Juin 24, 2022
Par CQFD
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Depuis quelques années, des collectifs de boxe autonome essaiment aux quatre coins de la France. Comme dans n’importe quelle salle, on y pratique la boxe anglaise, la thaï, ou encore une « sale boxe », mélange de plusieurs disciplines. Pour autant, parce qu’ils se veulent « inclusifs » et politiques, ces clubs autogérés se distinguent des structures classiques.


Photo JéJé

Le son mat et régulier des coups, le ballet des gants, les corps qui transpirent. Bienvenue dans le quotidien des collectifs de boxe autonome : des groupes qui se réunissent pour pratiquer des sports de combat de manière alternative. Ici, les niveaux sont disparates, et les sparrings – les combats qui ont lieu pendant l’entraînement – réunissent tous les genres et toutes les catégories de poids. Peu de chance de rencontrer leurs « membres » au forum des associations : pour rejoindre ces clubs officieux, c’est par le bouche-à-oreille que ça se passe. Et pour venir y transpirer, il n’y a ni paperasses à remplir, ni assurances à contracter, ni licence à obtenir.

Ici, « le seul cadre » imposé, « c’est un cadre de sécurité, et de bienveillance », explique Mona, qui a joué des poings aux quatre coins de la France et participé à la création de plusieurs clubs. Dans ces espaces, pas de règlement de la Fédération française de boxe remis à l’entrée, mais une bonne dose de valeurs revendiquées. En tête de liste, l’affirmation d’un « refus des comportements oppressifs » et une volonté de s’inscrire au maximum dans des pratiques où « aucune forme de discrimination n’est acceptée », énonce Jade, qui a rejoint un club autonome de la région parisienne après quelques années passées à boxer dans des associations sportives étudiantes.

Question modèle économique, ces structures fonctionnent sans subventions et n’exigent pas de cotisation fixe de la part des participant·es. « C’est prix libre, la thune n’est pas un enjeu », pose d’emblée Tom, qui s’entraîne à Brest. Évacuer la question financière pour s’ouvrir au maximum de personnes ; compter sur les dons pour l’achat de matériel collectif afin que l’absence d’équipement ne soit pas non plus une barrière… Le maître-mot de ces structures informelles ? L’autogestion.

« On fixe nos propres règles »

Si certains clubs autonomes ont accès à des dojos, d’autres investissent des squats ou des parcs publics. On y travaille alors la technique sans ring ni plancher, parfois à même la terre battue. Un art de la débrouille qui oblige les participant·es à composer avec les expulsions, les horaires des jardins publics et les intempéries. Ces conditions ne sont d’ailleurs pas toujours idéales pour sécuriser la pratique : il manque parfois des équipements de protection, ou un accès à l’eau potable. C’est le « contrecoup » de l’autonomie, qui se compense par la confiance dans le collectif : « S’il devait y avoir un problème, une blessure par exemple, même sans le filet de sécurité de l’assurance, je pense qu’on aurait les ressources pour le gérer », estime Zelda, une des fondatrices du collectif marseillais La Frapppe1, qui s’entraîne en mixité choisie sans hommes cisgenres2. « Notre seule vraie protection, c’est la bienveillance », résume Better, qui boxe de temps à autre.

Cette confiance dans le collectif ne vient pas de nulle part : elle découle d’une attention particulière portée à la notion de consentement, qui se traduit notamment par le fait de respecter l’intensité que les participant·es souhaitent engager dans les exercices et les assauts. « On fixe nos propres règles : chacun·e peut choisir de ne pas taper avec les genoux ou les coudes par exemple, pour ne pas risquer de blesser son ou sa partenaire », illustre Alexis, qui fréquente le CISN’T3 – un club de la région parisienne qui organise des entraînements en mixité choisie, entre femmes transgenres. Zelda ne dit pas autre chose : « On essaie de faire de la place à des gens qui n’ont pas envie d’être dans un truc forcément intense et compétitif. »

Boxer à l’horizontal

Construire un sport autogéré qui interroge le rapport qu’entretient chacun·e à la domination, c’est aussi s’émanciper du cadre hiérarchique : « On fait une boxe qui se veut horizontale et qui s’adapte aux envies et aux pratiques des gens », décrit Mona. Les personnes qui animent les ateliers changent régulièrement : la transmission de la connaissance repose entre les mains de toutes et tous, et pas seulement entre celles des personnes expérimentées. Chacun·e est invité·e à préparer des séances, même sans des années de pratique à son actif. Les exercices peuvent alors être dénichés dans des bouquins ou des vidéos YouTube.

