Juin 16, 2021
Par À Contretemps
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C’est Ă  titre personnel que je souhaite Ă  la dĂ©lĂ©gation zapatiste un heureux pĂ©riple dans les rĂ©gions qu’elle va parcourir.

Ces contrĂ©es, rien Ă  premiĂšre vue ne les distingue du reste du monde puisque – nul ne l’ignore – la vieille Europe a Ă©tĂ© la source empoisonnĂ©e qui a propagĂ© Ă  la terre entiĂšre sa pollution et ses techniques d’oppression.

Rien ! Si ce n’est que ni la rĂ©pression ni l’obscurantisme n’ont rĂ©ussi Ă  Ă©touffer les rĂ©voltes sans cesse renaissantes. Tout au long de l’histoire le cƓur d’une irrĂ©pressible volontĂ© de vivre a battu au rythme de l’humain.

Compagnes et compagnons zapatistes, vous reconnaĂźtrez sans peine celles et ceux qui viennent Ă  votre rencontre et vous saluent du fond du passĂ© : les hommes et les femmes des XIIe et XIIIe siĂšcles en lutte pour l’émancipation des Communes et pour la libertĂ© naissante ; les philosophes de la Renaissance et des LumiĂšres ; les insurgĂ©s et les insurgĂ©es de la RĂ©volution française, de la Commune de Paris, de Cronstadt, des collectivitĂ©s libertaires, qui furent le noyau radical de la rĂ©volution espagnole.

Je n’adhĂšre Ă  aucun parti, Ă  aucune faction, Ă  aucune secte, Ă  aucune tendance ni mouvement. Je ne me rallie Ă  aucun drapeau, Ă  aucun Ă©tendard ni sigle qui en tienne lieu.

La seule importance que je m’attribue est d’avoir fait de ma vie une lutte incessante pour que mon Ă©mancipation soit insĂ©parablement celle de toutes et de tous. Si maladroite que soit la danse de la vie, elle fertilise la terre.

L’émergence du mouvement zapatiste, l’apparition des Gilets jaunes en France, la guerre menĂ©e par les Kurdes du Rojava ont suscitĂ© des vagues d’insurrections ; elles bouleversent une planĂšte que l’on croyait tĂ©tanisĂ©e par les morsures du capitalisme. N’est-ce pas de nature Ă  fortifier la confiance en la poĂ©sie faite par tous, par toutes et par chacun ? Cette poĂ©sie-lĂ  est celle d’individus qui se libĂšrent de l’individualisme et misent sur l’entraide pour bannir le calcul Ă©goĂŻste et la servitude volontaire, qui en est l’immondice.

Compagnes et compagnons, votre pacifique invasion insuffle l’air frais du vivant Ă  une sociĂ©tĂ© confinĂ©e par la mort.

Vous avez Ă©tĂ© les premiers Ă  briser le joug de l’impossible. Votre rĂ©volte improbable a dĂ©montrĂ© que l’audace d’un petit nombre pouvait Ă©radiquer la croyance dĂ©lĂ©tĂšre en une impuissance native de l’homme et de la femme, en une faiblesse originelle qui les rendrait dĂ©pendants du Pouvoir tutĂ©laire d’un maĂźtre.

Aujourd’hui, une insurrection insĂ©parablement existentielle et sociale gagne le monde entier. Elle rĂ©voque le communautarisme, le populisme, la mises en scĂšne des alternances politiques Ă  laquelle recourent tous les Pouvoirs soucieux de manipuler les foules.

La tĂąche est gigantesque car au prĂ©texte d’une Ă©pidĂ©mie dont personne ne nie la dangereuse rĂ©alitĂ©, les gouvernements ont propagĂ© une peur hystĂ©rique qui sert avant tout les intĂ©rĂȘts des organismes rĂ©pressifs et des grands groupes pharmaceutiques.

Comment, se demanderont les gĂ©nĂ©rations Ă  venir, avez-vous pu tolĂ©rer qu’une poignĂ©e de retardĂ©s mentaux, incompĂ©tents jusque dans leurs mensonges, vous imposent leurs dĂ©crets arbitraires et leurs foucades imbĂ©ciles ?

Quelle hystĂ©rie a obtenu – comble de l’absurditĂ© ! – que vous renonciez Ă  vivre pour parer au risque de mourir ? Nous donnerez-vous les motifs de cette hĂąte Ă  regagner la niche comme des chiens auxquels on aboie des ordres et qui hurlent Ă  la lune des dĂ©funtes libertĂ©s ? La question n’a rien de nouveau, elle a Ă©tĂ© posĂ©e au XVIe siĂšcle par Étienne de La BoĂ©tie. Qu’elle soit restĂ©e sans rĂ©ponse montre qu’il s’agissait moins d’une question que d’un nƓud gordien, que personne n’a songĂ© Ă  trancher.

