Mai 7, 2019
Par Lundi matin
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[Photo : Boby]

Les médias s’en alarment dans un mouvement de légitime inquiétude : « 4 mois de crise = 4 milliards » avertit par exemple LCI. Que l’économiste entend parfaitement, ça va sans dire, mais croit pourtant utile de corriger en prenant une perspective élargie. Fidèle en cela à l’éthique professionnelle de nos collègues, qui n’hésitent pas à affronter une opinion insuffisamment éduquée aux choses de l’économie, notamment à propos des politiques progressistes – code du travail, ordonnances Sncf, privatisations efficaces, réformes agiles du service public –, nous voudrions montrer que l’objectivité de la science se prête à défaire toutes les idées reçues, ou insuffisamment mûries, d’où qu’elles émanent. De même donc qu’il nous incombe habituellement de faire voir les effets vertueux de ce que d’aucuns, dans un esprit inutilement polémique, nomment des politiques de « casse sociale », nous croyons de notre devoir d’attirer l’attention sur les possibles bénéfices macroéconomiques de la casse physique (qu’on devrait d’ailleurs appeler, avec un peu moins de passion, « économie progressiste des meubles et immeubles »).

Contre le premier mouvement d’indignation, une analyse en profondeur nous convainc en effet d’un paradoxe que ni les experts des médias ni l’élite gouvernementale n’ont encore bien aperçu : il se pourrait que la casse soit excellente pour la croissance – redisons-ici, à l’usage du non-initié qui pourrait être choqué d’une sorte de cynisme ou d’amoralité technocratique, qu’il est de la mission même de la science économique de questionner les choses… économiquement, c’est-à-dire en suspendant tout autre ordre de jugement, et que c’est à ce devoir parfois rude que nous voulons ici nous tenir strictement.

Or, il appert que si, en première instance, la casse peut sembler un coût, la réalité complète de ses effets n’est pas tout à fait celle-là. Que se passe-t-il donc quand d’honnêtes commerçants, comme Bulgari ou Swarovski, ou encore un restaurateur bien connu simplement soucieux que ses clients passent un bon moment autour d’une bonne assiette, sont injustement la cible de trublions sans principe ? Grâce au ciel, le marché a anticipé cette sorte d’événement sous l’espèce d’un mécanisme qu’on appelle l’assurance. Comme les infortunés ont eu la sagesse de souscrire une police (si on nous passe ce jeu de mots), l’inconvénient réel des destructions prend davantage la forme d’un préjudice moral que d’un coût économique à proprement parler (bien sûr aux délais d’indemnisation près) : en tout cas in fine ils seront remboursés. Par la compagnie d’assurance.

Mais comment celle-ci procède-t-elle ? Dans l’attente d’un sinistre contingent, les primes versées au titre des contrats ne dorment pas dans un grand coffre, mais sont placées sur les marchés. Où, sans doute, leur utilité productive n’est pas immédiate. Elles n’en auraient qu’à proportion de leur placement à la souscription d’actions nouvellement émises puisqu’alors elles apporteraient aux entreprises émettrices des fonds susceptibles d’être investis. Mais comme on sait, ces émissions de nouvelles actions représentent une goutte d’eau (un petit 10 milliards d’euros environ pour l’année 2014 par exemple) dans l’océan de l’activité financière qui ne fait tourner que l’énorme masse des actions anciennement émises dont, par conséquent l’effet de « financement de l’investissement » a été consommé (par construction, il n’a lieu qu’à l’émission), actions qui ne s’échangent plus que dans le circuit clos des institutions financières – cette masse tournante des marchés secondaires est donnée par la capitalisation boursière : 3000 milliards. On doit l’admettre : à 0,3% près – c’est ce que représentent les 10 milliards « utiles » face à la masse des 3000 milliards qui, disons, servent moins… –, l’activité des marchés demeure relativement « éloignée » de l’économie réelle.




Paradoxe : c’est la casse qui les rapproche à nouveau – et, par-là, perd le caractère de pure calamité qu’une vue compréhensible mais incomplète lui attribue spontanément. C’est qu’en effet, au moment où la casse survient, les assurances doivent jouer. Pour indemniser, elles n’ont pas d’autre choix que de réaliser (vendre) une partie de leurs actifs placés sur les marchés, c’est-à-dire, nous l’avons concédé, occupés à surtout nourrir l’exubérance spéculative. Double bénéfice en quelque sorte : des fonds retirés de la circulation des marchés financiers, convertis en liquide, et cette fois réinjectés dans l’économie réelle : entrepreneurs en bâtiment, vitriers, vaisseliers et autres corps de métier, non seulement parfaitement honorables, mais tout à fait contents de cette opportunité d’exercer leur utile industrie – même si, par simple décence, ils ne le crieront pas à tue-tête. Toutes choses égales par ailleurs (comme nous autres économistes aimons à dire), la casse, par indemnisation interposée, entraîne donc une injection de dépense dans l’économie, fait tourner des secteurs d’activité en manque de demande, et opère une heureuse relance de la croissance.

