Octobre 25, 2020
Par Contrepoints (QC)
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La face cachée du maintien de l’accumulation, c’est l’accélération de la circulation.La circulation des biens, des services, de l’information, des ressources, et de l’énergie à travers les territoires est le point critique du capitalisme extractif, et rend saillante la question de la défense des infrastructures de circulation pour l’état colonial.

Les dispositifs de contrôle ont pour fonction de maximiser le volume des fluxs marchands en minimisant les évènements, les obstacles, les accidents qui les ralentiraient. Ceci par la logistique, soit l’ensemble des réseaux d’infrastructures, de technologies, d’espaces, de travailleur/ses et de violence qui rendent possible la circulation des marchandises.

Quels effets d’un nouveau pipeline? d’un plus gros port? de plus de routes? Plus qu’une question de circulation, certain.es proposent que ces investissements dans des infrastructures de transport (ports, voies ferrées, routes, pipelines variés) seraient une pression à extraire plutôt qu’une conséquence d’une demande pour les produits extractifs. Les investissements fixent une grande quantité de capital dans les infrastructures de transport, capital qui doit être rentabilisé par l’extraction et la circulation des ressources « to realize the value fixed in an existing pipeline, a certain volume of oil must flow through it». On peut facilement faire le parallèle entre les différents projets extractifs sur les territoires “canadiens” et l’exacerbation de l’extraction que les investissements dans des infrastructures de circulation entraînent. Plus qu’une simple réponse à la demande des industrie extractive, ils  créent une pression à extraire.
 
 On pourrait prendre pour exemple le pipeline de Trans-Mountain à l’Ouest et le pétrole des sables bitumineux, ou le projet de Gazoduc Énergir (pour simple information, bureaux : 345, rue des Saguenéens /bureau 210, Chicoutimi, G7H 6K9) qui approvisionnerait une mine de métaux rares et un site industriel au complet en gaz naturel (issu de la fracturation hydraulique de l’Ouest canadien).


 Circulation et expansion du monde moderne/colonial

 La question de la circulation repousse les frontières internes des états-coloniaux, permettant une expansion du monde moderne/colonial, creusant de plus en plus loin, de plus en plus profond – en Abitibi, les projets de mines de plus en plus énormes s’étendent sur des kilomètres, on drague le fleuve pour y faire passer de plus gros bateaux, on fracture à haute pression les sols. Mais la circulation intègre aussi l’extractivisme à de nouveaux espaces financiers et techno-logiques, à de nouvelles couches de matérialité.

Dans le contexte d’un état-extractiviste qui étend ses corridors toujours plus loin et plus profondément dans les territoires, la question du blocage reste centrale pour ceux et celles qui désirent refuser le mythe et l’hégémonie d’une colonisation transhistorique, inévitable, et d’un rapport uniquement extractif aux territoires.


 Nouvelles temporalités, possibilités habitantes et refus

 Le modèle de relation aux territoires imposé par l’extractivisme étatique canadien reconduit et renforce ce que Tuck et Yang appellent settler futurity, soit les structures étatiques et leur persistance dans le temps, le caractère transhistorique du colonialisme (voir notamment “Decolonization is not a metaphor”). En faisant des territoires matière à appropriation, le modèle colonial et extractif des occupant.es devient le seul monde de sens possible, justifiant à la fois le génocide colonial et l’appropriation des territoires, ainsi que le modèle économique extractif.

« For the settlers, Indigenous peoples are in the way and, in the destruction of Indigenous peoples, Indigenous communities, and over time and through law and policy, Indigenous peoples’ claims to land under settler regimes, land is recast as property and as a resource ».

En somme, un monde qui tente d’avaler tous les autres.

Le capitalisme cybernétique tend à abolir le temps même, à maximiser la circulation fluide jusqu’à son point maximum. Les catégories de “temps réel”, de “juste-à-temps” témoignent assez de cette haine de la durée. Pour cette raison même, le temps est notre allié. Les marchandises suivent la cadence effrénée du marché à la seule condition que leurs relations antérieures aient été rompues.

Les rythmes résiduels: c’est travailler avec notre propre désorientation et notre propre détresse, pour négocier la possibilité de vivre dans des environnements définitivement endommagés par la présence humaine, une adaptation par des nouveaux rythmes,  récupérations des ajustements temporels.  Et si le capitalisme (et l’aliénation) est le désenchevêtrement, l’arrachement, de ce qui composent les mondes dont il se nourrit, alors les liens tissés, les raboutages, sont partie intégrante d’une habitation des possibles.
 
Nous posons que la pratique du blocage prend son sens à la fois dans une défense des territoires habités, ainsi que comme un refus génératif de possibilités. Le refus soutient que des relationalités différentes avec le territoire pré-existent et sur-existent le mode d’appropriation colonial. Les modes d’organisation et de vie dans les blocages refusent à la fois de reconnaître l’état-colonial canadien comme légitime, refusent le rôle de l’indien-mort, et proposent l’existence des autres possibilités que celle du récit colonial, une réitération de l’existence de traditions politiques qui le précèdent et lui survivent.

Cela nous rappelle que le moment colonial n’est pas permanent, trans-historique, mais précédé et superposé par d’autres couches de souverainetés et de résistances, d’autres mondes. Parce que plus qu’une négation,  ces actions font également résonner un puissant ‘‘oui” elles représentent la performance affirmative d’une autre modalité d’existence et d’une façon différente d’interagir avec ce monde. L’action directe se transforme en véritable mode de vie, elle devient une autre forme de collectivité.

Le refus est ailleurs, et il permet cet ailleurs, qu’il soit avant, pendant ou après l’état-colonial, qui ne reste qu’un moment.
 
 




Source: Contrepoints.media