Avril 2, 2020
Par Le Pressoir
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Nous publions ce courrier, reçu d’une amie vivant actuellement en Bolivie. Il nous est parvenu au dĂ©but du mois de dĂ©cembre 2019. Il est bien difficile de synthĂ©tiser le contexte politique bolivien aussi nous prĂ©fĂ©rons vous conseiller le texte : « Vers une contre-rĂ©volution ? Â» paru sur le site lundi.am. Construit comme une lettre ouverte et comme une rĂ©ponse Ă  la fĂ©ministe Rita SĂ©gato, ce texte est une source prĂ©cieuse. Il met en lumiĂšre l’intersection entre l’indigĂ©nat et le fĂ©minisme de femmes boliviennes et la maniĂšre dont ces Ă©lĂ©ments premiers forment une politique, un parti-pris.

ChĂšres, chers,

J’ai traduit, une nuit de tristesse, ce texte : Femmes puissantes arc-en-ciel, que j’aimerais partager avec vous et qui rĂ©sonne dans le silence glacĂ© de cette sĂ©quence crĂ©pusculaire qui s’est ouverte en Bolivie, il y a quinze jours maintenant.

Je vous restitue un peu le contexte de ce texte. Il y a en ce moment, dans le monde intellectuel en Argentine, au BrĂ©sil et en France notamment, une grande controverse concernant ce qui a lieu en Bolivie : s’agit-il d’un coup d’État ? Plusieurs textes d’auteur.e.s venant de la gauche anti-Ă©tatique (je ne sais comment les qualifier autrement) ont Ă©tĂ© Ă©crits, textes en Bolivie de Maria Galindo et Silvia Rivera Cusicanqui, ou en Argentine de Rita Segato [1] qui voudraient se saisir du moment pour ouvrir le bilan critique d’Evo Morales, ou avec les mots de Segato : « profiter du moment pour repenser de maniĂšre critique la Bolivie Â».

Nous sommes quelques un.e.s Ă  ĂȘtre glacĂ©.e.s par le contretemps absolu de ces positions.

L’urgence aujourd’hui, nous semble-t-il, est de documenter ce qui a lieu, la rĂ©pression fĂ©roce de l’opposition, la mise au pas de la presse indĂ©pendante survenues depuis quinze jours. Nous dĂ©nonçons le coup d’État, appelons Ă  une intervention de la communautĂ© internationale, demandons la convocation de nouvelles Ă©lections de maniĂšre indĂ©pendante et avant que l’ultra-droite ne dĂ©membre entiĂšrement l’opposition de gauche, la presse et ne continue de massacrer impunĂ©ment les indigĂšnes, les opposants, etc. Je vous laisse entendre la voix de ces femmes.

K.

Les femmes auctochtones rĂ©pondent Ă  Rita Segato : avant que femministe, femmes puissantes arc-en-ciel

Les warmis, zomo, femmes du Sud, femmes des territoires ancestraux, nous livrons notre parole fleurie en soutien au PrĂ©sident Evo Morales Ayma, qui, en raison d’un vote populaire, demeure le prĂ©sident de l’État plurinational de Bolivie.

Nous comprenons que Rita Segato a un Ă©cho dans le fĂ©minisme (blanc ?) dans lequel nous ne nous reconnaissons pas, c’est la raison pour laquelle nous exprimons notre profond dĂ©saccord avec la position que vous avez prise concernant la restauration nĂ©olibĂ©rale du coup d’État en Bolivie.

Quand vous dites « Nous devrions commencer Ă  gĂ©nĂ©rer une rhĂ©torique de valorisation d’autres formes de valeur qui se distinguent de la gestion des caciques Â». Cela sonne trĂšs bien.

Nous demandons : est-ce que cette gestion des caciques est passĂ©e par votre corps ?

Nous avons vu, nous avons ressenti le goĂ»t amer des suites de la conquĂȘte. Nos hommes ont pris le pire du machisme colonial. Nous avons construit non seulement des rhĂ©toriques, mais des rĂ©sistances, des rĂ©-existences Ă  la domination machiste dans les nations autochtones et dans chacun des espaces de dĂ©possession qui nous sont rĂ©servĂ©s. Mais placer Evo comme symbole du patriarcat est trop grossier.

Nous ne cĂ©lĂ©brons pas les dictons d’Evo sur les filles de 15 ans, parce que nous avons senti dans notre corps tout ce que signifie la rĂ©ification de nos corps. Le corps ancestral, le corps mental, le corps physique et le corps Ă©motionnel. MalgrĂ© cela, nous affirmons que ce qui s’est passĂ© en Bolivie est un coup d’État.

Il est beaucoup plus simple d’analyser la Bolivie que vous ne le pensez. Votre complaisance intellectuelle semble vous avoir embrouillĂ©e. Qui a menĂ© et Ă  quelle fin le coup d’État ? Ce sont deux questions qui ordonnent notre sentir-penser. Vous vous rendez-compte que le coup d’État n’a pas prospĂ©rĂ© Ă  cause des Indiens de Chiquitania, ou des fĂ©ministes de Bolivie, ni mĂȘme des « grandes couches de la population Â» que vous mentionnez comme incrĂ©dules Ă  l’égard du gouvernement d’Evo.

