L’explosion du port est venue ajouter une dimension apocalyptique, presque surrĂ©aliste, Ă  la crise totale que vit la sociĂ©tĂ© libanaise dont le modĂšle d’accumulation capitaliste adoptĂ© ces trente derniĂšres annĂ©es s’est brutalement effondrĂ©. Comment en est-on arrivĂ© lĂ , et quelle force sociale peut achever cette classe dirigeante ?

Cet article de Jad Bouharoun a Ă©tĂ© publiĂ© initialement sur le site d’Autonomie de classe

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Il faut reconnaĂźtre qu’Emmanuel Macron, roi de l’indĂ©cence, a un sacrĂ© sens du timing. Comme un charognard capable de repĂ©rer un animal mourant Ă  des kilomĂštres Ă  la ronde, le prĂ©sident français a su reconnaĂźtre l’opportunitĂ© prĂ©sentĂ©e par l’explosion de Beyrouth pour aller parader dans ses rues et s’y offrir un bain de foule Ă  bon marchĂ© (chose impensable pour lui en France), alors que la ville stupĂ©fiĂ©e et meurtrie commençait Ă  peine Ă  dĂ©terrer ses mort.e.s sous les dĂ©combres.

Tandis que le prĂ©sident français Ă©tait entourĂ© de jeunes volontaires bien intentionnĂ©.e.s mais biberonnĂ©.e.s aux idĂ©ologies libĂ©rales et qui apprennent la politique sur le tas, d’autres prĂ©dateurs arpentaient les rues de Mar Mikhael et Gemmayzeh : les promoteurs immobiliers qui ont vu dans l’explosion l’occasion rĂȘvĂ©e de mettre la main sur les vieilles maisons de ces quartiers proches du centre-ville et continuer ainsi la course folle Ă  la spĂ©culation immobiliĂšre qui a transformĂ© la capitale libanaise au cours des trente derniĂšres annĂ©es.

Macron a rĂ©ussi sa petite comĂ©die mĂ©diatique et s’en est allĂ© au moment mĂȘme oĂč les choses sĂ©rieuses commençaient : le lendemain, les rues de Beyrouth offraient un visage bien moins accueillant pour le VRP d’Alsetex, dont les grenades pleuvaient sur les manifestant.e.s qui rĂ©pondaient avec des pavĂ©s, des bouteilles de verre et tout ce qui leur tombait sous la main.

La manifestation du 6 aoĂ»t et celles qui ont suivi depuis n’ont pas dĂ©gĂ©nĂ©rĂ© en affrontements avec les forces de l’ordre et en tentatives d’occupation des diffĂ©rents ministĂšres : l’affrontement Ă©tait proclamĂ© dĂšs le dĂ©but. Contrairement aux manifestations qui s’étaient succĂ©dĂ©es depuis octobre 2019, mĂȘme les organisations d’ordinaires les plus modĂ©rĂ©es des classes moyennes (celles-lĂ  mĂȘmes qui, dans leur dĂ©sespoir, ont accueilli l’opportuniste Macron comme un hĂ©ros) ont adoptĂ© les slogans les plus radicaux : vengeance, prise du parlement et pendaison des responsables. C’est ainsi que le mouvement a ajoutĂ© la dĂ©mission d’un second gouvernement Ă  son tableau de chasse de 2020, signe de la profondeur de la crise politique dans le pays et de la force de la rĂ©sistance. Pourtant, la classe dirigeante reste fermement accrochĂ©e au pouvoir, avec ses hommes d’affaires et ses chefs politiques et religieux, qui ont sorti leur argent du pays et attendent le bon moment pour frapper un nouveau coup en annulant les subventions sur les produits de premiĂšre nĂ©cessitĂ©. La dĂ©valuation catastrophique de la monnaie nationale a entraĂźnĂ© avec elle le niveau de vie de l’immense majoritĂ© de la population. Celleux qui Ă©taient membres de classes moyennes il y a encore quelques mois, se demandent dĂ©sormais comment remplir leur frigo alors que les pauvres ont vendu les leurs depuis longtemps.