Résumons-nous : avec les black blocs, nous avons un cas parfait de destruction créatrice, quoique sur un mode plus keynésien que schumpetérien, n’en déplaise à mon estimé collègue Philippe Aghion qui, lui, tient beaucoup à ce que la destruction passe plutôt par l’offre et, plus précisément, du côté des salariés. Cette passionnante controverse mise à part, nous voyons combien un cercle vertueux peut alors s’enclencher : casse / indemnisation / travaux / nouvelle vaisselle / re-casse, et tout ça pour le plus grand avantage de la macroéconomie, de la croissance et de l’emploi. LCI titre « 4 mois de crise = 4 milliards ». D’affligeants dégâts, peut-on supposer. Tout au contraire : une excellente nouvelle ! Nous voilà confrontés à la perspective agréable à tous points de vue de 4 milliards qui vont devoir être retirés des marchés financiers, où leur utilité pouvait être discutée, pour revenir dans l’économie, où elle est incontestable.

Un esprit logique, en tout cas un esprit d’économiste, conclurait qu’il y a tout lieu d’encourager cette ruse de la raison économique qui a pour nom « black bloc ». Comme le gouvernement est rempli de tels esprits, nul doute qu’il se rendra de lui-même à cette conclusion. Au demeurant, mais ici nous voyons combien nous sommes proches du péché de complotisme, nous ne sommes pas loin de nous demander si, contrairement à notre première interprétation du « paradoxe inaperçu », il n’y a pas plutôt de la part de M. Macron une stratégie aussi subtile que puissamment conçue. Le problème apparaissait sans solution : comment relancer l’économie sous la contrainte budgétaire européenne des 3% qui empêche tout investissement public ? Réponse : en mettant à contribution, mais sans le dire, les assureurs privés, donc en déclenchant préalablement un mouvement social, en jetant constamment de l’huile sur le feu par des propos en apparence tous plus ridicules ou obscènes les uns que les autres, bref en s’assurant d’un niveau de colère propre à déclencher tous les mécanismes bénéfiques de la « destruction créatrice ».

Une dernière question reste à débattre : les black blocs sont-ils les agents qui s’ignorent de l’économie capitaliste par effet keynésien inintentionnel interposé ? Ce serait leur prêter bien peu de conscience réflexive. Au moins c’est une erreur que les économistes ne commettraient pas. Nous considérons en effet que les agents sont rationnels, jusque dans la formation de leurs vues sur l’avenir. Dans ces modèles précisément dits « à anticipations rationnelles », qui font la fierté de notre corporation et le Nobel des meilleurs d’entre nous, nous n’hésitons pas à poser que les agents ont une parfaite connaissance du fonctionnement entier de l’économie et règlent leurs décisions en conséquence. On ne voit pas a priori ce qui devrait conduire à exclure les agents de la destruction créatrice de cette hypothèse d’une parfaite évidence anthropologique ; au vu du raisonnement qui précède, on voit même tout le contraire.

D’aucuns, mais par éthique scientifique c’est un terrain sur lequel l’économiste ne s’aventurera pas, poseraient à côté de l’hypothèse de leur rationalité économique, celle d’une possible rationalité politique – d’un tout autre ordre donc. Les black blocs auraient en vue la destruction du capitalisme. Admettons. Mais alors leurs objectifs ne sont-ils pas contradictoires ? Nullement, pourvu qu’on envisage une théorie de l’action rationnelle élargie, ou généralisée : que l’objectif de moyen terme du capitalisme à détruire sache emprunter, à court terme, la guise (un peu trompeuse, reconnaissons-le) du plus honnête keynésianisme, c’est une habile propriété stratégique – un point de vue objectif ne peut que le leur accorder. La rationalité économique de la casse exonère sa rationalité politique de toute objection sérieuse – ou alors nous ne vivons pas dans une société moderne.

Et ceci jusqu’au moment où, s’étant pleinement développée et sur le point d’aboutir, la rationalité politique pourrait alors se séparer de son véhicule de rationalité économique, devenu inutile, et se faire valoir par elle-même.

Enfin, puisqu’il est question de généralisation des concepts, nous devons admettre également qu’en envisageant la destruction du capitalisme, non pas pour demeurer dans un champ de ruines, évidemment, mais pour donner naissance à autre chose, nous ne ferions jamais, somme toute, que passer d’une destruction créatrice à une autre, d’une destruction créatrice aujourd’hui justement célébrée à une autre qui, dans l’universalité du principe, ne peut pas l’être moins.

Frédéric Donlor




Source: Lundi.am