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L’acte 3 de la mobilisation

Il s’agissait de rebondir Ă  partir des mobilisations du 20 mai et du 30 juin pour aller plus loin. En effet, alors que beaucoup de pays ont procĂ©dĂ© Ă  des vagues de rĂ©gularisations pendant cette crise sanitaire, la France persiste Ă  enfermer dans les CRA (Centres de rĂ©tention administrative) les sans-papiers, alors mĂȘme que les vols internationaux sont suspendus. Ces deux manifestations ont Ă©tĂ© les plus importantes de la pĂ©riode, Ă  la mobilisation contre les violences policiĂšres prĂšs. Quelle a Ă©tĂ© la rĂ©ponse ? Rien  ! Pas un geste de l’administration et silence des mĂ©dias. C’est pourquoi il s’agissait de monter un cran au-dessus.

Ce cran au-dessus, c’était tout d’abord d’organiser cette marche Ă  travers la France, pour montrer que la solidaritĂ© existait, pour souligner le mal-logement et dĂ©noncer les expulsions en passant par des squats et des CRA. Ce qui a Ă©tĂ© fait dans de multiples endroits. La marche est arrivĂ©e Ă  Paris la veille de la manifestation, et une manifestation contre le centre de rĂ©tention de Vincennes a eu lieu avec succĂšs. Evidemment, quand on marche sur de telles distances, on ne peut pas faire de dĂ©tours en fonction des capacitĂ©s militantes, et l’organisation des Ă©tapes a Ă©tĂ© un vĂ©ritable dĂ©fi logistique. A cette occasion, et dans les rĂ©unions de prĂ©paration de la marche, des contacts se sont nouĂ©s entre collectifs de diffĂ©rents endroits, et ceci est une base prĂ©cieuse pour de futures mobilisations.


Le cran au-dessus, c’était aussi d’obtenir un large soutien. Et plus de 250 collectifs et associations ont soutenu la marche. Il n’est pas si frĂ©quent d’observer un tel soutien Ă  une initiative prise par les collectifs de sans-papiers eux-mĂȘmes. Le cran au-dessus, enfin, Ă©tait de s’adresser directement Ă  l’ElysĂ©e. La marche s’est accompagnĂ©e d’une lettre ouverte Ă  Macron pour lui demander la rĂ©gularisation, lettre Ă  laquelle il n’a jamais rĂ©pondu. L’idĂ©e Ă©tait d’obtenir un rapport de forces suffisant pour marcher sur l’ElysĂ©e. Cela peut sembler naĂŻf, mais il faut bien comprendre Ă  quel point la situation de sans-papiers, sans aucun droit donc, est insupportable. Les sans-papiers se sont lancé·es dans une mobilisation Ă©norme en rĂ©gion parisienne pas pour un slogan, mais pour obtenir rĂ©ellement quelque chose. Et dans le contexte policier et raciste actuel, il faut viser trĂšs haut pour l’avoir.

Et c’est lĂ  que le bĂąt blesse un peu. La mobilisation Ă©tait rĂ©ussie. Trois manifestations devaient converger des portes de Paris vers RĂ©publique, puis le cortĂšge devait repartir vers l’ElysĂ©e (en fait Concorde) Ă  14 heures. La prĂ©fecture avait interdit le trajet Ă  partir de RĂ©publique. Jusqu’au bout, les organisateurs ont essayĂ© de nĂ©gocier. Mais il aurait sans doute fallu des milliers et des milliers de personnes depuis les portes, or beaucoup sont venu·es directement Ă  RĂ©publique. Il aurait fallu ensuite au moins 100 000 personnes. Or nous devions ĂȘtre environ 30 000, les organisateurs ont semble-t-il annoncĂ© le chiffre de 50 000. Pour finir, un cortĂšge de la marche pour l’emploi Ă©tait prĂ©vu de RĂ©publique Ă  TrinitĂ©, et les organisateurs ont acceptĂ© de « prĂȘter Â» leur parcours, et de se mettre en queue de leur propre manifestation. Finalement, la marche a donc Ă©tĂ© jusqu’à TrinitĂ©. Le dispositif Ă  RĂ©publique pour barrer les itinĂ©raires Ă©tait impressionnant.

