Tyerman, T., and van Isacker, T. (2020). Border Securitisation in the Channel. Available at: https://www.law.ox.ac.uk/research-subject-groups/centre-criminology/centreborder-criminologies/blog/2020/10/border

The following is a translation of the original article, that you can read in English by clicking on the link above.

Le 19 août 2020, Abdulfatah Hamdallah du Soudan a été retrouvé mort sur la plage de Sangatte, près de Calais. Pendant la nuit, il avait tenté de traverser la Manche vers le Royaume-Uni en utilisant un jouet de plage gonflable et une pelle comme rame improvisée. La ministre de l’Intérieur, Priti Patel (GB) a accusé “d’odieuses bandes criminelles et des passeurs qui exploitent des personnes vulnérables” comme étant responsables de sa mort, bien qu’aucun passeur ne soit impliqué. En le décrivant, lui et d’autres personnes traversant comme des victimes de réseaux criminels cupides de trafiquants, elle espérait justifier la sécurisation et la militarisation accrues de la Manche. Ces mesures, présentées comme nécessaires pour les “stopper”, sont en fait à l’origine des raisons pour lesquelles tant de personnes entreprennent actuellement ce voyage, et sont la cause principale des dangers mortels auxquels elles sont confrontées en cours de route.

La sécurisation des frontières britanniques : fabrication d’une crise

En décembre 2018, le gouvernement britannique a parlé d’un “incident majeur” lorsque plus de 200 personnes ont traversé la Manche dans de petites embarcations au cours des deux mois précédents. Jusqu’à présent, en 2020, on estime que 6 000 voyageurs illégaux ont atteint le Royaume-Uni de cette façon, 98 % d’entre eux ayant demandé l’asile. Le 7 août, la ministre de l’Intérieur a annoncé son intention de “rendre cette route non viable” en “commençant par empêcher les bateaux de quitter la France” et en “interceptant les bateaux et en renvoyant ceux qui tentent de faire la traversée“.

Ce projet s’est principalement révélé au travers de la militarisation indéniable de la Manche sous la direction de l’ex-Marine Dan O’Mahoney dans sa nouvelle fonction de Commandant de la Menace Clandestine de la Manche (Clandestine Channel Threat Commander). Une flotte de patrouilleurs côtiers et de vaisseaux patrouilleurs de douane de la Force frontalière coordonne actuellement ses activités avec celles de ses homologues français et des garde-côtes nationaux des deux côtés de la Manche pour intercepter les bateaux des migrants dès que possible. Des navires de guerre de la marine française ont été déployés tandis que la Marine royale et la Force frontalière mènent des exercices d’entraînement conjoints. Des drones de la société privée de défense Tekever (bientôt remplacée par Elbit) et du ministère de la Défense assurent une surveillance aérienne constante parallèlement aux sorties des avions de la Royal Air Force. En plus de localiser les bateaux qui sont en nécessité d’être secourus, une vidéo publicitaire du ministère de l’Intérieur montre que les images capturées par ces drones sont utilisées pour criminaliser les demandeurs d’asile et condamner les voyageurs qui pilotent leurs bateaux pour “faciliter l’entrée illégale”.

Les récents efforts du Royaume-Uni ne mettront pas fin aux voyages non autorisés sur de petites embarcations et en fait, les arrivées ont augmenté au cours des mois d’août et septembre 2020. Alors qu’un plan d’action conjoint pour 2019 promettait 3,2 millions de £ pour l’équipement et les technologies de sécurité pour les patrouilles en mer le long des côtes françaises, la France aurait réclamé 30 millions de £ supplémentaires au Royaume-Uni. Ceci pour que sa police intercepte les personnes prêtes à embarquer alors qu’elles se trouvent encore à terre en coopération plus étroite avec les moyens de surveillance aérienne britanniques. Si cette demande était acceptée, ce serait une nouvelle étape dans la longue histoire de l’exportation de la police des frontières britannique vers la France en échange d’un financement. Stratégie qui ironiquement a été à l’origine de la “crise” même des passages de petites embarcations que l’on connaît aujourd’hui.

Au cours des dernières décennies grâce à des dépenses de plus de 315,9 millions de £ entre 2010 et 2016 et de plus de 45 millions de £ depuis la signature du traité de Sandhurst en 2018, la frontière britannique externalisée dans le nord de la France a été de plus en plus sécurisée. Cet argent a permis de financer des kilomètres de murs et de clôtures autour de la ville, de l’autoroute, du port de ferries et d’Eurotunnel, ainsi que de nouveaux capteurs et de nouvelles technologies de surveillance pour détecter les personnes se cachant dans des camions ou à bord de trains – principaux moyens utilisés par les gens pour traverser clandestinement la frontière.Il sert également à financer plus d’un millier de policiers anti-émeutes français stationnés en permanence à Calais. En plus de patrouiller dans le périmètre du port, ces policiers commettent quotidiennement des actes de harcèlement et de violence contre les migrants, expulsant et détruisant constamment leurs squats et leurs camps de fortune. Ces attaques manifestes des autorités, se combinent avec le refus systématique de produits de première nécessité tels que logement, nourriture, produits d’hygiène, installations de lavage et même de vêtements dans le but de dissuader les gens de se rendre ou de rester à Calais pour tenter d’atteindre le Royaume-Uni.

