Le Rassemblement National de la Gironde semble vouloir emprunter le chemin tracé par sa dirigeante nationale Marine le Pen – celui d’une progressive « normalisation », laquelle est autant le fruit d’un processus interne de refoulement des racines fascistes du parti (changement de nom, éviction du patriarche Jean-Marie le Pen) que le résultat d’un processus externe de glissement vers la droite des partis institutionnels (violences policières, criminalisation des mouvements sociaux, crispations identitaires autour de la question des migrant.e.s et des musulman.e.s). La composition, pour ces élections municipales, de la liste RN à Bordeaux illustre cette stratégie : le dirigeant historique Jacques Colombier, proche de Bruno Gollnisch et qui exprimait dans ses manières toute la brutalité frontiste, a cette année été relégué en dernière position, abandonnant la tête de liste au profit d’un chirurgien-dentiste aux airs de notable, Bruno Paluteau.

Mais, sous cette surface ripolinée, la bête n’a cessé de bouger. C’était déjà le cas en 2016, lorsqu’un premier article nous avait permis de démontrer que le FNJ, organisation de jeunesse du FN, avait implanté dans son local bordelais un bar ouvertement fasciste (voir ici) – et c’est encore le cas aujourd’hui. Il serait même plus juste de dire que rarement les éléments nazis n’ont été à ce point impliqués dans les activités du RN33. Ces éléments portent un nom : le Toutatis Clan, et ils engagent à différents niveaux la responsabilité de militant.e.s du parti : Edwige Diaz, conseillère régionale, déléguée départementale et tête de liste aux municipales de Saint-Savin; Julie Rechagneux, responsable de la 4ème circonscription de la Gironde et tête de liste aux municipales de Lormont ; Alexandre Ledoux, collaborateur au conseil régional et tête de liste aux municipales de Floirac ; Diederik Meynier, candidat aux municipales de Bègles ; Sébastien Butel, candidat aux municipales de Floirac et service d’ordre occasionnel de Marine le Pen.

C’est l’objet de cette enquête : montrer comment il a été possible qu’un club de bikers néo-nazi œuvre au cœur même de ce parti soi-disant dédiabolisé.

I) Le Toutatis Clan, une association de motard.e.s qui cache un activisme néo-nazi

La rue Gaëtan Pomade, à Bègles, dessert une succession de petites bâtisses résidentielles. Mais le numéro 33 découpe dans ce paysage pavillonnaire une large trouée, grande cour barrée d’un portail de fer et au fond de laquelle se dresse un hangar un peu particulier : c’est là qu’en 2009 le club de motard.e.s « Toutatis Clan » s’est établi. A première vue, rien de bien méchant : cette association loi 1901 se donne publiquement pour objectif de réunir « des amateurs de motocyclettes autour de la culture rock’n’roll et de la culture celte ». Au programme : repas thématiques, dégustations de bières, balades à deux roues et concerts estivaux, le tout dans un esprit « fraternel » et convivial. Ainsi présenté, le groupe ne rencontrera aucune difficulté pour être adoubé par la préfecture, et il pourra même être invité, sous le parrainage de municipalités ou du conseil général de la Gironde, dans divers festivals locaux (voir par exemple ici et ici). Sauf que… en interne, c’est un tout autre projet qui se dessine.

Le mieux est ici de laisser la parole à l’un des membres du « clan ». Kevin Bienvenu, vieux routard des groupuscules fascistes (voir ici) a eu la riche idée, alors qu’il était de passage à Lille en 2018, d’aller pérorer dans le bar identitaire la Citadelle… le soir même où une équipe de journalistes y menait une enquête en caméra cachée (voir ici, à partir de 27mn40). On l’entend ainsi raconter fièrement à quoi le Toutatis se destine – service d’ordre pour le RN et préparation à la baston : « On a fait la sécurité pour Marine [le Pen]. […] On a une salle de muscu où on a 15 machines, on fait de la boxe – c’est bien quoi. Et ça fait neuf ans que ça dure. On est 80 adhérents, et le problème, c’est que… c’est une milice. En fait on est un club de moto, mais il n’y a pas de moto. »

Hormis quelques éléments qui relèvent d’une mythomanie coutumière chez monsieur Bienvenu (les sorties de groupe du Toutatis n’ont jamais réuni 80 personnes), ce récit rend compte d’une réalité : le « clan » a occupé, depuis sa création et sans relâche, cette fonction de sécurisation des événements locaux du FN/RN. Cela est d’autant moins étonnant que son fondateur, Diederik Meynier, est lui-même un ancien membre du DPS, le service d’ordre du parti des le Pen – nous y reviendrons plus loin. En tout cas, c’est peu dire que la principale marotte de cette « milice » n’est pas la moto (malgré des demandes répétées, le Toutatis n’aura jamais réussi à se faire affilier). Ainsi, quelques temps après sa création, la page facebook du groupe n’hésite pas à partager, au milieu de photos sexistes et virilistes, un symbole qui n’a rien à voir avec les Harley Davidson :