Cette dimension participative pèche tout de même parfois : comme le déplore Jéjé, qui boxe depuis près de dix ans dans des collectifs du Sud-Ouest, la coconstruction des séances peut donner lieu à « des moments de latence où le corps se refroidit ». Voire, plus grave, à « une mauvaise gestion de la tension collective, qui peut entraîner des blessures ». À l’inverse, quand l’horizontalité se déséquilibre et que la responsabilité repose trop sur une seule personne, la fatigue peut se faire sentir chez elle : « Animer une séance, c’est être dans une réflexion par rapport à ton attitude, ta posture, ce que tu peux véhiculer comme violence, etc. À force, ça use », raconte Mona.

D’où la nécessité de temps de parole et de réflexion, hors de l’action et des coups, pour s’interroger sur les enjeux antiracistes, antisexistes et la lutte contre la haine anti-LGBTQI+4. Tours de présentation au début des séances pour verbaliser les envies et les limites, moments de debriefing à la fin : la parole est encouragée pour donner place à la critique. Au CISN’T par exemple, les participantes se retrouvent après l’entraînement pour créer du lien, mais aussi soulever des questions plus politiques sur les valeurs qui sous-tendent leur pratique. Le choix de se revendiquer comme un club de boxe thaï a par exemple été largement débattu : au cœur de l’échange, la question de la réappropriation occidentale de cette discipline.

Boxe inclusive ?

Chaque collectif s’essaie ainsi à construire des moments de sport collectif hors des discriminations et des violences systémiques : « Il y a une boxe classique qui se base sur des valeurs virilistes et de domination, qu’on essaie de remettre en question », explique Zelda. Après un temps dans des salles de boxe « classiques », Tom a décidé de prendre ses distances, évoquant un ras-le-bol vis-à-vis de « l’homophobie latente dans les vestiaires, le sexisme – mais aussi le rapport à la violence, à l’envie d’écraser les autres ». Reste que promouvoir des espaces inclusifs ne veut pas toujours dire réussir à les créer… un paradoxe souligné par Jéjé : « On ne peut pas parler de boxe populaire dans les clubs autonomes. Dans n’importe quelle salle, tu trouves dix fois plus de mixité sociale. » Pour Tom, les clubs autonomes peinent souvent à s’extraire d’un certain « entre-soi militant de classe moyenne sup’ ». Et malgré la volonté de s’ouvrir aux personnes handicapées, « c’est surtout des personnes fit5 et valides » qui les fréquentent, soupire Mona.

Pour d’autres, et en particulier dans les collectifs en mixité choisie, c’est d’abord la réappropriation féministe ou « par et pour les minorités de genre » de la violence qui importe. Ainsi de Better, qui a boxé en mixité choisie sans hommes cis à Rennes, parce qu’elle cherchait à « pratiquer dans un espace où le corps n’est pas sexualisé ». En toile de fond, la question de l’autodéfense physique traverse les pratiques : « Beaucoup viennent après une agression, qu’elle soit fasciste, policière ou transphobe », affirme Mona. Dès lors, « chercher à reprendre confiance en son corps et conscience de son corps, apprendre à gérer la douleur et le stress, et le faire à plusieurs », comme le dit Tom, prend tout son sens. La création du CISN’T découle d’ailleurs d’agressions lors de la Marche des fiertés parisienne de 2021 à l’encontre de deux membres du Flirt (Front de libération intersectionnel radical transfem), dont le club de boxe est une prolongation. Manière aussi d’offrir un espace à celles et ceux qui sont particulièrement exposé·es à la violence.

Léna Rosada


1 Fédération radicale des ami·es du poing poing poing énervé.

2 Dont le genre correspond au sexe assigné à la naissance.

3 En anglais, « cisn’t » signifie « qui n’est pas cisgenre ».

4 Qui désigne les personnes lesbiennes, gays, bisexuelles, trans, queers, intersexes et asexuelles.

5 « En forme », en anglais.




Source: Cqfd-journal.org