir Ă  des dĂ©cisions argumentĂ©es et transparentes. Trahir cette confiance conduira inĂ©vitablement Ă  discrĂ©diter les institutions, la participation, et donc Ă  alimenter le discours de la dĂ©fiance et de la violence. [48] Â»

Le doute n’est maintenant plus permis. Les institutions ont eu Ă  cƓur, une fois de plus, de se discrĂ©diter auprĂšs des quelques-un·e·s qui en attendaient encore quelque chose. Reste Ă  savoir quels seront vĂ©ritablement les fruits que cela donnera, dans les luttes antinuclĂ©aires et ailleurs. Un discours commun de la dĂ©fiance envers les institutions et la pratique d’une confrontation assumĂ©e avec elles feraient effectivement un heureux point de dĂ©part.

Appendice acronymique

Le monde de l’Andra regorge d’acronymes. La plupart servent Ă  rendre prononçable et synthĂ©tique une appellation technique particuliĂšrement longue et redondante (CigĂ©o, Tomis, Sccodra, Certyf, Temporal, etc.). Mais il est de plus en plus courant de croiser des acronymes complĂštement artificiels dont l’unique objectif est de « mignonniser Â» le nuclĂ©aire et les dĂ©chets, de leur accorder cette petite dose supplĂ©mentaire de familiaritĂ© enfantine voire d’exotisme. Il en va ainsi du projet Coconut (pour COnteneur COmposite pour un stockage durable de dĂ©chets NUclĂ©aires), initiĂ© par l’Andra avec une Ă©cole d’ingĂ©nieur·e·s. DerriĂšre cette appellation audacieuse se cachent les futurs emballages des dĂ©chets les plus empoisonnĂ©s (Ă  double coque, d’oĂč l’allusion aux noix de coco).

On imagine alors les communicant·e·s de l’agence, se triturant l’esprit pour extraire d’une dĂ©nomination technique quelques lettres pouvant servir Ă  fabriquer l’acronyme rigolo qui attirera les Youtubeurs. Surtout s’il s’agit d’un robot ! Le robot, c’est cet engin dont le potentiel n’est plus Ă  dĂ©montrer, qui fera rĂȘver les Ă©lĂšves de la rĂ©gion qui visitent le site de Bure-Saudron plusieurs fois au cours de leur scolaritĂ©. Le robot, il fait jaser sur Twitter. On peut le personnifier, parler de lui Ă  la troisiĂšme personne, susciter de l’attachement. Le robot, c’est l’employĂ© modĂšle du futur, un atout pour la communication, mais dont on n’a pas besoin de parler s’il vient Ă  mourir au fond du souterrain.

Et voici donc… SAM, la machine dĂ©voilĂ©e l’an dernier par l’Andra dans sa vidĂ©o « Un robot nommĂ© SAM Â». SAM, c’est un vĂ©hicule automatique chargĂ© d’aller Ă  l’intĂ©rieur des alvĂ©oles remplies de dĂ©chets radioactifs faire des trucs qu’aucun·e humain·e ne pourra jamais faire sous peine de mourir immĂ©diatement Ă  cause des niveaux de radiations. Pour lui trouver un bel acronyme, iels disent que SAM est un SystĂšme d’Auscultation Mobile, mais ça pourrait tout aussi bien ĂȘtre un Surveillant AutomatisĂ© de Mutations ou un SystĂšme Autonome Mouvant. Ce qui compte, c’est qu’il ait un nom et que vous ayez de l’empathie pour lui.

On n’est pas DUP, on n’est pas DAC

Les mois et annĂ©es qui viennent s’annoncent riches de futures consultations. À Bure, l’Andra a prĂ©sentĂ© un calendrier assez vertigineux en la matiĂšre. Consultation RTE sur le transformateur Ă©lectrique, consultation SNCF sur le raccordement de la voie ferrĂ©e, concertation locale sur l’amĂ©nagement et le cadre de vie, demande d’autorisation de crĂ©ation (DAC), et surtout la trĂšs attendue enquĂȘte publique prĂ©alable Ă  la dĂ©claration d’utilitĂ© publique (DUP). Bien que lointain, l’exemple de l’enquĂȘte de Plogoff, dans les annĂ©es 1970, fait fleurir dans nos esprits taquins de belles perspectives. Devront-iels installer des mairies annexes devant le labo ? Attacheront-iels Ă  nouveau le registre d’enquĂȘte Ă  une chaĂźne cadenassĂ©e ? Ou est-ce que, modernitĂ© oblige, tout sera dĂ©matĂ©rialisĂ© dans le nuage numĂ©rique ?

C’est peu dire que nous avons hñte.


Article publié le 23 Sep 2020 sur Manif-est.info