Ce symbole est celui du Parti des croix fléchées, organisation hongroise antisémite et pro-nazie fondée en 1935, rendue tristement célèbre pour avoir massacré et noyé dans le Danube des centaines de Juif.ves de Budapest en octobre 44 (voir ici). Voilà donc le modèle assumé du Toutatis clan…

Par ailleurs, l’emblème officiel du groupe est l’exacte reprise de celui de la 38ème division waffen-SS « Nibelungen », engagée en 1945 sur le front du Danube (voir ici) :

à gauche, photo publiée le 21 février 2019 pour fêter la 11ème année d’existence du groupe ; à droite, la liste des emblèmes waffen-SS

De même, l’uniforme du Toutatis reprend les codes vestimentaires du IIIème Reich : il est ainsi d’usage de porter à l’avant-bras des bombers un bracelet de tissu rappelant celui arboré par les officiers de la SS.

à gauche, photo publiée le 3 juin 2018 – « veni » désigne un rang au sein du Toutatis ; à droite, un officier de la division SS « Das Reich »

Cette orientation idéologique les rend disponibles pour élargir leurs fréquentations au-delà du parti lepéniste : depuis sa création, le Toutatis rencontre et/ou assure la protection de divers groupuscules que Marine jugerait elle-même peu fréquentables. On les verra ainsi, entre autres, encadrer le rassemblement organisé le 3 avril 2018 par Riposte Laïque et la Meute (groupuscule animé par le « gaulois féroce » et éphémère candidat aux municipales François Galvaire – voir ici et ici), ou encore protéger Thomas Bégué, tenancier du bar fasciste le Menhir, lors d’une manifestation des Gilets Jaunes le 5 janvier 2019 (voir ici) ; ils et elles accueilleront aussi, à l’été 2011, la section locale de 3ème Voie, le groupe de Serge Ayoub dissout à la suite de son implication dans l’assassinat du militant antifasciste Clément Meric.

Le décor est posé : cette « milice » se sert du folklore cuir et chrome pour masquer au public non politisé son activisme néo-nazi et ses velléités de violence, ce qui ne cadre pourtant pas avec la nouvelle orientation affichée par le Rassemblement National. Comment comprendre alors que le Toutatis ait ainsi pu durant toutes ces années y exercer des fonctions de sécurisation de meeting ou de réunions publiques ? Nul besoin de faire ici l’hypothèse qu’il ait trompé la vigilance des donneur.ses. d’ordre lepénistes. La réalité est plus crue : les cadres du Toutatis clan sont directement impliqués dans les activités politiques du Rassemblement National de la Gironde.

II) RN33 et Toutatis clan : une relation d’osmose

Les liens étroits entre le RN Bordeaux et le Toutatis trouvent leur origine dans le parcours du fondateur du « Clan » – Diederik Meynier. Mais ce dernier n’est pas le seul à les avoir tissés :  plusieurs de ses membres ont occupé, et occupent encore aujourd’hui des fonctions officielles au sein du RN.

a) Diederik Meynier, fondateur du Toutatis et candidat aux municipales RN de 2020

Diederik Meynier posant comme garde du corps de l’antisémite Dieudonné, le 11 novembre 2006, à l’occasion de la fête « Bleu Blanc Rouge » organisée par le FN au Bourget. On notera la présence de son frère, Quentin, lui-même futur membre du Toutatis et actuel candidat aux municipales RN de Bordeaux – voir ici

Diederik Meynier est un militant aguerri de l’extrême-droite : après une jeunesse passée à Limoges, il fait dans les années 2000 ses armes au FNJ de Bordeaux. Rapidement, il se présente à de nombreuses élections sous les couleurs du FN : tête de liste aux cantonales 2004 à Saint-Symphorien, tête de liste aux législatives 2007 dans la 6ème circo de la Gironde, co-listier aux départementales 2015 dans le canton de la Brède… En parallèle de cette activité électorale, il diversifie ses engagements en officiant au sein du syndicat poujadiste Cidunati, avant de s’essayer au journalisme sur le site d’extrême-droite Boulevard Voltaire, fondé par Robert Ménard (voir ici). Il s’y présente d’ailleurs comme « responsable associatif », ce qui est une façon bien édulcorée de parler du Toutatis !

