L’élection présidentielle américaine prévue en novembre prochain, verra Donald Trump affronter Joe Biden, seul candidat encore en lice à l’investiture du Parti démocrate après l’abandon de Bernie Sanders, alors que le pays subit de plein fouet la pandémie de Covid-19. Nous nous sommes entretenus sur la situation politique et sociale aux États-Unis avec Camreon, un camarade qui milite en Californie au sein de l’organisation libertaire Black Rose / Rosa Negra.

Alternative Libertaire : Quelle est votre analyse de la victoire de Trump et de la montée du mouvement «  alt-right  »  ? Les conditions qui ont mené à leur victoire en 2016 sont-elles toujours réunies  ?

Cameron : On peut dire énormément de choses à propos de la croissance de ce qui n’est que l’incarnation la plus récente de l’extrême droite aux États-Unis ; c’est pour cela que ce qui suit sera probablement la plus longue des réponses aux questions posées.

Il faut garder en tête que la majeure partie de la sphère politique et sociale aux États-Unis est, de façon latente, réactionnaire. On pourrait bien sûr dire ça de n’importe quelle démocratie bourgeoise mais l’histoire des États-Unis constitue une trajectoire et assez linéaire, depuis l’époque du génocide des indigènes et l’esclavage jusqu’à nos jours. Même si cela n’explique pas tout, ces épisodes continuent d’infuser et participent à façonner la société. Le potentiel pour une extrême-droite organisée est, et a toujours été, inscrit dans la trame du tissu étatsunien  : le terrain est fertile pour les réactionnaires. Ce qui est peut-être à noter pour les observateurs et les observatrices, spécialement depuis l’Europe, c’est que ladite «  droite alternative  » (alt-right) a émergé en utilisant les symboles, la rhétorique et les tactiques des formations européennes d’extrême-droite.

Il est beaucoup plus facile pour moi de parler en détail de ces formations d’extrême droite que de vous faire un résumé succinct et pertinent des raisons pour lesquelles Donald Trump et son populisme de droite ont eu tellement le vent en poupe. À travers les États-Unis, il y a un vif débat sur comment et pourquoi il a été en mesure de gagner en 2016. Même au sein de Black Rose, on pourrait trouver des opinions très variées à ce sujet. Selon moi, il y a l’addition de multiples facteurs. En premier lieu, les conséquences de plus de trois décennies de politiques économiques et sociales néolibérales ont fini par se retourner contre ces mêmes politiques.

La désindustralisation, les accords de libre-échange et les coupes budgétaires dans les programmes sociaux en sont des exemples. Beaucoup parmi nous dans la gauche anticapitaliste le savions mais, jusqu’à ce que Trump apparaisse sur la scène politique, très peu de politiciens mainstream parlaient de la situation de façon directe et explicite. Une des premières promesses de campagne de Trump, par exemple, fut de retirer les États-Unis des accords de l’Alena. Il est clair qu’Hillary Clinton n’aurait jamais pu parler de jeter au feu les accords de libre-échange. L’Alena s’avère même être l’un des legs du mandat de son mari, Bill Clinton. Par ailleurs, dans la période qui a précédé l’élection de 2016, l’économie étatsunienne se remettait encore de la crise financière mondiale.

L’austérité a été imposée plus largement qu’auparavant et, en parallèle, beaucoup ont vu que les «  élites  » (terme souvent utilisée aux États-Unis pour décrire ceux qui détiennent le pouvoir sur les plans culturel, économique ou politique mais souvent sans dimension de classe) qui en étaient responsables échappaient, dans leur grande majorité, à toute poursuite. Ajoutez à cela la composante du racisme que Trump a utilisé à chaque fois que c’était possible, cela a permis une campagne de droite populiste très puissante.

Comparez ça à la campagne menée par Hillary Clinton, qui pour l’essentiel a promis de rester dans la continuité de l’administration Obama. Beaucoup de gens sont devenus enragés face à ce refus presque revendiqué de prendre conscience de leur douleur et d’en tenir compte. Trump qui voulait «  Make America Great Again  » (Rendre sa grandeur à l’Amérique), Clinton répondait en fait «  l’Amérique est déjà grande  ». Je crois que le paysage politique a basculé de façon significative dans les trois dernières années. Alors qu’il a très peu de pouvoir institutionnel, il existe un pôle grandissant autour de la gauche sociale-démocrate dans ce pays, qui est de façonner la façon dont sont abordés les problèmes sociaux et politiques.

Par ailleurs, les scandales impliquant l’administration Trump, même si la plupart sont peu significatifs en termes de corruption, ont un impact corrosif sur la stabilité de l’administration. Malgré tous ces scandales, je vois encore une forte probabilité que Trump soit réélu, surtout face à un candidat ­démocrate champion du néolibéralisme triomphant.

Peut-on parler d’une poussée à gauche au sein du Parti démocrate, sous l’influence notamment de Bernie Sanders et d’Alexandria Ocasio-Cortez  ?

Camreon : Oui, un pôle commence à se cristalliser au sein du Parti démocrate autour de réformes sociales-démocrates. Ces réformes et la poussée générale vers la gauche ont été accélérées par la montée en puissance de l’organisation des Socialistes démocratiques d’Amérique (Democratic Socialists of America, DSA) qui n’a aucune affiliation formelle avec le Parti démocrate.

Jusqu’aux élections de 2016, DSA était un groupe extrêmement marginal. Cependant, après l’entrée en lice de Bernie Sanders, et particulièrement après la victoire de Donald Trump, DSA a vu son nombre d’adhérentes et adhérents se multiplier de façon exponentielle. De la même manière, d’autres organisations politiques de gauche ou issues du monde du travail ont connu une réelle poussée. Cela a notamment été le cas des Industrial Workers of The World (IWW), le syndicat anarcho-syndicaliste.