La mobilisation Ă©tait donc rĂ©ussie, mais le pari pas entiĂšrement gagnĂ©. Ce qui est amer pour des sans-papiers qui sont mobilisé·es depuis maintenant six mois sans avoir encore rien obtenu. Rappelons en outre que des sans-papiers ont Ă©tĂ© arrĂȘtĂ©s Ă  la manifestation contre le CRA de Vincennes. Comme ils·elles le disent eux-mĂȘmes, le refus de la moindre rĂ©ponse de la part de Macron ne provoque pas seulement une frustration, c’est une atteinte Ă  leur dignitĂ©.


Un silence assourdissant

Premier silence, celui des grands mĂ©dias. Habituel, direz-vous. Sauf que passer sous silence une manifestation interdite de 20 000 personnes (en mai), si, c’est quand mĂȘme inhabituel. Sauf que passer sous silence une marche qui traverse la France depuis les quatre coins de l’hexagone, ça l’est aussi. La presse rĂ©gionale, par contre, a relativement relayĂ© le passage des marcheurs. Et pas un mot, donc, sur l’arrivĂ©e de la marche le 17 octobre : les experts Ă©taient trop occupĂ©s Ă  dĂ©verser leurs torrents racistes aprĂšs l’assassinat ignoble de Samuel Paty. On peut remarquer lĂ  une certaine permanence historique : combien de temps a durĂ© le silence mĂ©diatique sur la rĂ©pression du 17 octobre 1961 ? C’est que le·la sans-papiers peut exister Ă  titre de problĂšme humanitaire, gĂ©nĂ©ralement sous la dĂ©nomination « migrant·e Â», l’immigration peut exister au titre de « problĂšme de sociĂ©tĂ© Â» ou plutĂŽt de « charge pour la sociĂ©tĂ© Â». Mais l’immigré·e acteur·trice de la lutte sociale, l’immigration auto-organisĂ©e, l’immigration comme partie intĂ©grante et vivante de notre sociĂ©tĂ©, ça, ça ne peut pas passer dans les mĂ©dias.

DeuxiĂšme silence, celui des organisations politiques et syndicales françaises. Certes, Sud s’est beaucoup investi dans la marche, notamment au niveau logistique, et on a vu que la CGT a su faire preuve de solidaritĂ© au moment de l’arrivĂ©e. Certes, plusieurs municipalitĂ©s de gauche ont trĂšs bien accueilli les marcheurs. Certes, des organisations Ă©taient prĂ©sentes Ă  l’arrivĂ©e (de mĂ©moire de drapeaux vus, le PCF, le NPA…). Mais tant les milieux syndicaux que les milieux d’extrĂȘme gauche ou libertaires n’ont toujours pas intĂ©grĂ© qu’il ne s’agit pas d’une lutte particuliĂšre, de la revendication d’une certaine partie de la population, mais bien d’un enjeu central aujourd’hui.

C’est un enjeu central parce que c’est la meilleure rĂ©ponse concrĂšte et sociale au tournant raciste et notamment islamophobe que notre sociĂ©tĂ© est en train de prendre Ă  vive allure. La vraie rĂ©ponse aux flots racistes qui se dĂ©versent Ă  tous les Ă©tages de notre sociĂ©tĂ©, c’est la lutte de ces travailleur·ses pour leurs droits. C’est un enjeu central parce que, dans le cadre d’un rapport de forces de plus en plus dĂ©gradĂ©, il est vital de ne pas laisser une partie d’entre nous Ă  la merci de tous les arbitraires et de toutes les rĂ©pressions. Nous avons dĂ©jĂ  du mal Ă  dĂ©fendre nos acquis sur nos lieux de travail, et ne parlons pas de revendications offensives, que pourrons-nous gagner si nous acceptons qu’une partie des salarié·es soient dĂ©nué·es des droits collectifs que nous dĂ©fendons ? C’est l’occasion ou jamais de rĂ©affirmer notre internationalisme, de rĂ©affirmer que les exploité·es sont chez eux partout, ce sont les exploiteur·ses qui nous sont Ă©tranger·es.