à gauche lors des cantonales 2015 – source SO

C’est qu’au même moment, Diederik impulse, sous le pseudonyme « Rix », la création de son club de bikers fascistes. Une pudeur tout du moins observée sur les réseaux sociaux, puisque c’est à l’adresse de l’appartement dont il est propriétaire qu’il associe le siège social du Toutatis lorsqu’il en dépose les statuts à la préfecture, en août 2009. Depuis, le « président » Diederik n’a cessé de conduire les destinées du groupe tout en poursuivant sa carrière au sein du FN/RN – le parti lui fait ainsi l’honneur de figurer sur la liste conduite par Maryvonne Bastères aux municipales 2020 à Bègles.

source Lemonde.fr

b) Sébastien Butel, conseiller municipal et candidat aux élections de 2020 à Floirac

Sébastien Butel est un vieux routard du Toutatis : qu’il commente, sous le pseudonyme de « Seb Veni », les activités de la page facebook ou qu’il y apparaisse derrière un floutage approximatif, son implication dans le Clan est publiquement attestée depuis au moins 2012. En parallèle, il participe sous le même pseudonyme aux vidéos survivalistes d’un autre Toutatis, Cyril « Bubar » Fonseca (voir plus loin), via son blog « Mr Bubar ».

en haut, le profil tout en finesse de Butel sur la page de présentation du blog ; à gauche, capture d’écran d’une vidéo d’octobre 2014 ; à droite, lors d’un apéro Toutatis en septembre 2018

Pour se donner une idée de la vulgarité du personnage, nous invitons à regarder quelques unes des vidéos présentes sur ce site (voir ici) ; ce qui par contre attire spécifiquement l’attention, c’est le tatouage visible sur son avant-bras droit. Il s’agit de la rune d’Odal, emblème de la 7ème division SS Prinz Eugen fondée sur ordre d’Himmler et responsable de nombreux massacres dans les Balkans (voir ici).

Cette identification n’est pas étonnante pour un survivaliste comme Butel, quand on sait que la Prinz Eugen était une division de montagne…

Or, tandis qu’il poursuit plus ou moins discrètement son rêve de guerrier nazi, Sébastien Butel commence à occuper au sein du Front des fonctions officielles. Ainsi, aux élections de 2014, il est présent sur la liste RBM à Floirac, avant d’obtenir en mai 2019, à la faveur d’un désistement, une place de conseiller municipal – la patronne locale du RN s’empresse d’ailleurs de l’en féliciter :

Cette promotion lui vaut d’être invité dans la foulée à la réunion des cadres du RN. Il n’hésitera pas à s’y présenter en manche courte : les cadres girondin.e.s (la conseillère régionale et secrétaire départementale Edwige Diaz, les têtes de liste aux municipales de Bordeaux et Pauillac Bruno Paluteau et Grégoire de Fournas) n’ont eu semble-t-il aucun problème à siéger à la table d’une personne arborant un tatouage de la Waffen-SS…

La confiance qui lui est accordée est aujourd’hui intacte : il est officiellement 5ème de la liste RN de Floirac aux municipales 2020 (voir ici). Mais elle est loin de se limiter à des fonctions électorales – Butel a été récemment affecté à la protection rapprochée de Marine le Pen lors de ses déplacements en Gironde. Un biker néo-nazi comme garde du corps de la présidente du Rassemblement National – le parti sait protéger ses huiles !

à gauche, lors d’un déplacement à Buzet-Sur-Baïse, le 24 mars 2019 ; à droite, lors d’un déplacement à Saint-André-de-Cubzac, le 8 février 2020

c) Cyril Fonseca, Kevin Bienvenu, deux toutatis passés sous les couleurs du FN33

Quoiqu’à des fonctions subalternes, le Toutatis saura aussi placer d’autres de ses membres au sein du parti lepéniste. Pour cet article, nous en ciblerons deux – tout d’abord Cyril Fonseca, ami et compagnon de route survivaliste de Sébastien Butel (voir plus haut). Monsieur Fonseca, quand il ne mangeait pas des rations de combat arrosés de Ricard, s’en allait souffrir sur les appareils de musculation de la « team 203 », avant d’aller profiter des fruits de son effort au bar fasciste de Thomas Bégué, le Menhir. Mais c’est aussi aux fêtes estivales du FN qu’il a pu tenir des tables :

à gauche, Fonseca en pleine promotion du Toutatis sur sa page survivaliste ; à droite, sponsorisé par le FNJ33 à l’occasion de la fête aquitaine 2016