Black Rose / Rosa Negra est une fédération anarchistecommuniste fondée en 2013. Elle a permis la fusion de plusieurs organisations anarchistes de lutte des classes éparpillées sur le territoire et compte actuellement des implantations dans 17 villes et agglomérations. Elle suit la stratégie du spécifisme (especifismo), développée par les anarchistes d’Amérique du Sud au siècle dernier, et s’attèle à construire le pouvoir populaire à travers la participation active aux mouvements sociaux de la classe ouvrière et aux organisations qui leurs sont liées.

Mais DSA a été la seule organisation de gauche à se montrer volontariste et capable de tirer profit d’une radicalité accrue parmi celles et ceux qui ont été choqué·es de capitaliser sur cette recherche de davantage de radicalité politique exprimée par une partie importante de celles et ceux qui ont été choqué-es par la victoire de Trump. Avant cela, DSA comptait moins de 7 000 membres. Aujourd’hui, ses effectifs tournent autour de 57 000 membres, ce qui en fait la plus grande organisation socialiste aux États-Unis depuis les années 1930.

Malgré nos divergences idéologiques énormes et nombreuses avec le programme de DSA, leur croissance est un bon indicateur du renouveau de l’appétit pour une alternative de gauche aux partis institutionnels. Cependant notre enthousiasme pour la progression de la gauche ne fait pas l’impasse sur les dangers d’une organisation comme DSA, dans la mesure où elle pourrait clairement re-canaliser la colère populaire vers le Parti démocrate. En fait, n’étant pas un parti, de nombreux candidats et candidates poussé·es par DSA finissent par faire campagne en tant que candidats démocrates. Des critiques justifiées sont faites à DSA sur le fait qu’elle ne cherche qu’à occuper l’espace d’une éventuelle «  aile gauche  » du Parti démocrate. DSA a mis toutes ses forces vives dans la campagne de Bernie Sanders pour les primaires. Cela a généré des fractures dans leur organisation, car il y a des éléments qui sont très critiques vis-à-vis de l’électoralisme. Le temps nous dira si ces fractures vont aller en s’élargissant. La conscience et l’action vont crescendo, y compris du côté des organisations ouvrières, même si cette dimension est moins évidente numériquement. Par exemple, plusieurs grandes villes aux Etats-Unis font face à des crises du logement. Los Angeles en particulier souffre d’un déficit de logements abordables, ce qui a conduit de très nombreuses personnes à la rue. Dans ces villes des syndicats de locataires militants et horizontaux se construisent et se développent. Le syndicat des locataires de Los Angeles (Los Angeles Tenants Union) a établi des groupes locaux dans tous les grands quartiers de la ville et est parvenu à lancer des grèves des loyers, des occupations et des actions, victorieuses contre les propriétaires. Les membres de Black Rose sont actifs dans cette organisation, et dans d’autres syndicats de locataires à travers le pays 1.

Peut-on parler d’une résurgence de la lutte des classes dans des secteurs historiques comme l’automobile ou plus inédit dans la restauration rapide  ? Quelle est l’implication des camarades révolutionnaires, et en particulier anarchistes, dans ces mouvements  ?

Cameron : Tu as raison de dire ça. En effet, il y a eu un nombre historique de grèves aux États-Unis pendant les trois dernières années. Entre 2017 et 2018, le nombre de travailleuses et de travailleurs impliqués dans des mouvements de grèves, au niveau national, est passé de 25 000… à 500 000. Ces grèves ont touché de nombreux secteurs et industries. Le plus impressionnant a peut-être été la vague de grèves des enseignantes et enseignants du public, dans l’ensemble du pays, et qui a démarré dans des États qui avaient introduit peu de temps avant une législation violemment antisyndicale.

L’activité auto-organisée des enseignantes et enseignants, en dépit de leur environnement politique hostile, a permis d’obtenir des victoires partielles qui semblaient impensables. Le rôle actif joué par des militantes et militants syndicalistes révolutionnaires des IWW, de Black Rose et d’autres organisations, pour lancer le mouvement de grève est particulièrement intéressant pour nous. Dans certains cas, il a fallu contourner la bureaucratie syndicale pour permettre la participation massive des syndiqué·es de base au processus de décision.

Quand cela a fonctionné, le résultat a été probant  : des actions plus longues et plus efficaces. Il faut aussi souligner le travail volontariste des IWW aux États-Unis pour commencer à organiser les travailleuses et les travailleurs des chaines de fast-food. Aucun syndicat dans l’histoire des États-Unis n’étaient parvenu à organiser ce secteur jusqu’à l’année dernière. En 2016, les travailleuses et travailleurs de Burgerville (une petite chaine de restaurants de burgers située à Portland, en Oregon) ont commencé à monter un comité dans l’un des restaurants. En 2017, ce comité s’est affiché au grand jour et a rejoint les IWW. Plusieurs de ses travailleuses et travailleurs étaient et sont toujours des militantes et militants de Black Rose. En 2018, un vote victorieux a eu lieu pour faire reconnaître le syndicat par le gouvernement. Depuis ce moment, des travailleuses et travailleurs d’autres chaines de fast-food dans la région de Portland ont commencé à mener des campagnes sous les couleurs des IWW.

En tant qu’anarchistes, ces événements doivent nous rappeler que le lieu de production reste un endroit crucial pour s’organiser collectivement pour exercer notre pouvoir. Après une longue période passée à végéter, il semble que certaines franges du milieu anarchiste étatsunien commencent à le comprendre et à diriger leur énergie dans ce sens.

Propos recueillis par Gio (UCL Le Mans)


Article publié le 25 Mai 2020 sur Unioncommunistelibertaire.org