DĂ©cembre 18, 2020
Par Demain Le Grand Soir
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“L’exemple des black blocs est Ă  ce titre rĂ©vĂ©lateur de la rĂ©apparition des clichĂ©s, des rĂŽles figĂ©s, mais aussi de leur rĂ©interprĂ©tation par le mouvement.

Le black bloc est une tactique Ă©meutiĂšre, nĂ©e en RDA en 1980 afin d’opposer Ă  la police est-allemande une rĂ©sistance plus efficace. Il s’agissait de rĂ©sister Ă  des expulsions de squat, de lieux de lutte. Pour cela, les personnes ou les groupes participant s’habillent en noir et se masquent, constituent un bloc dans la rue, qui permet de se reconnaĂźtre tout en se rendant difficilement identifiable par les forces de l’ordre.

Le black bloc peut donc ĂȘtre constituĂ© de n’importe qui. Bien sĂ»r, on assimile plus ou moins cette pratique aux mouvances anarchistes, autonomes, communistes rĂ©volutionnaires, car ce sont ces courants qui l’ont inventĂ©e. Mais, en soi, ce n’est qu’une pratique, et son usage n’indique pas forcĂ©ment une proximitĂ© avec des idĂ©es anarchistes, par exemple.

Suivons le chemin par lequel cette pratique a Ă©tĂ© intĂ©grĂ©e dans les gilets jaunes. En premier lieu, les « BB Â», comme on les appelle familiĂšrement dans le mouvement, sont des figures repoussoirs. Il n’y en a pas dans les manifs, nous ne sommes pas un bloc noir, mais jaune rĂ©flĂ©chissant
 mais nombreux sont les gilets jaunes qui se mĂ©fient des black blocs quand mĂȘme. On craint leur venue, comme on craint plus gĂ©nĂ©ralement celle des « casseurs Â». C’est que les mĂ©dias, dans un intense travail de propagande, nous les dĂ©peignent sous les traits de fous furieux qui « s’infiltrent Â» dans les manifestations pour casser des choses, n’importe quoi, afin de satisfaire des pulsions.

Cette crainte des « casseurs fous Â» s’estompera. Chez les uns trĂšs vite, chez les autres peu Ă  peu. DĂ©jĂ , on se rend vite compte que la violence de ceux que les journalistes aux ordres appellent des casseurs n’est pas aveugle1. Qu’elle se dirige contre des cibles prĂ©cises : des banques, des agences d’intĂ©rim. Les manifestations deviennent le thĂ©Ăątre d’intenses discussions entre les participants, sur la pertinence de telle ou telle cible. Ces discussions sont souvent vives, parfois elles tournent Ă  l’altercation : nous ne sommes pas un mouvement pacifiĂ©e, tant mieux, nous sommes vivants. Mais les gens discutent, rĂ©flĂ©chissent, se renseignent et tirent les leçons des Ă©pisodes rĂ©pĂ©tĂ©s de rĂ©pression violente. TrĂšs vite, c’est l’option « pacifique Â» qui va se retrouver sur la sellette. « Comment rester pacifique quand tu vois ce qui se passe dans les manifs ? Â» entend-on souvent.