Kevin Bienvenu, le visiteur nocturne du bar lillois la Citadelle dont nous parlions plus haut, est lui une figure pittoresque du « clan » : après avoir fait ses armes chez les identitaires de Bourgogne (voir ici), il a multiplié les poses en débardeur sur le facebook du Toutatis, quand il n’allait pas enseigner quelques mouvements de boxe anglaise dans la cour du Menhir. On l’a vu plus récemment assurer le service d’ordre du journaliste d’extrême-droite Vincent Lapierre, à l’occasion des manifestations parisiennes des Gilets Jaunes (voir ici). Mais pour ce qui nous concerne ici, ce Toutatis a surtout participé activement à la campagne des présidentielles de Marine le Pen, ainsi que s’en est réjouie Edwige Diaz (publication pudiquement effacée après la sortie de notre article sur la question) :

les milieux d’extrême-droite s’interpénétrant sur Bordeaux, on notera le commentaire de « Ragnar Ticho », autre fasciste notoire proche de l’AF Bdx et du Menhir

Ce n’est pas parce que les cadres du RN ignoraient la véritable nature de leurs activités que ces membres du Toutatis ont ainsi participé à la vie du parti – bien au contraire, le « clan » a toujours pu bénéficier d’une forme de bienveillance, quand cette dernière ne s’est pas transformée en sympathie publiquement affichée.

III) Une sympathie assumée de la part de militant.e.s et cadres du RN33

Tout d’abord, certains anciens candidats du FN local interviennent régulièrement sur la page du Toutatis – en particulier Frederic Richou. Ce candidat aux départementales 2015 dans la 2ème circo de Bordeaux, déjà épinglé par le journal Libération pour des propos racistes (voir ici), est un commentateur régulier des activités du « clan » (le fait que son fils Damien en soit lui-même membre contribue à cette proximité) :

à gauche, l’extrait de l’article de Libération ; à droite, capture d’écran du message adressé par Richou à l’occasion de l’anniversaire du président du Toutatis Clan, en février 2020

Plus embêtant, ce sont aussi des cadres actuels du RN33 qui manifestent publiquement leur soutien au Toutatis. C’est le cas d’Alexandre Ledoux, tête de liste RN au municipales de Floirac et qui like quasiment toutes les publications du Toutatis :

la tête de liste à Floirac aime « l’ultraviolence » du Clan…

Quant à Julie Rechagneux, tête de liste aux municipales de Lormont, elle est un soutien régulier de la page du clan depuis 2017, appréciant tout particulièrement la façon dont le Toutatis détourne l’usage des chaînes de moto pour en faire un poing américain :

Est-ce la façon dont madame Rechagneux envisage la pratique de la politique, si d’aventure elle devait être élue ? Toujours est-il que la patronne Edwige Diaz regrettera sans doute bientôt d’avoir ainsi félicité, en juin dernier, la nouvelle étoile montante du parti :

« Le moins que l’on puisse dire », en effet, c’est que Julie Rechagneux aura su consciencieusement remplir sa mission, en plaçant à son épaule, et dans un esprit de franche camaraderie, un militant tout autant nazi que patriote. De ce point de vue, cette photo de famille RN, où apparaît aussi Alexandre Ledoux, n’est que le négatif de celle affichée en 2018 par le Toutatis à l’occasion de son 9ème anniversaire – on y trouve rassemblé.e.s, en soutien à ce club arborant comme symbole un point américain, les noms des trois mêmes candidat.e.s :

Conclusion

La réalité exposée dans cet article impose de tirer plusieurs enseignements. Tout d’abord, elle devrait interpeller la population de Bègles, qui pendant des années a vécu sans le savoir à côté d’une « milice » néo-nazie. Ensuite, elle devrait rappeler à celles et ceux qui commencent à considérer le RN comme un parti normalisé que ce dernier demeure intimement lié à des pratiques et des discours fascisants, de sorte qu’il produit comme il attire à lui des militant.e.s situé.e.s aux franges les plus radicales de l’extrême-droite. Enfin, elle engage la responsabilité historique de partis institutionnels, où qu’ils se situent sur l’échiquier politique : à détruire depuis des dizaines d’années tous les acquis sociaux, jetant dans la misère et le désespoir des millions de personnes ; à faire régner un climat de terreur policière contre les mouvements sociaux et dans les quartiers populaires ; à livrer à la vindicte les populations immigrées et racisées – ils préparent le terrain à l’arrivée au pouvoir de forces politiques plus violentes encore.

Aujourd’hui, le « Toutatis » n’est qu’un groupuscule qui, dans le hangar qui lui sert de local, se paie de mots et de symboles à défaut de pouvoir réellement assumer dans la rue la haine dont il se gargarise. Si la situation sociale et politique continue de s’aggraver, qui sait ce que ce genre de mouvements pourra faire demain. Cette éventualité n’est d’ailleurs plus un simple horizon – les récents attentats en Allemagne sont là pour le rappeler.


Article publié le 14 Mar 2020 sur Lahorde.samizdat.net