On ne connaĂźtra peut-ĂȘtre jamais les causes directes de l’incendie qui s’est dĂ©clenchĂ© dans le port de Beyrouth et qui a causĂ© l’explosion de plus de deux mille tonnes de nitrate d’ammonium. Mais les grandes lignes du contexte de la catastrophe sont dĂ©sormais connues. L’armateur du navire a prĂ©fĂ©rĂ© l’abandonner avec son Ă©quipage plutĂŽt que de payer des frais de rĂ©paration, les directeurs des douanes et du port ont prĂ©fĂ©rĂ© s’asseoir sur la cargaison dangereuse pendant six ans en attendant de la revendre plutĂŽt que de la dĂ©truire comme l’imposait la loi, et enfin la prĂ©sidence de la rĂ©publique et le premier ministre ont ignorĂ© un rapport datant de juillet 2020 dans lequel la sĂ»retĂ© de l’Etat (une des polices politiques du Liban) les alertait sur la dangerositĂ© de la situation. C’est une histoire, hĂ©las, classique de corruption, de nĂ©gligence, d’appĂąt du gain et de mĂ©pris hallucinant pour les vies humaines qui sont bien rĂ©sumĂ©es par la profession de foi capitaliste : nos profits valent plus que vos vies ! La catastrophe a Ă©galement mis en lumiĂšre l’exploitation impitoyable des travailleur.e.s du port payĂ©.e.s Ă  la journĂ©e sans contrat de travail ni sĂ©curitĂ© sociale, ainsi que le racisme des autoritĂ©s libanaises qui n’ont mĂȘme pas comptĂ© parmi les victimes « officielles Â» les dizaines de mort.e.s originaires de Syrie, du Bangladesh et d’autres pays.

L’explosion du port est venue ajouter une dimension apocalyptique, presque surrĂ©aliste, Ă  la crise totale que vit la sociĂ©tĂ© libanaise dont le modĂšle d’accumulation capitaliste adoptĂ© ces trente derniĂšres annĂ©es s’est brutalement effondrĂ©. Comment en est-on arrivĂ© lĂ  ?

ÉlĂ©ments de l’économie politique de l’effondrement

Les origines de la classe capitaliste libanaise remontent Ă  la moitiĂ© du 19e siĂšcle, lorsque se sont concentrĂ©s autour du port de Beyrouth des intermĂ©diaires entre les producteurs de soie du Mont-Liban (la montagne qui entoure Beyrouth) et leurs clients en France. Cette production industrielle moderne rĂ©sultait elle-mĂȘme d’investissements de la bourgeoisie française Ă  destination de villages et de rĂ©gions chrĂ©tiennes, une des manifestations de la « pĂ©nĂ©tration capitaliste Â» des provinces ottomanes et, au passage, le premier fondement matĂ©riel de ce qui devint le systĂšme confessionnel libanais. GrĂące Ă  leurs relations avec l’Occident et leur accĂšs Ă  l’argent, ces courtiers sont devenus les grands commerçants et les banquiers de Beyrouth et leur histoire continua bien au-delĂ  de celle de l’industrie qui leur avait donnĂ© naissance : l’industrie de la soie a presque entiĂšrement disparu dans les premiĂšres dĂ©cennies du 20e siĂšcle.