En outre, dans le but de réduire le nombre de migrants qui se lancent dans des voyages maritimes, les organisations Calais Migrant Solidarity et Human Rights Observers observent que la police française confisque ou détruit régulièrement des bateaux, gilets de sauvetage et autres équipements de sécurité maritime de tous les migrants qu’elle arrête à Calais. Les autorités locales ont également sévèrement restreint la vente de ces articles à toute personne sans pièce d’identité valide, exigeant que les coordonnées des acheteurs soient enregistrées. Ces mesures n’empêchent pas les traversées par bateaux, mais les rendent juste plus dangereuses et contribuent à des décès à la frontière, les gens partant sans être préparés ou essayant même de nager. Elles créent également un marché lucratif pour les passeurs. Loin d’empêcher le passage des embarcations, de sauver des vies ou de mettre fin à l’exploitation, cette sécurisation des frontières à Calais a eu l’effet inverse.

Ferries not Fences (Authors’ photograph)

La libre circulation, pas desroutes sûres et légales”

Alors que, dans un effort d’apaiser l’extrême droite et de projeter une image de “reprise du contrôle de nos frontières”, la ministère de l’Intérieur vise à rendre non viables les traversées en petits bateaux dans la Manche, les groupes de défense des droits des migrants et les organisations humanitaires nous demandent de les rendre en fait inutiles. Selon eux, la mort d’Abdulfatah illustre le besoin urgent d’établir des “itinéraires sûrs et légaux” pour que les demandeurs d’asile puissent atteindre le Royaume-Uni sans avoir à risquer leur vie ou à compter sur des passeurs pour le faire. En pratique, cette proposition pourrait voir la création de centres en France pour les personnes qui demandent l’asile et s’inscrivent pour réinstallation ou regroupement familial au Royaume-Uni. En cas de succès, ces personnes seraient autorisées à entrer dans le pays (R-U). Ce serait une alternative à l’obligation d’être présent sur le territoire britannique avant de demander l’asile, principale raison du franchissement irrégulier des frontières.

Si ces “itinéraires sûrs” modifieraient certainement les situations actuelles (ils seraient examinés par le ministère de l’Intérieur actuellement), ils ne remettraient pas nécessairement en question le régime frontalier existant et pourraient même le renforcer. Des programmes de réinstallation externes font déjà partie de la politique frontalière du Royaume-Uni (et de l’UE). Pourtant, ils n’aboutissent généralement qu’à un nombre infime de transferts réussis, tandis que la majorité des personnes se retrouvent dans des conditions de vie désastreuses dans des camps de réfugiés, attendant des années que des décisions soient prises. En outre, les programmes de réinstallation externe maintiennent le pouvoir discrétionnaire de l’État de décider qui mérite d’être protégé, en retirant aux réfugiés le droit de rechercher la sécurité dont ils ont besoin. Les candidats à la réinstallation doivent se présenter comme des victimes parfaites, en s’adaptant aux récits préétablis de persécution personnelle et en contestant les hypothèses sur la sécurité de leur “pays d’origine”. Cependant, le problème central des programmes de réinstallation est, qu’ils accompagnent habituellement d’autres politiques d’externalisation et de sécurisation des frontières et contribuent ainsi à délégitimer et à criminaliser toute personne qui traverse les frontières de manière autonome pour rechercher la sécurité, les qualifiant de “faux” réfugiés avec pour objectif d’abuser de l’hospitalité des États d’arrivée.

Les “routes sûres et légales” et le renforcement de la police des frontières apparaissent comme des positions opposées dans un débat sur les frontières et les droits humains, mais ce sont en réalité les deux faces d’une même médaille. Theresa May l’a clairement exprimé dans un discours prononcé en 2015 en tant que ministre de l’Intérieur, lorsqu’elle a décrit la politique frontalière britannique comme “Humaine pour ceux qui ont besoin de notre aide, dure pour ceux qui en abusent”.

Il est urgent d’adopter un cadre différent pour le travail de sensibilisation : un narratif qui ne traite pas les personnes qui traversent la Manche comme des victimes ou des criminels, mais qui reconnaisse que leurs voyages et leurs trajets subvertissent et résistent à la sécurisation croissante qui définit la politique frontalière britannique depuis des décennies. Le défi consiste à poursuivre la dénonciation de la violence et l’injustice de la frontière externalisée du Royaume-Uni sans lui offrir par inadvertance des possibilités de persister sous de nouvelles formes. Être solidaire des migrants de Calais et de la Manche, c’est exiger rien de moins que l’abolition de cette frontière, et la libre circulation pour tous.


Article publié le 17 Oct 2020 sur Calaismigrantsolidarity.wordpress.com