L’intrusion zapatiste dans notre monde sclĂ©rosĂ© nous remet opportunĂ©ment en mĂ©moire le propos de Marx : les philosophes n’ont fait qu’interprĂ©ter le monde, il s’agit maintenant de le transformer.

Si tel est notre nƓud gordien, le glaive n’est-il pas la pulsion de vie qui resurgit ici et maintenant ? Sa vigueur insoupçonnĂ©e ravive chez la femme, chez l’homme, chez l’enfant cette intelligence sensible qui est celle de l’ĂȘtre et non de l’avoir, celle du vivant et non de l’objet numĂ©rique et marchand Ă  quoi l’on nous rĂ©duit.

La moindre bouffĂ©e oĂč la vie se respire apporte le souffle du grand large. Tout s’ouvre. L’irrĂ©sistible attrait des passions qui nous animent efface d’un coup de serpilliĂšre les recruteurs de la mort rentabilisĂ©e.

N’est-il pas probable que la joie retrouvĂ©e du vivre ensemble manifeste son dĂ©goĂ»t des comportements sclĂ©rosĂ©s, du puritanisme, du cynisme Ă©tatique qui, ayant fait de la santĂ© un marchĂ©, tue nos immunitĂ©s sous couvert de les prĂ©server ?

Nous sommes Ă  l’orĂ©e d’un gigantesque basculement. Il rĂ©sulte paradoxalement d’une lente prise de conscience qui sensibilise les individus Ă  la richesse de leur subjectivitĂ© crĂ©atrice. Celles et ceux qui n’ont plus d’autre rĂ©alitĂ© tangible qu’une existence chaque jour appauvrie par la glaciation capitaliste dĂ©couvrent telle une arme secrĂšte cette volontĂ© de vivre irrĂ©pressible qui les tient debout. Nous avons trop Ă  nous prĂ©occuper d’une vie Ă  construire pour nous soumettre aux injonctions du marchĂ©.

Comme vous dites, vous les zapatistes, « nous ne sommes pas un modĂšle, nous sommes une expĂ©rience Â». Ce qui est vrai pour un peuple attachĂ© Ă  sa spĂ©cificitĂ© est Ă©galement vrai pour les individus spĂ©cifiques que nous sommes, avec notre histoire familiale et universelle, avec nos particularitĂ©s personnelles, sollicitĂ©s par l’effort constant de nous rĂ©Ă©quilibrer dans une sociĂ©tĂ© oĂč tout est entrepris pour nous faire vaciller et tomber Ă  genoux.

L’ArmĂ©e nationale de libĂ©ration zapatiste ne mĂšne pas une guerre sur le grand Ă©chiquier mondial des intĂ©rĂȘts privĂ©s. Elle entre dans le jeu d’une vie qui bouleverse les rĂšgles tactiques et stratĂ©giques des puissances rĂ©solues Ă  nous anĂ©antir.

L’autonomie individuelle et collective sera la base d’une internationale du genre humain. La simplicitĂ© de l’auto-organisation nous offre la capacitĂ© d’annuler la complexitĂ© des sociĂ©tĂ©s bureaucratiques.

L’ordre chaotique mondial repose sur trois ou quatre Ă©vidences crapuleuses qui gĂšrent nations et continents en les coupant de leur rĂ©alitĂ© vivante, en les traitant de maniĂšre abstraite. Quelles sont ces mĂ©canismes, aussi rudimentaires qu’efficaces, qui dĂ©terminent nos mentalitĂ©s et nos comportements ? La prĂ©dation, la guerre concurrentielle du profit et l’identification de la libertĂ© vitale aux libertĂ©s marchandes.

Le basculement en cours implique un retour Ă  la base qui sape et Ă©radique la structure hiĂ©rarchique. Il rend caduque l’échelle du haut et du bas oĂč les gĂ©nĂ©rations se cramponnent depuis si longtemps avec l’incertaine conviction de s’élever ou de dĂ©choir.

La diversitĂ© des insurrections mondiales est issue d’une expĂ©rience commune et poĂ©tique : vivre ensemble en quĂȘte d’une harmonie toujours improbable et nĂ©anmoins possible.

La simplicitĂ© de notre dĂ©marche tient Ă  quelques banalitĂ©s de base : prioritĂ© absolue Ă  l’ĂȘtre humain, refus des chefs et des mandataires autoproclamĂ©s, rejet des appareils bureaucratiques, politiques et syndicaux.

