Septembre 23, 2022
Par Contretemps
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Le 1er tour des élections législatives brésiliennes aura lieu le 2 octobre prochain. Le principal candidat de la gauche, Lula, est toujours en tête dans les sondages, devant le fasciste Bolsonaro au pouvoir, mais celui-ci est à l’offensive et cherche à mobiliser ses partisans dans la rue, notamment pour préparer la suite. Dans cette situation, la gauche semble quelque peu tétanisée par la peur, mais aussi par l’illusion qu’il suffira une victoire électorale de Lula (nécessaire bien entendu) pour se débarrasser du bolsonarisme. Or, comme y insiste Valério Arcary dans cet article, sans mobilisation populaire, il n’est pas possible de vaincre le fascisme.

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Il y a urgence, mais il faut faire preuve de détermination et de patience. Le 7 septembre dernier [journée de fête des 200 ans de l’Indépendance] a été «détourné» par le bolsonarisme pour organiser de grandes démonstrations de force sociale [à Brasilia et à Rio de Janeiro]. Soyons lucides, cette force, ils l’ont démontrée. La société est fracturée : la majorité sociale contre Jair Bolsonaro s’est consolidée, prenant appui surtout par sur plus pauvres, les femmes et les habitants du Nordeste, mais les fascistes conservent un soutien de la masse au sein de la bourgeoisie, des classes moyennes, une grande influence dans le Sud et le Nord et l’hégémonie dans le Centre-Ouest [1].

Nous sommes encore dans une situation transitoire, sortant d’une situation réactionnaire, si l’on considère le rapport de forces social entre les classes, bien que le rapport de forces politique, qui oscille de plus en plus rapidement, laisse penser que l’extrême droite est en situation croissante d’infériorité.

Beaucoup s’interrogent sur le 7 septembre : mais pourquoi, après tout ? Quel était le plan ? Jair Bolsonaro n’a pas établi un dialogue au-delà de la zone d’influence qui a déjà décidé de le soutenir. Cela peut sembler irrationnel ; mais ça ne l’est pas.

Jair Bolsonaro est conscient qu’il a peu de chances de remporter les élections [2]. Mais les défaites électorales ne sont pas nécessairement des défaites politiques. Les défaites électorales sont transitoires, mais les défaites politiques, lorsqu’il y a un renversement des rapports de forces, peuvent être irréversibles. Nous pouvons apprendre cela de l’histoire de la gauche brésilienne elle-même.

En 1989, Lula subit une défaite électorale [47% contre 53% au second tour] contre Fernando Collor, mais remporte une victoire politique. Le Parti des travailleurs (PT) a été un outil utile pour faire passer à un niveau supérieur la résistance des travailleurs et travailleuses ainsi que du peuple face au gouvernement de José Sarney [président du 15 mars 1985 au 15 mars 1990]. Et Lula a obtenu la position de porte-parole de ces forces populaires. Cette position était en concurrence conflictuelle avec le brizolisme [3]. A tel point que, deux ans plus tard, des millions de travailleurs et travailleuses sont descendus dans la rue, après que l’étincelle du mouvement étudiant a enflammé la lutte des classes, pour imposer la destitution en 1992 [Fernando Collor de Mello doit démissionner en fin 1992].

En 2014, Dilma Rousseff a remporté les élections [au second tour avec 51,64% des suffrages contre le candidat du Parti de la social-démocratie brésilienne Aécio Neves], mais a subi une défaite politique. Le rapport de forces social s’est alors inversé et, deux ans plus tard, les classes moyennes sont descendues dans la rue par millions pour assurer la base sociale du coup d’État institutionnel d’août 2016 [qui conduisit à la destitution de Dilma Rousseff et à la montée à la présidence de Michel Temer, son vice-président]. C’est alors Jair Bolsonaro qui a remporté la position de porte-parole de ce virage réactionnaire.

Jair Bolsonaro a des plans à court, moyen et long terme. Le premier objectif du 7 septembre était de stimuler une dynamique de captation d’influence pour obtenir la possibilité, le 2 octobre, de se présenter au deuxième tour, le 30 octobre. Le deuxième était de placer son courant politique néo-fasciste dans un état de mobilisation afin de pouvoir construire une campagne pour dénoncer l’élection comme résultant d’une fraude. Le troisième était de garantir une légitimité lui permettant de bloquer un processus judiciaire d’enquête sur les crimes de responsabilité [concernant des actes répréhensibles du Président] qui pourrait le condamner à la prison.