Enfin, du fait de la situation de semi-apartheid dans laquelle elle se trouve, l’immigration a Ă©tĂ© contrainte de s’auto-organiser lorsqu’elle a voulu dĂ©fendre les revendications qui lui Ă©taient propres, les syndicats refusant de les mettre au centre de leur agenda. S’il est un exemple de longue date de mobilisations importantes sur leur propre calendrier, ce sont bien les luttes de l’immigration, de la grĂšve des foyers aux nombreuses luttes sur la question des papiers. Elles·ils nous montrent qu’il est possible de s’organiser et de gagner sans se mettre Ă  la remorque des centrales syndicales, que c’est en construisant nos propres mobilisations qu’on peut alors ĂȘtre soutenu·es de façon plus large. Soutenir les luttes de l’immigration a Ă©tĂ© et reste un enjeu politique central.

Il reste encore du chemin


Si la mobilisation a Ă©tĂ© importante, celle des sans-papiers Ă©tait en lĂ©ger recul. Les foyers notamment ne sont pas sortis massivement. Il faut dire que les temps sont particuliĂšrement durs pour eux en ce moment, la transformation des foyers en rĂ©sidences sociales fait des ravages – vie collective rendue impossible, expulsions, etc. (voir les articles de la rubrique « Sans frontiĂšres Â» des derniers CA). Les sans-papiers ont particuliĂšrement souffert Ă©conomiquement et sanitairement de la crise sanitaire. Ils·elles ont continuĂ© de se mobiliser pendant tout l’étĂ©. Des divergences entre collectifs sont parfois apparues durant la marche, ce qui en soi est d’ailleurs plutĂŽt sain. Et le bilan leur permet d’avancer des propositions de fonctionnement pour rĂ©gler ces divergences dans l’unitĂ©.

Il y a aussi de quoi se dĂ©courager devant le discours politique ambiant. Chacun·e sent bien qu’il va falloir un rapport de forces trĂšs important pour inverser la situation. Le temps oĂč ils·elles pouvaient s’appuyer sur la reconnaissance pour les « invisibles Â», en premiĂšre ligne pendant le confinement, est en train de s’éloigner. Pourtant, cette marche a montrĂ© que la solidaritĂ© restait trĂšs importante, et les marcheur·ses restent dĂ©terminé·es Ă  continuer le combat. En tĂ©moigne la lettre de remerciements parue sur le blog de Mediapart de la marche des solidaritĂ©s : « Marche des sans-papiers : cet immense merci est notre premiĂšre vic- toire  ! (1) Â».

La prochaine Ă©chĂ©ance de mobilisation sera le 18 dĂ©cembre, qui viendrait en point d’orgue d’actions locales coordonnĂ©es nationalement. Il est envisagĂ© notamment des occupations et des rassemblements rĂ©guliers devant les prĂ©fectures et sous-prĂ©fectures. Il se rĂ©flĂ©chit aussi la possibilitĂ© d’une grĂšve des sans-papiers.

Bref, aprĂšs un acte 3 rĂ©ussi mĂȘme si le pari n’a pas Ă©tĂ© entiĂšrement gagnĂ©, l’acte 4 se prĂ©pare dĂ©jĂ . Soyons prĂȘt·es Ă  y participer dans la mesure de nos forces.

Groupe ocl Ile-de-France

(1)  https://blogs.mediapart.fr/marche-d…




Source: Oclibertaire.lautre.net