Dans de précédents papiers, le Poing s’interrogeait sur les perspectives ouvertes par l’irruption de nouveaux mouvements écologistes explicitement tournés vers l’action non-violente et la désobéissance civile ainsi que sur les forces et les limites du spontanéisme des gilets jaunes. Une action conjointe de blocage d’un entrepôt d’Amazon à Montélimar, samedi 30 novembre 2019, a apporté de nouveaux grains à moudre au moulin de ces réflexions.

Un blocage rondement mené

Comme toute action organisée par ANV-Cop 21 (même si ici Attac était co-organisatrice et qu’un certain nombre de groupes sont venus en soutien : Extinction Rebellion, Youth For Climate, Les Désobéissants, des gilets jaunes, des militant•e•s d’Arrêt du Nucléaire 34…), ce blocage s’inscrivait dans une campagne plus large, avec une stratégie en escalier. Dans l’effervescence militante entourant le Black Friday, aussitôt rebaptisé « Block Friday » par des activistes déterminé•e•s à dénoncer la surproduction capitaliste et ses ravages sur l’environnement et les travailleurs•euses des pays pauvres, et alors que l’entreprise Amazon, dont les pratiques sociales détruisent l’emploi local (2,2 emplois de proximité détruits pour un job Amazon créé) et poussent au burn-out aussi bien ses employé•e•s soumis à des cadences inhumaines que la planète elle-même, puisque pour atteindre son objectif de faire livrer ses gadgets à bas coût et en peu de temps, la multinationale multiplie les modes de transport polluants, ANV Cop 21 a d’abord tenté de faire passer un amendement dans le cadre de la loi sur l’économie circulaire discutée au même moment à l’assemblée nationale, visant notamment à imposer un moratoire sur la construction de nouveaux entrepôts Amazon – qui fut, sans surprise, rejeté. Face à ce nouveau refus du gouvernement, la riposte était évidente : les blocages d’entrepôts pouvaient commencer, comme à Brétigny, Lyon, ou Montélimar.

200 activistes venu•e•s de Montpellier, Marseille, Avignon, Alès, Montélimar…, parfaitement coordonné•e•s, aux rôles prédéfinis à l’avance sur le principe du volontariat, communiquant par des canaux sécurisés et discrètement éparpillé•e•s autour de l’entrepôt avant l’heure du top départ. Un camion prêt à déverser une motte de terre d’envergure conséquente devant l’accès principal de l’entrepôt une fois l’action déclarée ouverte. Une dizaine d’activistes muni•e•s de « arm-locks » aussitôt attaché•e•s les un•e•s aux autres et à deux lampadaires pour former une ligne infranchissable pour les camions de livraison, et extrêmement fastidieuse à rompre pour les forces de l’ordre. Des dizaines d’autres activistes placé•e•s devant eux en « chenille » et en « tortue », deux techniques de résistance passive destinées à ralentir la progression de l’équipe bleue en cas d’intervention. Des prises de parole de chaque co-organisation, ainsi que de syndicalistes – dont un représentant CGT des employé•e•s de l’entrepôt bloqué. Des « peace keeper » (« gardien•ne•s de la paix », même si l’auteur de ces lignes préfère le terme « médiateur•trice », moins connoté policièrement) chargé•e•s de communiquer sur l’action avec les vigiles, les employé•e•s et les livreurs•euses, de les rassurer et éventuellement de les calmer.

En bref : l’action avait été pensée dans ses moindres détails, et a connu une mise en place rapide et efficace. Pour un résumé factuel de la journée, voir l’article et les images de La Mule Du Pape : https://www.lamuledupape.com/2019/12/01/blocage-damazon-a-montelimar-denoncer-le-profit-a-outrance/

Folklore et détermination

Pour l’œil extérieur, certains aspects de ce blocage, placé sous les auspices de la non-violence, pouvaient paraître un brin folkloriques, voire franchement clichés. Farandoles au son de l’accordéon, chansons adolescentes de « La rue Kétanou » crachées par une enceinte grésillante, de l’essence de fleurs aspergée aux visages des arm-lockers pour leur donner du courage en prévision d’une intervention de la police…

Mais les clichés sont devenus des clichés pour une raison. Car ce folklore fait bel et bien partie d’une tradition, celle du « care », du soin aux autres, sans cesse mis au centre des échanges durant cette journée. Cette bienveillance érigée en mode de vie de tous les instants permettait d’alléger l’attente et l’ennui, inévitables durant un blocage statique dont l’heure de clôture n’est pas connue à l’avance, ainsi que le stress de se faire encercler par de plus en plus de fourgons de policiers et de gendarmes. L’observateur extérieur pouvait sourire et même rire – l’auteur de ces lignes l’a fait plus d’une fois–, il n’empêche que le bonheur et la joie semblent être des ingrédients essentiels d’une action de cette envergure. Comment tenir des heures, des jours peut-être, sans cela ?

