Comment rendre compte ? Que les choses soient claires : je ne parlerais pas si ce n’était en désespoir de cause. Comment rendre compte de Ne croyez surtout pas que je hurle, écrit et réalisé par Franck Beauvais, monté par Thomas Marchand ? Un spectateur fait un film sur le spectacle… Et voici, comme de juste, qu’un autre spectateur cherche à formuler ce qu’il va voir. Ce qu’il a vu. Pour comprendre un peu mieux. Quoi ? Le spectacle ? Le monde ? La vie ? Que les choses soient donc bien claires : si ce n’était à désespérer de tout, je n’écrirais pas. Pas une ligne. Rien. Du reste, s’agit-il vraiment d’écriture ? Plutôt d’un film de films : Ne croyez surtout pas que je hurle. Film en abyme sur l’absence de monde et l’omniprésence du spectacle. Sur l’absence tout court. Mais film tout de même : un cri.

Janvier 2006. L’histoire amoureuse qui m’avait amené dans le village d’Alsace où je vis est terminée depuis six mois. A 45 ans, je me retrouve désormais seul, sans voiture, sans emploi ni réelle perspective d’avenir, en plein cœur d’une nature luxuriante dont la proximité ne suffit pas à apaiser le désarroi profond dans lequel je suis plongé. La France, encore sous le choc des attentats de novembre, est en état d’urgence. Je me sens impuissant, j’étouffe d’une rage contenue. Perdu, je visionne quatre à cinq films par jour. Je décide de restituer ce marasme, non pas en prenant la caméra mais en utilisant des plans issus du flot de films que je regarde.




Et c’est de cela qu’il faut maintenant rendre compte… Comme l’écho d’un écho. Ou mieux : comme la répercussion d’un cri tissé d’autres cris. Contre tout espoir. Il s’agit de voir. D’apprendre à voir. Et, pour cela, d’entendre. De se faire un regard. Comme les griffes, ou les dents. Une oreille, un flair. De sentir le sujet, de le poursuivre jusqu’à se confondre avec son ombre. Alors, de quoi ça parle ? De rien, du spectacle, de la solitude, de l’Alsace, des attentats, de la déprime, de toi, de moi…puisqu’on est là. De ce que c’est qu’être au monde aujourd’hui. Présent décalé, tremblant, il y va d’une tentative d’archiver, dans le temps d’un passage au vide, l’expérience d’un visionnage permanent. Le temps subjectif d’une projection continue de films. Et encore de films. Et, d’en rendre compte… Il s’agit bien d’écriture, c’est-à-dire de mémoire. Regarder l’histoire au présent, c’est se demander : quel buisson ardent, quel feu, quelle âme, quelle éponge étanchera cette terre ? Ainsi s’énonce la règle du jeu : « Pas de visages d’acteurs, pas de films qui travaillent la matière (animation, films expérimentaux….), pas de séquences qui se suivent. »

Au cours de ces six mois, j’ai regardé plus de quatre cents films. Je les ai listés et j’ai opéré une première sélection, supprimant les films expérimentaux dont le propos ou la texture étaient trop proches formellement de ce que je recherchais moi-même. L’idée a très vite été de se concentrer uniquement sur les films de fiction.

Dans un deuxième temps, j’ai revu chacun de ces films en isolant les images qui exerçaient une fascination sur moi. Durant trois ou quatre mois, le monteur et moi avons d’abord trié et indexé ces images, les répartissant en des catégories thématiques très variées, créant une tentative de rubriques (chutiers) et constituant un répertoire de plus d’une dizaine de milliers de plans, que nous avons vus et revus afin de les connaître sur le bout des doigts.

Notre génération est en avance. Elle a l’instinct de sa propre destruction. Cela lui donne une sorte de savoir intime qu’il n’y a plus grand-chose à perdre. Pour être libre. Je veux dire : pour penser. Un peu de courage seulement. Pour se mesurer – ne fût-ce qu’un instant- aux images. A ces restes épars de cultures qui furent, jadis, tout le trésor des civilisations. C’est à peu près, je crois, ce que disait Valéry dans Regards sur le monde actuel.Ou bien disait-il autre chose ? Quoi qu’il en soit, cette génération à laquelle j’appartiens est en train de faire l’épreuve de sa mortalité. Ce qui lui donne cette insupportable nonchalance devant les choses de l’esprit. Comme une conscience de la cage qui l’enserre. Une sorte de volubilité irrépressible. Ce désir effréné, enfin, de s’exprimer – avant le déluge. Je dirais encore : cette intuition folle, qu’au fond, entre le ketchup et la mayonnaise, autant essayer la moutarde. Pour changer. C’est autour de cela que je divaguais, buvant un café au comptoir en face du cinéma le Reflet Médicis, rue Champollion, ce jeudi 3 octobre, en feuilletant le dépliant du film que j’allais voir à la séance de 15h25 pour la modique somme de neuf euros et dix centimes :

Après l’élaboration de ce lexique, j’avais une idée assez précise de la palette visuelle que nous aurions à disposition et je me suis plongé dans la rédaction du texte. Je suis reparti en Alsace sur les lieux que j’avais quittés. J’ai pris dans mes bagages plusieurs ouvrages d’auteurs dont la prose me semblait nourricière, des écrivains comme Annie Ernaux, Georges Perec, Georges Simenon ou Hervé Proudon…

Ce que je viens chercher ? Vous l’aurez compris, c’est le hurlement qui m’attire. Ce « je » qui hurle. Cette adresse aussi, cette interpellation : « Ne croyez surtout pas… » De spectateur à spectateur, pour ainsi dire, entre amateurs de fantômes [1]. Ce que je viens chercher, c’est à coup sûr une écriture. L’organisation d’un cri en images. Comme si du désespoir ambiant pouvait sortir quelque chose. Un espace de survie pour la pensée. Mais plus encore qu’un cri, c’est un poème audio-visuel, une lettre fraternelle, quelque chose comme le signe complice d’une intelligence à une autre. N’importe laquelle. Un corps, une voix capable de se faufiler dans le flux des images et des mots, pour lui imposer sa rythmique propre. Un ralentissement. Voire un arrêt. Une coupure avant de passer de l’autre côté. Et un remontage. Un nouvelle forme d’association entres images et sons, paroles et gestes, etc., etc…. Ce qui importe en tout cas, c’est le processus de morcellement de ces organismes entiers. Puis la manière dont leurs parties reçoivent soit une application dans les œuvres d’art, soit une utilisation dans la vie quotidienne. Bref, la force d’un langage, la singularité d’une perspective.

Une fois le texte rédigé, nous sommes restés six mois en salle de montage. Nous avons d’abord enregistré la voix, puis nous avons repris le répertoire que nous avions établi et avons confronté les images au texte de façon systématique. Nous lancions la voix et regardions 75 minutes d’un chutier en repérant les passages où quelques chose se produisait entre image et son. Et nous recommencions avec le chutier suivant jusqu’à épuisement des soixante heures d’images sélectionnées. C’était une sorte de puzzle géant, un travail de fourmi vertigineux mais constamment ludique.

Pour ne pas étouffer. Pour éviter de refouler nos cris dispersés, nos hurlements d’occasion. Et en rendre compte. Je ne l’ai pas vu encore, ce film… L’heure tourne, la séance va commencer. Je n’en sais donc rien pour le moment.Pas plus que vous. J’espère pouvoir vous le dire… ça commence : salle 2.


Article publié le 07 Oct 2019 sur Lundi.am