La défaite de Jair Bolsonaro aux élections sera une grande victoire tactique. Mais, malheureusement, le bolsonarisme, le néo-fascisme à la brésilienne, restera. Le défi stratégique de la gauche doit être plus ambitieux. Il faudra inverser le rapport de forces social afin de laisser l’extrême droite démoralisée et le dos au mur. Cela nécessitera, en premier lieu, un rapport de forces politique qui garantisse les conditions de l’arrestation de Jair Bolsonaro.

Le plus grand obstacle, jusqu’à présent, a été la difficulté pour la gauche de gagner de manière incontestée la suprématie dans les rues. Les rassemblements électoraux de Lula ont, heureusement, été importants, de l’ordre de quelques dizaines de milliers. Même très grands dans certaines villes, notamment dans le Nord-Est. Mais sans la présence de Lula, la capacité de la gauche à battre le rappel des masses a été faible. Pourquoi en est-il ainsi ?

Il s’agit d’une question dialectique complexe. Dans des conditions normales, les gens sont épuisés et fatigués par la lutte pour la survie, une pratique quotidienne épuisante et très dure. Les travailleurs et travailleuses, ainsi que les jeunes, les femmes et les chômeurs, les Noirs et les LGBTI, bref, les masses populaires gagnent en confiance pour lutter afin de battre un ennemi aussi dangereux que Jair Bolsonaro en tenant compte de certaines conditions :

(a) premièrement, si elles perçoivent que la confusion au sein de la classe dirigeante est grande, que les ennemis sont divisés, semi-paralysés, peu sûrs ;

(b) deuxièmement, si elles perçoivent une inquiétude et une division croissantes dans les couches moyennes, et un déplacement vers l’opposition parmi l’intelligentsia et les artistes, etc. ;

(c) troisièmement, si elles perçoivent que les organisations et les directions qui les représentent sont unies, d’une manière ou d’une autre ;

(d) enfin, et surtout, si elles perçoivent que leurs revendications concrètes de lutte pour la survie sont mises en avant et respectées.

En bref, les larges masses ne vont au combat que lorsqu’elles croient qu’il est possible de gagner, mais cela ne suffit pas. Les dirigeants en qui elles placent leur confiance doivent inlassablement faire comprendre que leur mobilisation est indispensable. Que l’on ne peut pas gagner sans un engagement actif dans la lutte, autrement dit en descendant dans la rue.

Par conséquent, l’appel à la lutte est une partie essentielle de la lutte elle-même. Soyons honnêtes, cet appel n’a pas existé jusqu’à présent. Lula charme, mais n’allume pas la flamme, n’enflamme pas, n’incendie pas. Il ne faut pas s’étonner que les mobilisations du 10 septembre [devant être une réponse à la journée du 7 septembre] aient été des rassemblements d’une avant-garde militante. Et, paradoxalement, les résultats des sondages d’opinion en faveur de Lula ont aussi été un obstacle. En restant stable pendant au moins un an, cette anticipation a alimenté l’illusion que seule sera nécessaire une confirmation prévisible le jour des élections.

Entre-temps, la conjoncture est devenue plus tendue. Deux jours après le 7 septembre, Benedito Santos [partisan déclaré de Lula] a été assassiné dans le Mato Grosso, suite à une altercation avec un bolsonariste. Par la suite, la peur a grandi, comme il fallait s’y attendre.

Il reste deux semaines avant les élections, mais très peu de personnes à gauche osent porter un autocollant soutenant Lula, en dehors des rassemblements ou des environnements sécurisés. Il n’y a pas d’autocollants sur les voitures. Pourquoi ? Parce que le danger est réel et immédiat. Les peurs politiques sont incompréhensibles, quand on ne les relie pas aux haines sociales.

Les discours de Jair Bolsonaro le 7 septembre étaient un appel au combat. Ils distillent les haines et inspirent la peur. Malheureusement, les pressions à l’apathie culturelle et idéologique qui enserre les larges masses laborieuses sont puissantes. Il s’avère qu’il n’y a pas de force sociale plus puissante dans l’histoire que la mobilisation populaire, lorsqu’elle prend confiance en elle et s’organise.