L’empire ottoman chuta avec la fin de la guerre 1914-1918, et l’impĂ©rialisme français fonda le « grand Liban Â», un Etat Ă  la mesure de cette bourgeoisie financiĂšre et commerciale. Le poids de cette classe a Ă©videmment influencĂ© la trajectoire de l’économie et de l’Etat libanais ; par exemple, et contrairement Ă  la plupart des Etats nouvellement indĂ©pendants de la rĂ©gion, le Liban ne s’est jamais engagĂ© dans des politiques d’industrialisation Ă©tatique et de protectionnisme pour remplacer les importations, car la bourgeoisie locale dĂ©pendait – et dĂ©pend toujours – du libre-Ă©change financier et commercial plutĂŽt que de l’industrie pour son accumulation et ses profits. Dans le langage de l’économie politique marxiste, la bourgeoisie libanaise ne s’engage pas ou peu dans les activitĂ©s directement productrices de plus-value mais capture, par le commerce et la finance (d’oĂč l’importance du systĂšme bancaire et du port de Beyrouth), des plus-values produites dans d’autre parties du systĂšme capitaliste. Ce fait ne constitue pas une exception ou une « dĂ©viation rentiĂšre Â» du cours normal du capitalisme, sauf Ă  considĂ©rer que la City de Londres ou Wall Street Ă  New York (qui sont des centres gĂ©ants de capture de plus-value produite autre part) ne font pas partie du systĂšme capitaliste normal. Ceci ne signifie pas non plus (nous y reviendrons) que la bourgeoisie ne dĂ©pend pas de l’exploitation de la force de travail locale pour capturer cette plus-value, bien au contraire.

Les grandes banques libanaises, et par consĂ©quent toute l’économie nationale, ont toujours dĂ©pendu des flux financiers et des cycles d’accumulation rĂ©gionaux pour leurs profits. A titre d’exemple, avant la guerre civile (qui a dĂ©butĂ© en 1975), les banques libanaises ont servi tour Ă  tour de refuge aux capitaux palestiniens aprĂšs la Nakba de 1948, ainsi que des « surplus Â» financiers des bureaucrates des Etats « socialistes Â» d’Irak et de Syrie (c.Ă .d. l’argent volĂ© des caisses de l’Etat). Les banques libanaises ont aussi servi Ă  rĂ©investir les pĂ©trodollars sur le marchĂ© mondial, avant que les pays du Golfe ne montent leurs propres systĂšmes financiers. Il n’est donc pas surprenant que le modĂšle d’accumulation adoptĂ© avec la fin de la guerre civile libanaise en 1990 soit lui aussi fortement influencĂ© par la bourgeoisie bancaire et commerciale, dans un contexte mondial d’avancĂ©e du rouleau compresseur nĂ©olibĂ©ral. Nous pouvons rĂ©sumer ce modĂšle ainsi : en l’absence d’investissement productif, le Liban a un dĂ©ficit commercial structurel, c’est-Ă -dire qu’il importe beaucoup plus de marchandises qu’il n’en exporte. Pour payer ces importations, il faut des attirer de la valeur sous forme de devises Ă©trangĂšres dans le pays. Comment faire ? Trois mĂ©canismes principaux ont interagi ces trente derniĂšres annĂ©es.

PremiĂšrement, attirer des investissements Ă©trangers, principalement du Golfe, vers les secteurs du commerce, du tourisme, des services et bien entendu de l’immobilier. Le meilleur symbole de ce mĂ©canisme est la reconstruction du centre-ville de Beyrouth. Quartier populaire des petites classes moyennes avant la guerre, il a Ă©tĂ© expropriĂ© de force au profit d’une compagnie privĂ©e spĂ©cialement crĂ©Ă©e Ă  cet effet et nommĂ©e
 Solidere. Celle-ci en a fait une grande avenue Montaigne, avec appartements, bureaux et boutiques de luxe, et plus d’agents de sĂ©curitĂ© privĂ©s que d’habitant.e.s, Ă  quelques centaines de mĂštres de quartiers pauvres oĂč les Ă©gouts coulent pratiquement Ă  ciel ouvert.

