Novembre 28, 2020
Par Lundi matin
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Au cours d’une année 2020 particulièrement morose, au milieu d’un confinement qui favorise le travail, mais interdit aux gens de se divertir, une soirée est venue réchauffer les cœurs de quelques milliers de bordelais et de bordelaises. Mardi 24 novembre, à l’appel de nombreuses organisations et en présence du Gilet Jaune Jérôme Rodriguez, un rassemblement était prévu Place de la Comédie en début de soirée, afin de protester contre la loi dite de Sécurité Globale.


Après avoir été haranguées durant un peu plus d’une heure, les 2 à 3000 personnes présentes ont décidé de reprendre possession de la ville comme bon leur semblait en prenant la direction du commissariat central de Meriadeck. Sur le chemin, l’ambiance monte petit à petit à coup de grosses enceintes sono qui crachent du son pour qui veut : de la grosse électro par ici, des chants révolutionnaires par là, de la pop devant. Les gens se parlent, les connaissances se saluent, les bandes de potes se retrouvent, les amis s’enlacent. Ça danse, ça chante, ça festoie. Peu à peu, des dizaines de tags fleurissent, parfois en soutien à toutes les victimes d’abus policiers, d’abus sexuels, souvent des jeux de mots bien sentis sur la loi, sur la police, sur la liberté d’informer et sur la dérive autoritaire que l’on est en train de vivre (« Floutez le zbeul », « le clair est un moment du flou », « floutez pas le spectacle svp »). Les manifestants prennent le temps de lire, de commenter, d’applaudir et de soutenir. L’ambiance est bonne, les tags s’improvisent et se répondent par leur inventivité. Sur une agence MMA, on peut lire « trop de tracas » ou encore « on assure », sur l’École Nationale de la Magistrature remplacée par l’École Nationale de la Censure, les journalistes présents mitraillent le « ACAB en flou artiflic », ou encore le « Pas de vidéos, Pas de justice ».


Les publicités sont peu à peu ouvertes et retirées de leur coffrage. Avant d’arriver au commissariat, la manifestation passe devant un Carrefour. Sûrement en hommage à la lutte actuelle au Brésil contre cette firme, les gens commencent à rentrer, à se servir, à sortir, et à jeter les victuailles pour la foule, pour que chacun se serve. Certains iront même jusqu’à taguer l’intérieur du supermarché. Après une halte devant les flics protégeant leur grand bâtiment, la foule décide de ne pas s’éterniser. Pourquoi gâcher l’ambiance avec leur présence alors que l’on peut tous s’amuser en ville. Et c’est reparti pour une grande balade qui refait de nuit les plus beaux parcours GJ. Direction les quartiers aisés, ça renverse les poubelles, le mobilier urbain, peu à peu ça fait de petites barricades, parfois d’immenses feux de joie. Tous les gens ne sont pas forcément pour, mais ça débat, ça cherche à se mettre d’accord et ça poursuit sa dynamique. Les gens s’entraident, portent des mobiliers lourds à plusieurs, discutent des endroits les plus stratégiques où les déposer en tas. Des gens au balcon dansent au son des grosses sono quand d’autres réclament qu’on laisse leur poubelle tranquille. Quand on arrive au Mc Do, la foule entame de concert un « Tout le monde déteste le Mc Do », un grand feu est allumé sur un des côtés du fast food que les employés doivent éteindre à coup d’extincteur par la fenêtre, pendant que ça tape sur leurs fenêtres et que d’autres parviennent à ouvrir leurs portes de force, gardées par une haie d’employés zélés. Après ce coup de pression, la manifestation reprend son mouvement, les feux de poubelle sont légion et illuminent la plus grande rue commerçante et piétonne d’Europe.


Quand on arrive aux abords de la Mairie, la police décide d’intervenir et fait usage de gaz lacrymogènes. Les gens refluent, reculent ensemble, ça va continuer encore une petite demi-heure avant que le gros du cortège se désagrège peu à peu et que le silence des nuits bordelaises retrouve sa terrifiante normalité du moment, si l’on excepte les dizaines de brasiers qui ont continué à se consumer jusqu’au petit matin.

Il est encore trop tôt pour savoir s’il s’agit d’un one shot ou, au vu de l’affaire Michel et de la colère qui monte vis-à-vis de la loi Sécurité Globale, dans un contexte d’impunité des violences policières, le début d’une série de protestations à la hauteur des enjeux. Nous pouvons néanmoins tirer quelques enseignements de cette déambulation :

La manifestation, qui plus est, la manifestation nocturne, est, en temps de confinement, un parfait remède contre l’isolement, la déprime et la frustration.

7 personnes ont été arrêtées à la fin de la manifestation, toutes relâchées. La plupart étaient soupçonnées d’avoir mis le feu à des poubelles alors que l’enquête a prouvé qu’elles les éteignaient. On risque donc plus la garde à vue en les éteignant qu’en les allumant.

Pierre Hurmic, nouveau maire écologiste de Bordeaux, qui a passé le début de son mandat à faire une surenchère sur les questions de la police et de la sécurité, vient de subir son premier avertissement depuis son élection, par une partie de la jeunesse bordelaise qui se place dans la lignée des pratiques Gilets Jaunes.




Source: Lundi.am