La crainte que le changement ne vienne jamais – chez les travailleurs elle est accentuée par la peur des représailles – doit faire face à des craintes encore plus grandes: celles propres au désespoir des classes possédantes et de leur clientèle sociale de tout perdre. Dans la chaleur de la lutte des classes, le scepticisme des classes laborieuses à l’égard de leur propre force, l’indécision de leurs rêves égalitaires, ont été surmontés par l’espoir de liberté, un ressenti moral et une aspiration politique plus exaltant que la mesquinerie réactionnaire et l’avarice bourgeoise. Vaincre la peur sera l’un des grands défis à relever pour assurer la défaite des fascistes. Pendant et après les élections.

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Article publié sur le site A terra é ridonda, 17 septembre 2022; traduction rédaction A l’Encontre)

Valério Arcary est un professeur retraité de l’IFSP. Il est l’auteur, entre autres, de Ninguém disse que seria fácil (Boitempo, 2022), membre du PSOL et animateur du courant Resistencia.

Notes

[1] Le Brésil est divisé en 5 régions territoriales, depuis 1969, par l’Institut brésilien de géographie et de statistique (IBGE): le Centre-Ouest (les Etats de Goiás, du Matto Grosso, du Matto Grosso do Sul et le District fédéral Brasilia); le Nord-Est (Etats du Piaui, du Maranhão, du Ceará, du Rio Grande do Norte, du Paraiba, du Pernambouc, de l’Alagoas, du Sergipe et de Bahia); le Nord (les Etats d’Acre, d’Amazonas, du Roraima, du Rondônia, du Pará, de l’Amapá et du Tocantins); le Sud-Est avec les Etats du Minas Gerais, de l’Espirito Santo, de Rio de Janeiro et de São Paulo; le Sud qui regroupe des Etats du Paraná, de Santa Catarina et de Rio Grande do Sul. La population de ces régions est respectivement d’environ: 12 millions, 50 millions, 14 millions, 77 millions, 26 millions. (Réd. A l’Encontre)

[2] Selon la dernière enquête de l’institut Datafolha, publié par le quotidien Folha de São Paulo, le 16 septembre, 45% des intentions de vote se portent sur Lula (pourcentage qui ne s’est pas modifié sur une semaine) et Bolsonaro en recueille 33% (un recul de 1% sur une semaine). Ciro Gomes du PDT se voit attribuer 8% des intentions. Simone Tebet, candidate du MDB (Mouvement démocratique brésilien), obtient 5% des intentions. Ces résultats concernent l’enquête portant sur le premier tour du 2 octobre.

Selon Folha de São Paulo: «Les résultats de Datafolha ont renforcé l’impression que la bataille jusqu’au jour du scrutin sera concentrée dans les trois Etats comptant le plus d’électeurs dans le pays: São Paulo, Minas Gerais et Rio de Janeiro. Alors qu’à São Paulo et Rio, Lula a vu son avantage de Datafolha augmenter, Bolsonaro a gagné du terrain parmi les électeurs du Minas Gerais. Après la publication des résultats du sondage, les stratèges des deux campagnes ont déclaré qu’il était nécessaire de progresser sur le vote des indécis dans ces Etats.» L’article poursuit: «Pour gagner au premier tour, comme le souhaite l’ancien président (Lula), un candidat doit obtenir plus de la moitié du total des votes valides, ce qui exclut les votes nuls et blancs et constitue le critère officiel pour définir l’élection. Selon Datafolha, Lula a obtenu 48% des votes valides, soit le même pourcentage que lors du dernier sondage.

Dans le Minas Gerais, Lula est passé de 47% des intentions de vote à 43% par rapport au sondage réalisé par l’institut il y a quinze jours. Bolsonaro, quant à lui, est passé de 30% à 33%, réduisant, ici, la différence entre les deux de 17 à 10 points. A São Paulo, le plus grand collège électoral du pays, l’espoir présidentiel de Lula a évolué positivement, passant de 40% à 43%, tandis que l’espoir présidentiel de Bolsonaro est passé de 35% à 33%. A Rio de Janeiro, l’avance de Lula est passée de 42% à 44%, dans la marge d’erreur, tandis que celle de Bolsonaro est restée à 36%.» (Réd. A l’Encontre)

[3] Léonel Brizola – 1922-2003 – eut une longue carrière politique comme «nationaliste de gauche» et fut un acteur de la construction du Parti travailliste brésilien (PTB); en 1979, il lança le Parti démocratique travailliste (PDT). (Réd. A l’Encontre)

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Source: Contretemps.eu