Septembre 24, 2021
Par CQFD
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Dessin de Marine Summercity

Ce jeudi 1er juillet, une trentaine de personnes sont rĂ©unies dans la salle du Patronage laĂŻque GuĂ©rin, dans le quartier de Saint-Martin, au centre-ville de Brest. La poignĂ©e de riverains Ă  l’initiative de la soirĂ©e vient d’apprendre qu’un nouveau projet immobilier devrait radicalement changer le visage d’un pan du quartier. Bouygues Immobilier prĂ©voit de bĂątir une onĂ©reuse « rĂ©sidence senior Â» Ă  la place de l’actuel Ehpad (Établissement d’hĂ©bergement pour personnes ĂągĂ©es dĂ©pendantes). La majeure partie des 2 300 m2 de son jardin est amenĂ©e Ă  disparaĂźtre. Pour les participants Ă  la rĂ©union, le projet est inquiĂ©tant Ă  double titre : un espace vert doit ĂȘtre bĂ©tonnĂ© dans une ville dĂ©jĂ  trĂšs minĂ©rale, tout en relĂ©guant les anciens les plus modestes vers la pĂ©riphĂ©rie. Ils demandent Ă©galement que le jardin devienne un Â« bien commun Â».

Le fringant directeur de l’agence Bouygues Immobilier qui porte le projet a fait le dĂ©placement pour dĂ©fendre son gagne-pain. S’il admet que sa boĂźte a « beaucoup de progrĂšs Ă  faire Â» en termes d’impacts environnementaux, il se dit prĂȘt Ă  concĂ©der une parcelle de terrain pour un jardin partagĂ©. Peine perdue : la rĂ©union aboutit Ă  la crĂ©ation d’un collectif, dernier nĂ© de la contestation des projets urbains dans la mĂ©tropole brestoise.

Verdissement municipal

Une ancienne conseillĂšre municipale, militante EELV (Europe Écologie-Les Verts), est Ă©galement prĂ©sente Ă  la rĂ©union. Elle se contente de pinailler au sujet des matĂ©riaux de construction. Son parti a pourtant gagnĂ© en poids ces derniĂšres annĂ©es en portant un discours de rupture Ă©cologique avec les mandats prĂ©cĂ©dents. AlliĂ©s de longue date au PS (Parti socialiste), les Verts ont en effet tentĂ© de voler de leurs propres ailes lors des Ă©lections municipales du printemps 2020. AprĂšs une campagne plutĂŽt rugueuse, ils arrivent finalement en troisiĂšme position au premier tour. François Cuillandre, maire socialiste et prĂ©sident de la MĂ©tropole, conserve son siĂšge. EELV retourne dans le giron de la majoritĂ©, non sans avoir obtenu quelques postes clĂ©s. L’implantation des Ă©cologistes se confirme lors des Ă©lections dĂ©partementales suivantes, en juin dernier. Cette fois, un binĂŽme EELV – Nouvelle Donne arrache le canton Brest-Centre au PS. Mais cette position nouvellement acquise par les Verts n’annonce pas pour autant de changements majeurs dans les politiques locales, notamment en matiĂšre d’urbanisme.

Densification, gentrification, artificialisation

Jouant le jeu libĂ©ral de la concurrence entre les territoires, les Ă©diles brestois s’échinent depuis plusieurs mandats Ă  transformer l’image, la morphologie et la sociologie d’une ville restĂ©e ouvriĂšre. Non sans obtenir quelques rĂ©sultats : le prix du mĂštre carrĂ© augmente de 6 % par an [1], tandis qu’entre 2020 et 2021, les loyers ont bondi de prĂšs de 8 % [2]. Et les projets immobiliers pharaoniques se multiplient. Les Ă©lus les prĂ©sentent comme nĂ©cessaires pour densifier le tissu urbain. Mais l’objectif est Ă©galement de modifier la composition sociale des quartiers visĂ©s.

Un exemple parmi d’autres, le haut de la rue Jean-JaurĂšs, artĂšre centrale et commerçante de la ville, aujourd’hui assĂ©chĂ©e par les zones commerciales pĂ©riphĂ©riques. Le sentiment de dĂ©clin ressenti par certains riverains constitue une opportunitĂ© pour raser plusieurs immeubles anciens. Des logements neufs doivent, selon la municipalitĂ©, encourager le retour « de familles Â». Alors que le secteur nourrit un sentiment d’insĂ©curitĂ© dont la presse et la droite locale se rĂ©galent, sa restructuration doit donc permettre d’éloigner une population jugĂ©e indĂ©sirable [3].