Alors, chez les gilets jaunes, nombre de groupes informels qui se sont crĂ©Ă©s dans le mouvement ou qui y ont participĂ© ensemble, car amis depuis le collĂšge, car collĂšgues de taf, commencent Ă  se pencher sĂ©rieusement sur les tactiques d’affrontement de rue, d’autodĂ©fense. Ils visionnent des heures et des heures de vidĂ©os YouTube. On se fait tourner un documentaire sur les Ă©vĂ©nements de la place MaĂŻdan. On organise un peu partout des rĂ©unions clandestines, oĂč les participants se surnomment entre eux « les braves, les dĂ©ters, les vaillants2 Â»â€Š Et qui visent Ă  coordonner des groupes en vue de rĂ©sister Ă  la rĂ©pression policiĂšre dans la rue. Tout Ă  la fois, Ă  ce moment-lĂ , c’est- -Ă -dire dĂšs la mi-dĂ©cembre, il s’agissait de tenir coĂ»te que coĂ»te nos actions de blocage mais aussi de rĂ©sister dans les manifestations contre les charges policiĂšres. Les « vaillants Â» s’organisent sur un modĂšle qu’ils sont loin d’inventer. Sans bien souvent le savoir, ils marchent sur les traces des groupes de combat de tous les moments rĂ©volutionnaires. Les gardes rouges ou noirs dans les dĂ©buts de la RĂ©volution russe, les groupes du Secours rouge durant la rĂ©volution allemande, etc. Dans tous les cas, on fonctionne par cooptation, on envoie des dĂ©lĂ©guĂ©s retrouver les autres groupes, on Ă©bauche une organisation plus vaste


Et les premiers BB apparaissent en manifestation. Pourtant, dans les premiers temps, ils ne forment pas de bloc. Ce sont plutĂŽt des individus ou des petits groupes qui cherchent Ă  reproduire ce qu’ils ont vu sur des vidĂ©os en ligne.

Ce qui se formalise peu Ă  peu, c’est un partage des rĂŽles dans la manif. Les Ă©lĂ©ments les plus dĂ©terminĂ©s se rassemblent. Ceux qui se retrouvent souvent en tĂȘte, qui tiennent des banderoles renforcĂ©es avec du carton ou du PVC afin de protĂ©ger les manifestants des tirs de LBD.

Et, sur les rĂ©seaux, on commence Ă  voir apparaĂźtre des cagoules sur les photos de profil, et nombre de gilets jaunes se proclament BB. Ce qui transforme alors une pratique spĂ©cifique, dans le temps de la manif, en identitĂ© particuliĂšre. Parmi ces profils, et en particulier sur Facebook, un certain nombre sont aussi sĂ»rement crĂ©Ă©s par les services de renseignement, qui commencent Ă  s’alarmer de la montĂ©e en puissance de ceux qu’ils n’ont pas encore baptisĂ©s les « ultra-jaunes Â» et qui cherchent ainsi Ă  s’informer sur eux. Quelques mois plus tard, le 16 mars Ă  Paris, des colonnes de manifestants gilets jaunes habillĂ©s en noir seront ovationnĂ©es par la foule. Dans cette ovation, beaucoup ont vu le verre Ă  moitiĂ© plein : la dĂ©faite des discours de division entre bons manifestants et mĂ©chants casseurs. HĂ©las, le cocktail est aussi Ă  moitiĂ© vide. Car cela montre que le mouvement se scinde entre ceux qui soutiennent la lutte de rue et ceux qui la pratiquent, et qui restent minoritaires. On pourrait mĂȘme aller plus loin, et avancer que c’est le basculement dans une pratique dĂ©fensive que le bloc vient entĂ©riner malgrĂ© l’image d’offensivitĂ© qu’il renvoie.

Cette minoritĂ© d’« ultra-jaunes Â» (c’est bien sĂ»r dĂ©licat de reprendre ces termes de flics/journalistes, mais il correspond Ă  une figure que, justement, flics et journalistes traquent particuliĂšrement) concentre sur elle une police qui ne lĂ©sine pas sur les moyens. Infiltration3, filature, veille sur les rĂ©seaux, brigade spĂ©cialisĂ©e dans le visionnage de vidĂ©os sur YouTube, de vidĂ©osurveillance, usage de trombinoscope en manif, tout est pensĂ© pour faire tomber les gilets jaunes les plus dĂ©terminĂ©s
 Quitte d’ailleurs Ă  frapper sans discernement tout autour des cibles, pour ĂȘtre bien sĂ»r de les atteindre. Les mĂ©thodes de maintien de l’ordre mutent, Ă©voluent. La rĂ©pression se durcit, la police, au sein de laquelle le malaise est palpable, s’enfonce dans la violence. “




Source: Demainlegrandsoir.org