Mars 8, 2020
Par Le Monde Libertaire
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DERNIER CARTON d’Olivier BALU

Mise en scĂšne de Laurent ZIVERI
Avec Patrice LAFFONT et Michael MSIHID
jusqu’au 29 avril 2020

Qui ne se souvient dans un cauchemar s’ĂȘtre trouvĂ© dans la position de celui qui tire souvent en vain une corde pour dĂ©brouiller le nƓud qui l’immobilise ?

Si le rĂȘveur a l’impression de pas trouver d’issue et de tourner en rond dans sa tĂȘte c’est que probablement il s’est ligotĂ© lui-mĂȘme et qu’il lui manque ce courage ou cette perche lui permettant d’accepter l’aide d’une main Ă©trangĂšre justement secourable.
La vĂ©ritĂ© c’est que le rĂȘveur est son propre metteur en scĂšne. Sachant qu’il a affaire Ă  des complexes de longue date, il ne peut faire intervenir n’importe quel sauveur. Appelons le sauveur Ă  dĂ©faut d’autre qualificatif, gĂ©nĂ©ralement il a la figure d’un sage, d’un tĂ©moin quasi indiffĂ©rent qui assiste aux mĂ©saventures du rĂȘveur sans manifester une quelconque Ă©motion. Cette impassibilitĂ© a pour rĂ©sultat d’énerver au plus au point le rĂȘveur qui rumine Ă  haute voix, sort de ses gonds et commence Ă  interpeller quelques personnes rĂ©elles qui l’ont dĂ©rangĂ© profondĂ©ment. Le voilĂ  face Ă  face Ă  ces personnes qui sont la cause de ses ressentiments. Mais en vĂ©ritĂ© il ne les perçoit qu’en surface, ce sont juste des idĂ©es de personnes, des fantĂŽmes Ă©loignĂ©s, incapables de saisir les accusations du rĂȘveur.

Le rĂȘveur vient de faire un scandale et il entend autour de lui les murmures des tĂ©moins qui assistent Ă  son coup de gueule.
Le rĂȘveur se rĂ©veille en larmes, il a la sensation de s’ĂȘtre dĂ©foulĂ©, il est allĂ© au bout de lui-mĂȘme, croit-il, mais il comprend que sa rĂ©volte prend trop de place, que sa colĂšre l’emmure. Il s’est trouvĂ© acculĂ© dans sa position de victime, une position qui le rĂ©vulse parce qu’elle ne lui permet pas d’avoir la tĂȘte haute alors qu’il est toujours le metteur en scĂšne, le malheureux protagoniste de son propre rĂȘve en proie Ă  des leurres qu’il a lui-mĂȘme allumĂ©s.
Quel complexe trimballe -t-il ? Celui de n’ĂȘtre pas Ă  la hauteur, celui de se trouver propulsĂ© au milieu d’une foule indiffĂ©rente oĂč quelques connaissances interviennent gĂ©nĂ©ralement pour souligner ses manques, le dĂ©sapprouver ou se moquer de lui. Il va falloir qu’il prononce son propre mal qu’il dĂ©fie en attendant la torche qui puisse l’éclairer.

Les psychanalystes parlent de blessure narcissique. Il est possible qu’elle soit Ă  l’origine de nos difficultĂ©s relationnelles, de nos nĂ©vroses, de nos dĂ©fenses vis-Ă -vis d’autrui.

La piĂšce le dernier carton nous incite Ă  imaginer deux rĂȘveurs qui circuleraient sur deux rives parallĂšles lesquelles finiraient par fusionner parce que les propos de l’un et l’autre se font Ă©cho, qu’ils parlent au fond de la mĂȘme chose, ce sentiment irrationnel d’ĂȘtre Ă  terre, ligotĂ©, sans d’autre issue que d’appeler Ă  l’aide.
La piĂšce d’Olivier , efficacement mise en scĂšne par Laurent , expose un vĂ©ritable rĂȘve Ă©veillĂ© oĂč l’inconscient, ici bienveillant, fait irruption. Chacun des protagonistes – un animateur de tĂ©lĂ©vision connu mais dĂ©sabusĂ© qui vient d’ĂȘtre quittĂ© par une femme de trente ans sa cadette et un dĂ©mĂ©nageur minĂ© par le sentiment que socialement il n’est « rien » et qui nourrit une certaine hostilitĂ© vis-Ă -vis du riche bourgeois que reprĂ©sente l’animateur en question – pourra mettre en scĂšne de façon fantasmatique cette pĂ©nible sensation d’ĂȘtre prisonnier en laissant l’autre jouer le rĂŽle de bourreau. L’altĂ©ritĂ© permet d’inverser les rĂŽles jusqu’à un certain point celui du desserrement des lianes. Les deux personnages confinĂ©s dans une piĂšce vide oĂč ne subsiste qu’un dernier carton, ne sont-ils pas condamnĂ©s Ă  respirer le mĂȘme air.

Il s’agit d’un thriller psychologique qui conduit deux personnes profondĂ©ment opposĂ©es par leur situation sociale, leur culture, Ă  se rencontrer sur la mĂȘme lisiĂšre, celle de la blessure narcissique qui les pousse Ă  s’affronter sans perdre la face.

Les comĂ©diens Patrice LAFFONT et Michael MSIHID, vraiment Ă©patants, sont impressionnants de vĂ©ritĂ©. Ils interprĂštent des personnages quelque peu insaisissables, singuliĂšrement touchants et vulnĂ©rables qui la ramĂšnent mais profondĂ©ment doutent d’eux-mĂȘmes et il n’y a pas d’esquive possible dans ce huis clos sauf Ă  retourner le couteau contre soi-mĂȘme. L’expression du doute est centrale dans ce psychodrame. Prisonniers de leurs propres complexes, les deux hommes finissent par comprendre qu’ils ont tout intĂ©rĂȘt Ă  ĂȘtre solidaires de leurs infortunes. A l’enseigne, ce n’est plus « Aide toi, le ciel t’aidera » mais « Aide-toi, l’autre t’aidera ». Peut-ĂȘtre pas par charitĂ© mais pour se sauver lui-mĂȘme.

Evelyne TrĂąn

Du lundi au mercredi 20H au Petit théùtre du Gymnase 38 Bd de Bonne nouvelle 75010




Source: Monde-libertaire.fr