Novembre 4, 2022
Par CQFD
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Pour avoir écrit que la ligne éditoriale de BFM TV fait la part belle au racisme, à la xénophobie et à l’islamophobie, un journaliste de Télérama s’est retrouvé au tribunal. Récit d’une audience pas anodine pour l’avenir de la liberté de critiquer.


Un dessin de Colloghan

Chez Télérama, Samuel Gontier a des collègues payés à « regarder des séries ». Son travail à lui est plus éprouvant. Chroniqueur télé, il s’inflige le pire du petit écran, du 20 heures de TF1 aux bavardages fascisants des plateaux de CNews. Reportages biaisés, déférence envers le pouvoir, propagande néolibérale, hostilité obsessionnelle aux grévistes, aux chômeurs, à l’islam et à l’immigration : dans la France de l’ère Macron, la désinformation télévisuelle bat son plein. Avec un style plein d’humour et d’ironie piquante, Samuel Gontier en rend compte dans ses articles, publiés depuis une quinzaine d’années par Télérama1 (et, occasionnellement, par CQFD).

Mais ce qui l’amène à comparaître ce 17 octobre devant la chambre des délits de presse du tribunal de Paris, c’est un simple tweet : « Depuis l’arrivée de Marc-Olivier Fogiel à sa tête, la ligne éditoriale de BFM TV s’affermit : racisme, xénophobie et islamophobie à tous les étages. Et libre antenne à Luc Besson, accusé de viol. » Ni la chaîne ni l’animateur n’ont apprécié. Ils ont porté plainte en diffamation.

Immigration du matin au soir

Le 9 octobre 2019, quand Samuel Gontier poste ce message sur le réseau social Twitter, c’est pour faire la réclame d’un de ses articles, tout juste mis en ligne sur le site de Télérama. Intitulé « Robert Ménard, Marine Le Pen et Jean-Pierre Chevènement en majesté sur BFM TV », le texte relate une journée ordinaire chez BFM, trois mois après l’arrivée de Marc-Olivier Fogiel à sa direction, en juillet 2019.

L’invité du matin ? Le politicien d’extrême droite Robert Ménard. Simplement présenté comme « maire sans étiquette de Béziers et fondateur de Reporters sans frontières », ledit Ménard est invité à parler… d’immigration. Plus tard dans la journée, voici un débat entre éditorialistes. « La question n’est pas celle de l’immigration en général, elle est celle d’une immigration en particulier, qui a à voir avec la sphère arabo-musulmane et qui a à voir avec l’histoire de France », affirme Jean-Sébastien Ferjou, du site conservateur Atlantico. Place au direct : à la tribune de l’Assemblée nationale, Marine Le Pen est en train de dénoncer « le scandale absolu de l’immigration ». Pour commenter ce discours, BFM TV a invité Jean-Pierre Chevènement qui, quand il était ministre de l’Intérieur du gouvernement de la « gauche plurielle » dirigé par Lionel Jospin, avait qualifié les jeunes délinquants de « sauvageons ». Vingt ans plus tard, il estime comme Marine Le Pen que « l’immigration pose problème » et que « certaines communes sont devenues de véritables enclaves où la loi républicaine ne s’applique plus ».

Le constat est clair : à l’instar de ses consœurs CNews et LCI, BFM est passée maîtresse dans l’art de dérouler le tapis rouge aux idées réactionnaires. Et Samuel Gontier en fait la démonstration à travers une myriade d’exemples parlants. C’est probablement pour ça que, dans leur plainte, la chaîne et son directeur n’ont pas attaqué l’article, mais seulement le tweet qui en faisait la promotion. Ils demandent un euro de dommages et intérêts et 2 500 euros au titre des frais de justice.

« Faire peur à un chroniqueur »

En droit, la diffamation se définit comme l’imputation d’un fait précis portant atteinte à la considération de la personne visée par les propos incriminés.

Pour Me Charles-Emmanuel Soussen, avocat de BFM et de Marc-Olivier Fogiel (absent à l’audience), c’est bien le cas de ce tweet, car « dire de quelqu’un qu’il est raciste, xénophobe, c’est en réalité lui ­imputer un délit » – un fait précis, donc. Or, « l’imputation d’un délit porte nécessairement atteinte à la considération ». En défense, Me Christophe Bigot réplique que si l’expression du racisme peut être une infraction qualifiée (injure raciale, incitation à la haine raciale par exemple), « le racisme en lui-même est une opinion, pas un délit ». Selon lui, il n’y a en tout cas pas imputation d’un fait précis à dire qu’une ligne éditoriale est raciste.