En tout cas, l’atmosphère était chargée de détermination et les échanges souvent très politiques. Le sujet de la grève du 5 revenait sans cesse dans les prises de parole et les discussions, véritable lame de fond d’un mouvement écologiste enfin franchement ouvert à la question sociale.

Une fin embrouillée

Peut-être que la poignée de gilets jaunes venu•e•s rejoindre le blocage en cours de matinée se sont un peu trop vite arrêté•e•s au folklore, si éloigné de leurs propres blocages noyés de lacrymo et de LBD, sans percevoir toute la portée humaine et stratégique qu’il comportait. Très vite, ceux-ci se sont montré•e•s hostiles à une action qui resterait non-violente jusqu’au bout, appelant à résister aux flics par tous les moyens – ce qui peut s’entendre, quand on a les forces pour le faire. Mais là, hormis la quinzaine d’irréductibles accoutumé•e•s à l’odeur des gaz, aux coups, aux insultes et aux traumatismes psychologiques en tous genres que l’on refoule le samedi soir autour d’un verre en soignant ses plaies, de nombreuses personnes vivaient leur première action d’envergure et prenaient, pour la première fois, en conscience, des risques juridiques. En outre, l’objectif était bien de tenir le blocage le plus longtemps possible, et non d’aller chatouiller la police qui rôdait autour du groupe.

Comment conjuguer l’organisation et la stratégie avec la puissance d’irruption que représentent les gilets jaunes ? C’est toute la question, lancinante, qui anime bon nombre de conversations entre militants de tous bords. Pour le cas de ce blocage, finalement levé sans intervention des autorités suite à un vote de diverses délégations et notamment poussé par les militant•e•s d’Attac, indiposé•e•s par la présence tumultueuse des gilets jaunes, le dialogue entre les deux groupes de plus en plus imperméables (malgré la présence de plusieurs gilets jaunes parmi les activistes) fut impossible, rendant de fait caduque toute tentative de concilier les multiples sensibilités vers un but commun : empêcher l’activité d’Amazon le plus longtemps possible.

Pour la suite des événements, il est urgent que des pas de côté soient faits – ce qui est parfois déjà le cas, à Montpellier du moins, puisque écologistes radicaux et gilets jaunes manifestent et agissent régulièrement ensemble ; Extinction Rebellion, qui vient d’organiser son premier blocage économique vendredi dernier à Odysseum, a en outre publié un communiqué sur les réseaux sociaux clarifiant son rapport aux autres luttes ; ANV Montpellier a pris (et prépare encore) des initiatives pour dénoncer la répression policière et judiciaire subie par les gilets jaunes…

Il est aussi urgent de mettre en place des lieux où l’on peut se parler, se confronter, se faire évoluer mutuellement. Les gilets jaunes ont une énergie et une détermination sans faille, une rage de vaincre qui bouscule tout le reste du champ militant ; mais sans organisation ni stratégie globale, cette énergie est vouée à être ternie par la répression, la fatigue, les défaites, l’impression de tourner en rond. Et les non-violent•e•s qui ont, comme ANV Cop 21, un génie de l’organisation, de la stratégie et de la communication, ou, comme Attac, un réseau puissant et cohérent prêt à mobiliser, doivent poursuivre leur radicalisation et apprendre à cohabiter avec des groupes plus ingérables, mais ancrés dans le paysage et bien décidés à y rester. En somme, chacun a des choses à offrir à l’autre. Encore faut-il apprendre à communiquer au-delà des fantasmes mutuels.

La résistance qui s’organise contre l’installation d’un nouvel entrepôt Amazon à Fournes, dans le Gard, sera peut-être l’occasion de mettre en pratique cette nouvelle étape nécessaire de notre lutte commune.


Article publié le 05 Déc 2019 sur Lepoing.net