Le mandat impĂ©ratif des dĂ©crets pris par l’assemblĂ©e de dĂ©mocratie directe est une verticalitĂ© soumise Ă  une horizontalitĂ© qui sauvegarde les droits de la minoritĂ©. Elle prĂ©munit contre les risques de rĂ©cupĂ©ration et contre les joutes de gladiateurs matamoresques dont on oublie qu’elles se dĂ©roulent dans les arĂšnes de la mise en scĂšne spectaculaire. On ne nous prendra plus au piĂšge de ces affrontements traditionnels entre conservatisme et progressisme qui nous Ă©loignent du vrai combat, celui de la vie quotidienne contre l’exploitation de la nature terrestre et humaine. Au moins avons-nous appris que la question prĂ©liminaire Ă  poser Ă  qui nous propose ses services est : Ă  qui cela profite-t-il ?

La mise en Ɠuvre de microsociĂ©tĂ©s autonomes, solidaires et fĂ©dĂ©rĂ©es est la rĂ©alitĂ© qui va supplanter Ă  plus ou moins longue Ă©chĂ©ance le dĂ©labrement Ă©tatique et mondial. Le Pouvoir est plongĂ© dans l’urgence du profit Ă  grappiller. Son espace monĂ©taire se rĂ©tracte.

Nous sommes, nous, dans l’espace et dans le temps d’une vie qui renaĂźt, nous sommes au seuil d’une renaissance, celle d’une histoire s’ébrouant de son passĂ© dĂ©plorable. « Nous sommes lĂ  ! Â» Cette tranquille Ă©vidence est commune aux zapatistes, aux Gilets jaunes et Ă  l’insurrection qui s’embrase du Chili Ă  la ThaĂŻlande. Elle Ă©voque le harcĂšlement d’une guĂ©rilla oĂč la vie frapperait par Ă -coups les ennemis d’une sociĂ©tĂ© qui veut vivre et non se dĂ©liter et pĂ©rir.

La multitude des anonymes qui portent en eux la rĂ©volte est considĂ©rable. Mais elle n’aura que la valeur d’un chiffre tant qu’elle ne rayonnera pas de cette force qu’est la conscience humaine, la conscience que chacune et chacun prend de son humanitĂ©, la conscience d’ĂȘtre Ă  la fois une poignĂ©e et des millions Ă  vouloir vivre dans un monde oĂč plus jamais nous ne serons traitĂ©s comme des objets.

Plus la femme affirmera sa prĂ©Ă©minence acratique (sans pouvoir), plus il apparaĂźtra que ce qu’il y a de masculin chez la femme et de fĂ©minin chez l’homme offre au dĂ©sir amoureux une gamme oĂč la libertĂ© de moduler dispense d’avoir Ă  justifier son comportement et de s’émietter dans des catĂ©gories manipulables par le Pouvoir en quĂȘte de boucs Ă©missaires.

L’État n’est plus qu’un rouage de la machine mondiale qui tire profit de la destruction de la vie. En ce sens, il est fini, mais ce qui lui succĂšde est pire. Or, nous ne voulons pas que la liquidation des instances Ă©tatiques marque le triomphe d’une rĂ©ification que n’ont jamais atteint les pires despotismes. DĂ©sormais, ce n’est plus la fin de l’État que nous revendiquons au nom de la libertĂ© opprimĂ©e, c’est son dĂ©passement – sa conservation et sa nĂ©gation. Cette res publica, ce bien public que nous avions acquis de haute lutte, il l’a vendue aux intĂ©rĂȘts privĂ©s. Que reste-t-il de l’éducation, des transports, du secteur sanitaire, du logement, de l’aide aux plus faibles ? N’est-ce pas Ă  des microsociĂ©tĂ©s fĂ©dĂ©rĂ©es et en voie d’humanisation qu’il appartient de restaurer et de dĂ©velopper le bien-ĂȘtre auquel chaque ĂȘtre a droit dĂšs sa naissance ?

Enfin, il n’est pas superflu de le rappeler : le capitalisme n’est qu’une forme relativement rĂ©cente de la vieille et permanente exploitation de la nature terrestre et de la nature humaine. « L’homme est la nature prenant conscience d’elle-mĂȘme Â», disait ElisĂ©e Reclus. Le systĂšme marchand brise le fragile Ă©quilibre que seule rĂ©tablira une nouvelle alliance avec la nature. C’est ce qui donne son vĂ©ritable sens Ă  nos luttes.

La libertĂ© c’est la vie, vivre c’est ĂȘtre libre. Ce qui garantit l’authenticitĂ© du propos et lui Ă©vite de tourner Ă  la formule creuse, c’est l’expĂ©rience vĂ©cue de microsociĂ©tĂ©s oĂč le gouvernement du peuple est exercĂ© directement par lui-mĂȘme.

Amis et amies zapatistes, amies et amis Gilets jaunes, je n’ai rien Ă©noncĂ© que vous ne sachiez dĂ©jĂ . Ce que vous nous faites savoir en revanche, c’est que, sans l’audace et sans l’obstination que confĂšre le simple attrait de la vie, rien ne changera.

Soyez-en remerciĂ©s !

Raoul VANEIGEM
15 juin 2021




Source: Acontretemps.org