Au-delà du débat purement juridique, l’avocat de Samuel Gontier dénonce surtout « une procédure dangereuse », initiée par Marc-Olivier Fogiel « dès son arrivée » à la tête de BFM « pour faire peur à un chroniqueur qui avait la dent dure ». L’enjeu de ce dossier, poursuit Me Bigot, c’est « la liberté d’opinion sur une institution dont l’influence démocratique est fondamentale ».

« Les chaînes d’infos en continu jouent un rôle primordial dans l’agenda et le cadrage médiatiques. Elles disent à quoi penser et comment y penser. »

En France, BFM TV est la plus regardée des chaînes d’information en continu. « À un instant T, ces chaînes ne réunissent que quelques centaines de milliers de téléspectateurs. Mais sur une journée entière, BFM touche entre 10 et 15 millions de personnes », souligne Samuel Gontier à la barre du tribunal. Et de poursuivre : « Les chaînes d’infos en continu jouent un rôle primordial dans l’agenda et le cadrage médiatiques. Elles disent à quoi penser et comment y penser. »

« On n’est pas les pires ! »

L’avocat des plaignants sort un atout de sa poche : chaque trimestre, l’autorité de régulation de l’audiovisuel (en 2019, c’était le CSA2) évalue le respect par les chaînes de leur obligation d’équité et de pluralisme politique. À l’époque de l’arrivée de Marc-Olivier Fogiel, jure-t-il, « il y a eu une sous-représentation du Rassemblement national et de Debout la France à l’antenne ».

Pour Samuel Gontier, l’argument est « à côté du sujet », car le comptage du CSA n’a rien de fiable : si, comme Robert Ménard, ils ne sont pas clairement affiliés à un parti, les invités ne sont pas pris en compte. L’éditorialiste d’Atlantico qui prétend qu’il y a un problème avec l’immigration arabo-musulmane « n’est pas comptabilisé non plus ». Et puis, ce qui fait la ligne éditoriale d’une chaîne, c’est aussi le choix des sujets. « Passer des heures et des heures sur un fait divers impliquant un exilé afghan, c’est un choix, lance le journaliste en référence à une autre de ses chroniques3. Il s’est passé d’autres choses dans le monde ce jour-là. »

« Le 11 octobre 2019, un élu RN, Julien Odoul, s’en prend à une maman voilée qui accompagnait une sortie scolaire, intervient l’avocat de BFM TV. Dans la semaine qui suit, il y a eu des débats sur le voile. 42 débats sur LCI, 24 sur CNews, 13 sur BFM, 6 sur France Info. On n’est pas les pires ! » Ça, la défense en convient : la pire de ces chaînes, c’est clairement CNews. Mais justement, observera à la barre le journaliste Daniel Schneidermann, fondateur d’Arrêt sur images, invité par la défense à témoigner en tant que spécialiste de la critique télé : « Ce qui se passe sur BFM est plus pernicieux parce qu’elle a moins cette image d’extrême droite que CNews. »

« Radio Mille Collines… »

Autre témoin de la défense, le fondateur de Mediapart Edwy Plenel s’en prend à « un procès contre le droit de critique ». « C’est comme si les producteurs de cinéma venaient devant vos tribunaux quand une critique de film ne leur plaît pas », lance-t-il aux trois magistrates composant le tribunal. Évoquant des chaînes dites d’information, mais « qui sont en fait des chaînes d’opinion », y compris « des pires », il met en garde : « Radio Mille Collines4, ça peut ne pas arriver qu’aux autres. »

« La ligne éditoriale d’un média, quel qu’il soit, on doit pouvoir en discuter librement. »

Muet pendant les quatre heures d’audience, le procureur ne prononce aucune réquisition, s’en remettant à la décision du tribunal. En défense, Me Bigot demande aux juges la relaxe de son client : « Considérer que la ligne éditoriale de BFM s’affermit et qu’on entre dans un champ idéologique qui peut être celui du racisme, de la xénophobie ou de l’islamophobie, c’est la liberté d’opinion absolue de Samuel Gontier. Et je vous demande de dire ça dans votre jugement. Il est essentiel que vous disiez une bonne fois pour toutes que la ligne éditoriale d’un média, quel qu’il soit, on doit pouvoir en discuter librement. Si vous ne dites pas ça, vous allez enfoncer un coup terrible dans la liberté d’expression. » Le jugement sera rendu le 9 décembre.

Clair Rivière




Source: Cqfd-journal.org