DeuxiĂšmement, les travailleur.e.s Ă©migrĂ©.e.s libanais.e.s envoient une partie de leurs salaires Ă  leurs familles. Ces transferts d’argent d’une main d’Ɠuvre qui a tendance Ă  ĂȘtre qualifiĂ©e et plutĂŽt bien payĂ©e ont atteint un pic en 2008, constituant 24% du PIB du pays avant de stagner puis de baisser, suivant les Ă©conomies du Golfe et d’Europe oĂč sont basĂ©.e.s la majoritĂ© de ces travailleur.e.s. Enfin, le troisiĂšme et plus important mĂ©canisme d’attraction de devises Ă©trangĂšres est celui qui lie la dette souveraine de l’Etat libanais au marchĂ© mondial par le biais des banques libanaises. Ces derniĂšres attirent les dĂ©pĂŽts en dollars US en offrant des taux d’intĂ©rĂȘts bien plus Ă©levĂ©s que ceux pratiquĂ©s sur le marchĂ© mondial, et les financent en prĂȘtant cet argent Ă  leur tour Ă  l’Etat libanais, et ce Ă  des taux d’intĂ©rĂȘts plus Ă©levĂ©s encore. Si ce « deal Â» peut attirer l’argent de petit.e.s Ă©pargnant.e.s, il est crĂ©Ă© sur mesure pour la grande bourgeoisie libanaise qui fait ses affaires en Afrique et en AmĂ©rique Latine et qui profite du secret bancaire absolu pratiquĂ© au Liban pour y cacher son argent tout en obtenant des intĂ©rĂȘts Ă©levĂ©s. Les banques libanaises capturent d’immenses profits de ces opĂ©rations : ces derniĂšres annĂ©es le taux de profit moyen des grandes banques libanaises Ă©tait 2 Ă  3 fois plus Ă©levĂ© que celui des banques europĂ©ennes et amĂ©ricaines. Quant Ă  l’Etat libanais, il a consacrĂ© plus de 40% de son budget au paiement des intĂ©rĂȘts sur sa dette ; c’est ainsi que les salaires de misĂšre des fonctionnaires, le dĂ©labrement de l’infrastructure publique et des services publics comme l’éducation et la santĂ©, financent directement les profits des banques et de leurs actionnaires libanais et Ă©trangers.

Ces diffĂ©rentes sources de devises Ă©trangĂšres, qui dĂ©pendent toutes en fin de compte de l’économie capitaliste mondiale, se sont graduellement taries. En mĂȘme temps, ce qui restait de l’industrie locale s’est dĂ©gradĂ© en raison du manque d’investissements productifs (car pas assez profitables) et le dĂ©ficit commercial s’est encore accru. Les diffĂ©rents cycles spĂ©culatifs ne suffisent plus Ă  cacher la nature non durable de ce modĂšle d’accumulation, mais cela n’a pas empĂȘchĂ©, Ă©videmment, les banques, les grands commerçants et les dĂ©veloppeurs immobiliers d’augmenter leurs profits avec l’aggravation de la crise, car « dans toute affaire de spĂ©culation, chacun sait que la dĂ©bĂącle viendra un jour, mais chacun espĂšre qu’elle emportera son voisin aprĂšs qu’il aura lui‑mĂȘme recueilli la pluie d’or au passage et l’aura mise en sĂ»retĂ©. AprĂšs moi le dĂ©luge ! Telle est la devise de tout capitaliste et de toute nation capitaliste. Â»

La cerise sur le gĂąteau vint avec la soi-disant « ingĂ©nierie financiĂšre Â», une sĂ©rie de mesures d’apparence complexe prises par la banque centrale du pays depuis 2016 pour assurer les liquiditĂ©s en dollars US. Initialement cĂ©lĂ©brĂ©es par le FMI et la presse spĂ©cialisĂ©e, elle se sont avĂ©rĂ©es n’ĂȘtre que de vulgaires tromperies comptables permettant Ă  la bourgeoisie de mettre ses affaires en ordre, c’est-Ă -dire de transformer ses propres pertes en dette souveraine avant l’effondrement inĂ©vitable, comme un condamnĂ© Ă  mort qui prend son temps pour fumer sa derniĂšre cigarette avant de monter Ă  l’échafaud.

Corruption, exploitation, qui peut achever cette classe dirigeante ?

