Mai 16, 2022
Par Le Monde Libertaire
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L’émission Des cailloux dans l’engrenage, l’enfance poil à gratter ne se plie pas à l’impératif de la nouveauté éditoriale à tout prix. Ni d’ailleurs le maigre fonds jeunesse de la librairie Publico qui n’a pas pu pousser les murs ! La littérature jeunesse n’est pas un produit jetable mais une œuvre de longue durée. Malgré la flopée de merdouilles avant tout commerciales parues chaque année, la qualité imaginative et engagée est au rendez-vous.
Autant qu’un tableau de peinture, un grand vin, un poème ou un concerto, les années bonifient un “bon” album illustré pour enfants. Le mot illustré demeure dévalorisé, supplément accessoire, proche du qualificatif illustratif, anecdotique, carrément dépréciatif. Or l’album illustré a acquis ses lettres de noblesse depuis les années 1960. Mais de quand date l’album pour les enfants où l’image a autant d’importance que le texte et non pas, comme dans les romans, où elle n’est qu’une pause respiration ? Morceaux choisis d’un bref aperçu historique.

La classification éditoriale appelée alors livre d’éducation est attestée vers 1830, quand la production de livres spécifiquement pour enfants devint un fait social visible. Les dénominations passèrent vers 1843 à livres d’enfants, en 1865 à littérature enfantine, évoluant jusqu’à nos jours pour parler de littérature jeunesse.
Au XVIIIe siècle la confusion régnait entre populaire et enfantin. Les contes, oraux, n’étaient initialement pas destinés aux enfants ni à la publication. Un décalage était fréquent entre l’intention de l’auteur et l’édition. Des romans pour adultes étaient édités en abrégé pour les enfants. Inversement, à la toute fin du XVIIe siècle, Les aventures de Télémaque de Fénelon destinés aux enfants princes, roman épique moral et critique du régime de Louis XIV, valurent à la fois la disgrâce de l’auteur, une diffusion clandestine du livre et un succès européen chez les adultes. Le didactique est ici déjà proche du politique. La littérature d’enfants transmet toujours des valeurs. Suspectée de fonctionnalité éducative donc méprisée comme une sous-littérature, elle ne fait pas consensus car les enfants sont considérés comme manipulables. Il ne faut pas les démoraliser avec la noirceur du monde !
La confusion existait aussi parfois entre livres de luxe et livres pour enfants. L’anecdote suivante intéressera les anarchistes. « Hetzel fait parvenir à Joseph Proudhon un exemplaire de son édition des Contes de Perrault illustré par Gustave Doré (1862) ; celui-ci remercie un peu fraîchement en se demandant si “ce riche bijou” est destiné à lui-même ou à ses filles, qui “sont incapables d’apprécier un pareil livre, autrement que ne l’apprécient les enfants, ce qui veut dire qu’une édition de 75 centimes, gaufrée, leur eut suffi.” » [Isabelle Nières-Chevel 2009 p.17]

L’ancêtre de l’album illustré paraît en 1658 à Nuremberg, l’Orbis sensualium pictus du pédagogue morave Coménius (1592 -1670). « L’ouvrage associe apprentissage des langues et connaissance des choses. Il classe en une encyclopédie raisonnée les objets du monde qui sont représentés par une image, puis nommés et décrits successivement en latin et dans la langue maternelle du lecteur. L’avant-propos recommande de mettre le livre à la libre disposition des enfants avant même que ceux-ci n’aillent à l’école, pour qu’ils aient le plaisir de regarder les images. On peut tenir l’Orbis pictus pour le premier livre illustré spécifiquement destiné aux enfants et Coménius pour le premier auteur qui envisage qu’un livre puisse être un objet de plaisir avant d’être un outil de savoir. » [Isabelle Nières-Chevel 2009 p.29]
Le premier périodique pour les enfants est peut-être l’éphémère “petit catéchisme républicain” Le petit bonnet phrygien lancé en 1789. Ouvertement politique donc.
Dans les contes moraux du XIXe siècle, l’ordre bourgeois y prône le dévouement filial, le goût du travail, le respect de la hiérarchie, la domination masculine. Ce sont des romans avec des illustrations.
Les écrivains révoltés du XIXe siècle ont écrit sur l’enfance, plutôt malheureuse. Jules Vallès (1832-1885), Octave Mirbeau (1848-1917) et Georges Darien (1862-1921) sont les plus connus. Cependant, les libertaires de l’époque qui ont écrit pour les enfants sont rares à part Les contes du jour de l’an de l’institutrice Louise Michel, imaginés pour ses élèves, puis rédigés en prison en 1872, avant son embarquement pour le bagne.