Non loin de lĂ , l’emblĂ©matique salle de sport Marcel-Cerdan doit laisser place Ă  un nouvel ensemble immobilier. AnnoncĂ© comme un modĂšle de « mixitĂ© sociale Â» et « d’excellence Â» Ă©cologique, le projet est appuyĂ© par un discours de lutte contre l’étalement urbain [4].
Pour autant, pas de quoi annoncer une politique volontariste visant Ă  freiner le processus. Quartiers pavillonnaires et zones commerciales continuent de grignoter la campagne alentour, dans une rĂ©gion qui dĂ©tient la troisiĂšme place en termes de taux d’artificialisation des sols [5]. C’est ainsi qu’au cours du mandat prĂ©cĂ©dent, la ferme bio de Traon Bihan, implantĂ©e sur la commune de Brest, a Ă©tĂ© amputĂ©e d’une partie de ses terres au profit d’un quartier certifiĂ© dĂ©veloppement durable.

Alors qu’un ersatz de ville envahit la campagne, les citadins pourront bientĂŽt profiter du spectacle de l’agriculture du futur. Plusieurs projets de « fermes urbaines Â» sont en cours. Dans le cadre de la restructuration de la citĂ© de Kerbernier, une barre dĂ©molie devra laisser place Ă  une Â« serre bioclimatique et verticale [6] Â». L’urbanisme brutal se veut dĂ©sormais Ă©cofuturiste.

La majoritĂ© entend Ă©galement dĂ©velopper les « mobilitĂ©s douces Â», mais certainement pas pour rompre avec la civilisation de la bagnole. Il s’agit plutĂŽt de façonner la ville aux goĂ»ts supposĂ©s des classes sup’. C’est ainsi qu’une partie des rues autour de la turbulente place GuĂ©rin, bastion populaire et militant du quartier de Saint-Martin, ont Ă©tĂ© piĂ©tonnisĂ©es. Pour Yohann NĂ©dĂ©lec, adjoint au centre-ville, le but est de « permettre aux familles de s’approprier l’espace et d’en faire un lieu plus convivial [7] Â». Sous-titre : prĂ©caires et zonards sont priĂ©s d’aller voir ailleurs. PlutĂŽt que de mettre en Ɠuvre de vĂ©ritables politiques en faveur de l’environnement, il s’agit donc de changer l’image de la ville dans un souci d’ Â» attractivitĂ© territoriale Â».

Contester la ville telle qu’elle se fait

Heureusement, le collectif opposĂ© Ă  la rĂ©sidence Bouygues est loin d’ĂȘtre isolĂ©. Lutte pour une salle de quartier place GuĂ©rin ou contre la construction d’immeubles Ă  proximitĂ© du Jardin botanique de Brest, les collectifs se multiplient ces derniĂšres annĂ©es pour contester l’amĂ©nagement tel qu’il se mĂšne.

Lors de la rĂ©union du 1er juillet, un Â« amoureux de la rade de Brest Â», qui lutte contre la privatisation d’une friche sur la commune voisine du Relecq-Kerhuon, est venu partager son expĂ©rience. Le site, Ă  deux pas du rivage, doit accueillir un ensemble d’immeubles et de commerces cossus. Ses opposants dĂ©noncent un projet qui « revient Ă  rĂ©server Ă  quelques privilĂ©giĂ©s un bien commun qui appartient Ă  ce jour Ă  Brest MĂ©tropole AmĂ©nagement [8]. Il faut stopper le bĂ©tonnage du littoral. PrĂ©server nos bords de mer et un cadre de vie agrĂ©able, accessible Ă  tous, et non pas rĂ©servĂ© Ă  quelques privilĂ©giĂ©s [9]. Â»

Un autre participant Ă  la soirĂ©e a Ă©voquĂ© la mobilisation pour la sauvegarde de la vallĂ©e du Restic, menacĂ©e par un projet de contournement routier. Cette lutte historique dĂ©bute fin 2008, avec le lancement d’une enquĂȘte publique portant sur un contournement routier de Brest par le nord-ouest. Selon l’option retenue, 13 hectares de bois et de prairies et un ruisseau doivent ĂȘtre engloutis sous le bitume. AprĂšs une dizaine d’annĂ©es de mobilisation du collectif de dĂ©fense de la vallĂ©e, Brest MĂ©tropole doit faire machine arriĂšre suite Ă  une dĂ©cision du Conseil d’État [10]. Il en aurait fallu plus : exit la « mobilitĂ© douce Â», la MĂ©tropole relance aujourd’hui le projet [11].

Loin du « renouveau sur le fond et dans les mĂ©thodes [12] Â» promis par EELV lors de sa campagne, les Verts semblent ici davantage adeptes d’une Ă©cologie anecdotique contribuant au verdissement de la gentrification en cours. Mais les collectifs d’habitants veillent. Ce 1er juillet, la rĂ©union au Patronage laĂŻque GuĂ©rin s’achĂšve sur un espoir : lutter ensemble pour un vĂ©ritable droit Ă  la ville, dans lequel la diversitĂ© du vivant aurait toute sa place. Comme le rĂ©sume un graffiti aperçu dans le centre : « Moins de bourgeois, plus de bourgeons  ! Â» 

Damien Le Bruchec



Source: Cqfd-journal.org