Il ne fait aucun doute que la corruption est un phĂ©nomĂšne gĂ©nĂ©ralisĂ© au Liban, et personne ne le nie. MĂȘme les dirigeants politiques qui tiennent les rĂȘnes du pays depuis trente ans le reconnaissent et brandissent le slogan de la lutte contre la corruption, tout comme les institutions internationales, le prĂ©sident français, les ONG, les dirigeants des banques, le parti communiste libanais et bien sĂ»r les manifestant.e.s dans les rues de Beyrouth. Mais le mot « corruption Â» lui-mĂȘme implique l’existence d’un corps sain, ou d’une base saine qui est ensuite corrompue. OĂč se trouve cette base saine, Ă  quoi ressemble-t-elle, personne ne nous l’a encore dit. Ce flou artistique soigneusement entretenu ouvre grand la porte aux approches moralistes de la lutte politique, voilant les relations sociales et les rapports de classe. Ainsi, les pauvres qui se dĂ©brouillent pour Ă©viter de payer une facture d’électricitĂ© sont des « corrompu.e.s Â» au mĂȘme titre que des entrepreneurs ou des banquiers qui rĂ©coltent des milliards ! C’est lĂ  qu’entrent en scĂšne les crĂ©tins des classes moyennes Ă©duquĂ©es pour jouer le rĂŽle des moralisateurs et des gardiens des valeurs et nous expliquer que « le peuple libanais a la corruption dans le sang Â» ou encore « un peuple pareil mĂ©rite pareils dirigeants ».

La corruption n’est pas l’origine du mal mais une consĂ©quence, un symptĂŽme qui joue son rĂŽle « utile Â» dans le processus d’accumulation et de reproduction de la classe dirigeante dans on ensemble. Personne n’a parlĂ© de corruption durant les trente annĂ©es oĂč la dette souveraine fut mise au service de l’enrichissement des banquiers, bien au contraire. Le gouverneur de la banque centrale libanaise (Banque du Liban), architecte de ce systĂšme, a reçu des dizaines de prix internationaux pour sa bonne gestion de l’économie monĂ©taire, dont deux lĂ©gions d’honneurs de la prĂ©sidence française et le privilĂšge de sonner la cloche du Dow Jones. Il semblerait que personne dans ces honnĂȘtes institutions n’ait remarquĂ© que les premiers ministres successifs du Liban, qui ont nommĂ© le gouverneur et renouvelĂ© son mandat, Ă©taient eux-mĂȘmes actionnaires des banques libanaises ? Une autre facette importante de la corruption est la distribution des postes de hauts fonctionnaires, surtout dans les ports et aĂ©roports, selon la loyautĂ© politique et ethnique et non la compĂ©tence. Ce fait donne aux diffĂ©rents capitalistes commerciaux leurs accĂšs Ă  ces lieux stratĂ©giques d’accumulation par le biais des partis au pouvoir, et organise Ă  un certain degrĂ© la compĂ©tition anarchique Ă  laquelle ils se livrent. Bien entendu, ces hauts fonctionnaires, officiers de l’armĂ©e et des douanes, etc
 prennent leur petite part du gĂąteau et sont protĂ©gĂ©s par leurs parrains politiques, mais ils sont avant tout jugĂ©s selon leur capacitĂ© Ă  veiller aux intĂ©rĂȘts des grands capitalistes qui se cachent derriĂšre les partis.