Ils n’étaient pas illustrés.
C’est la reproduction mécanique des images et la réduction des coûts de fabrication qui change la donne. L’essor de la gravure sur bois debout (inventée en Angleterre dans le dernier quart du XVIIIe siècle) permet de réaliser le tirage du texte et de l’image en une seule et même opération sur la page. L’album illustré et la bande dessinée naissent pendant la seconde moitié du XIXe siècle.
Au XXe siècle, la production d’albums illustrés pour les enfants explose entre les deux grandes guerres.
Naissance des Albums du Père Castor en 1931 en direction des jeunes enfants, d’abord des activités manuelles. Je fais mes masques puis Je découpe. Les enfants pouvaient être actifs, certaines pages étaient à détacher et à découper. Le premier conte Baba Yaga paraît en 1932. Certains titres sont constamment réédités. Le fondateur Paul Faucher (1898-1967), né à Prague, était proche du pédagogue tchèque Frantisek Bakule qui édifia pour les enfants handicapés à Prague un institut devenu le carrefour de l’Éducation nouvelle dans les années trente. Les élèves de Bakule furent les premiers illustrateurs des Albums du Père Castor.

À partir de quand et comment les anarchistes se sont emparés de l’enfance dans la littérature, fera l’objet d’un article ultérieur avec Thierry Maricourt, invité du 16 février 2022 des cailloux dans l’engrenage.
En attendant, découvrons l’un des trésors piochés sur les stands du salon de Montreuil.

Grand-Chien
Grand-Chien fait partie des albums dits “iconotextuels”, invention de la littérature jeunesse au XXe siècle, genre à part entière autant que la bande dessinée. Quand auteur et illustrateur sont une seule et même personne, comme ici, texte et image sont encore plus indissociables car issus d’une même pulsion créatrice, d’une même intention. De plus en plus caractéristique du XXIe siècle, cet exemple d’album floute la frontière entre la fiction et le documentaire, entre les âges des publics.

Peinture, mise en pages et texte réunis font de ce livre un objet d’art éclatant, accessible dès 4 ans, offrant plusieurs niveaux d’approche de la situation des Indiens que l’on appelait auparavant les Sioux.
L’auteur né en 1982 est franco-marocain. Il aime découvrir le monde en solitaire et à pied, en dialoguant avec les arbres et les animaux. Le cheval est le personnage principal. L’histoire, simple, relate son arrivée sur le continent nord-américain. Le texte est sobre et poétique. Les couleurs sont très vives. Le trait de pinceau léger laisse par endroits transparaître les superpositions et le fond blanc.
L’enfant narrateur est un Lakota. Apprivoisé, le cheval est devenu sacré chez les Indiens des plaines d’Amérique. Il est un compagnon de vie. Sa présence demeure de nos jours dans les réserves.
Pour les Indiens, tous les habitants de la planète sont reliés par des liens sacrés, humains, végétaux, animaux et minéraux. Le cheval a d’abord été capturé. Afin de conserver sa liberté, il a fui vers les massifs peu accessibles. Grand-Chien, blessé, est recueilli par l’enfant qui l’emmène dans son campement.
« Une fois Grand-Chien guéri, nous avons appris à danser avec lui. »
Cette phrase qui clôt l’histoire résume le respect mutuel et l’atmosphère d’ensemble qui se dégage de l’album. Une sensation d’intensité et de plénitude.

L’auteur des deux pages documentaires finales est photographe. Initié dans la réserve de Rosebud, il est Danseur du Soleil dans la tradition lakota.
En exergue, une citation d’Andreww Iron Shelle, Indien du Dakota du Sud :
« Le Tonnerre est la voix de la Nation Cheval que nos ancêtres chevauchent depuis le passé ancien jusqu’au temps présent. Le Cheval et nous ne sommes qu’Un ! »

Ce livre n’est pas une œuvre militante au sujet des Indiens, mieux, il est une parole indienne.

Florence

Des cailloux dans l’engrenage et depuis peu, technique des directs de Radio Cartable.

Grand-Chien, Mickaël El Fathi, postface de Maurice Rebeix – octobre 2021 – Éd. Cibango – 16 €




Source: Monde-libertaire.fr