L’administration Trump et son artefact hĂ©gĂ©monique tentent de rĂ©cupĂ©rer l’AmĂ©rique latine par un bras Ă©vangĂ©lique messianique, avec les mĂ©dias qui construisent des rĂ©cits mensongers et clairement avec la police rĂ©pressive et les forces militaires qui ont Ă©tĂ© priĂ©s Ă  force d’injection d’argent peu saint dans les Ăąmes obscures de l’indianitĂ©. Chaque jour, les preuves qui Ă©mergent de la planification extrĂȘme de ce coup d’État sont mises Ă  jour.

Votre voix n’est pas n’importe quelle voix. Vous dĂ©signez l’avant-garde de la discussion dans les cercles intellectuels et fĂ©ministes en Argentine. C’est pourquoi dans ce cas, Rita, nous sommes en profond dĂ©saccord et nous devons le faire savoir publiquement.

Nous avons construit un sentir-penser, l’éthique politique de nos peuples que nous n’allons pas garder sous silence, ni abdiquer au locus des privilĂšges des femmes blanches. GĂ©olocalisĂ©es dans le sud, depuis les subalternitĂ©s, depuis les altĂ©ritĂ©s qui nous supposent infĂ©rieures, nous vous disons que votre voix fait mal. Nous ressentirons un grand vide Ă  ne plus faire rĂ©fĂ©rence Ă  vos travaux dans notre sentir-penser.

Nous ne pourrons pas romancer le rĂŽle des femmes dans le coup d’État en Bolivie. Il ne s’est agi ni d’une rĂ©bellion citoyenne, fĂ©ministe, indigĂšne, ni mĂȘme dĂ©mocratique.

Ce qui est dangereux dans les discours « non binaires Â», comme vous vous en rĂ©clamez, c’est qu’ils finissent par assimiler deux positions opposĂ©es comme si elles Ă©taient Ă©quivalentes. Pour une femme indigĂšne qui vit le machisme et la violence dans sa vie quotidienne, ce n’est pas la mĂȘme chose de trouver un service de santĂ© laĂŻc qui respecte la santĂ© ancestrale que de trouver des mĂ©decins anti-droits qui l’assujettissent. C’était cela la Bolivie plurinationale. Il n’est pas nĂ©cessaire d’expliquer que la redistribution des richesses gĂ©nĂšre aussi un autre scĂ©nario pour la lutte et la libĂ©ration du genre. Aucun mouvement indigĂšne dĂ©politisĂ© ou neutre en AmĂ©rique latine n’a fait cela. C’est bien ce qu’a permis de faire le nĂ©o-constitutionnalisme qu’Evo a provoquĂ© en refondant l’État colonial en un État plurinational.

Nous sommes prĂ©occupĂ©es par le fait que les arguments que vous avancez pour proposer de « nouvelles rhĂ©toriques Â» constituent un beau camouflage, un euphĂ©misme pour le discours raciste qui persiste dans les secteurs qui l’écoutent. Soudain, beaucoup de gens qui ne connaissent pas « avec leur corps Â» la rĂ©alitĂ© d’une femme autochtone, nient le coup d’état, le proposent comme une fatalitĂ© annoncĂ©e, et se reprĂ©sentent Evo comme un patriarche. Ce n’est pas un peu beaucoup ?

L’asymĂ©trie du raisonnement « objectif Â» ou non-objectif est typique de la Colonie et c’est pourquoi nous la nommons. Nous pensons avec les corps tout entiers sur le territoire. Nous ne sommes pas et nous ne voulons pas ĂȘtre objectives.

Le cƓur ordonne notre pensĂ©e dans notre sud. Elle l’a toujours fait et continuera de le faire. Nous rejetons votre affirmation fallacieuse selon laquelle « Evo est tombĂ© de son propre poids Â» car plus de 45 % des voix, c’est ne pas avoir de poids ? La violation des rĂšgles du constitutionnalisme a-t-il plus de poids que le maintien d’un rĂ©gime dĂ©mocratique ? Avez-vous pesĂ© les balles qui massacrent nos frĂšres ? Nous sommes accablĂ©es par la mort de notre peuple.

Nous parlons depuis nos propres langues et maintenant nous Ă©crivons dans la langue de la ConquĂȘte pour que vous nous lisiez. Si vous voulez, nous vous le dirons en mapuzungun, en chanĂ©, en chorote, en wichi, en pilaga, en guarani, en quechua, en aymara, en qom, en mocoy et nous vous le dirons aussi dans nos rĂȘves.

Avant que féministes, femmes puissantes arc-en-ciel, complémentaires de nos hommes féministes qui livrent le bon combat.

Jallala Marichiwew




Source: Lepressoir-info.org