Par exemple, le Courant Patriotique Libre, parti du prĂ©sident actuel Michel Aoun, a longtemps promis de combattre la corruption et de rĂ©former les institutions, flattant ainsi sa base petite bourgeoise en quĂȘte de moralisation de la vie politique. Mais son accession graduelle aux leviers du pouvoir au cours de la derniĂšre dĂ©cennie s’est accompagnĂ©e de son rapprochement de la grande bourgeoisie chrĂ©tienne, et sa participation complĂšte Ă  la distribution des postes des hauts fonctionnaires, le parti rĂ©clamant publiquement sa part au nom de la « dĂ©fense des intĂ©rĂȘts chrĂ©tiens dans l’Etat Â». C’est ainsi que le chef du parti, Gebran Bassil, personnification caricaturale du petit parvenu, est devenu l’une des personnalitĂ©s les plus dĂ©testĂ©es du pays. Quant au Hezbollah qui a Ă©mergĂ© dans les annĂ©es 1980 des milieux pauvres chiites, il a accompagnĂ© l’émergence d’une nouvelle bourgeoisie dans ce mĂȘme milieu religieux (surtout commerciale et immobiliĂšre) et est devenu lui aussi membre de la clique au pouvoir, dĂ©fendant les intĂ©rĂȘts de « sa Â» bourgeoisie au nom de l’intĂ©rĂȘt de la « communautĂ© chiite Â» dans son ensemble. Avec l’accĂ©lĂ©ration de la crise, la compĂ©tition entre capitalistes s’est accrue et la corruption aussi. Cette derniĂšre n’est donc pas une tumeur maligne qui croĂźt sur un corps sain, mais constitue un des moyens de rĂ©gulation de la compĂ©tition entre les capitalistes en organisant -notamment- leur accĂšs au pouvoir Ă©tatique, une manifestation spĂ©cifique du phĂ©nomĂšne dĂ©crit par Marx et Engels qui disent que le « gouvernement moderne n’est qu’un comitĂ© qui gĂšre les affaires communes de la classe bourgeoise tout entiĂšre. Â»

Vers une radicalisation de la lutte ?

PrĂšs d’un an aprĂšs le dĂ©but du mouvement, les manifestations et les blocages de rues Ă  Beyrouth et dans toutes les rĂ©gions du pays ont fait chuter deux gouvernements. C’est un signe de la profondeur de la crise politique que traverse la classe dirigeante, en plus de la crise Ă©conomique. Il est dĂ©sormais clair qu’une majoritĂ© de la population ne croit plus en la capacitĂ© ni mĂȘme la volontĂ© des dirigeants d’apporter une solution favorable Ă  ses problĂšmes. Mais ce manque manifeste de lĂ©gitimitĂ© populaire n’a Ă©videmment pas menĂ© la classe dirigeante Ă  dĂ©missionner dans son ensemble, contrairement aux vƓux des franges les plus naĂŻves du mouvement, qui souhaitaient l’instauration d’un « gouvernement indĂ©pendant Â» aux pouvoirs exceptionnels pour assurer la transition vers un nouveau rĂ©gime.

MĂȘme si un gouvernement indĂ©pendant reprĂ©sentant d’une maniĂšre ou d’une autre les aspirations du mouvement Ă©tait nommĂ©, ça ne changerait pas grand-chose Ă  l’affaire. Tout simplement, les dĂ©cisions qui iraient Ă  l’encontre des intĂ©rĂȘts de la classe dirigeante ne seraient jamais appliquĂ©es. C’est que l’appareil d’Etat n’est pas une institution neutre qui n’attend que la bonne direction pour se mettre au service du peuple ; sa fonction historique, au contraire, est en fin de compte d’assurer les profits des capitalistes et la reproduction des rapports sociaux existants. La classe dirigeante, retranchĂ©e dans les institutions de l’Etat, ses forces armĂ©es, sa police, sa justice, les banques et les mĂ©dias, est prĂȘte Ă  mener le pays jusqu’à l’abĂźme de la guerre civile, comme elle l’a fait par le passĂ©, plutĂŽt que de renoncer Ă  ses privilĂšges : elle ne va pas abandonner la scĂšne sans un bon coup de pied aux fesses.

Comment donc frapper ce pouvoir politique, financier et religieux, cette hydre Ă  plusieurs tĂȘtes qui possĂšdent et contrĂŽlent le pays, tout en dĂ©passant les clivages ethniques et confessionnels auxquels la classe dirigeante essaie constamment de rĂ©duire la population ? Une ouverture stratĂ©gique pour le mouvement pourrait bien venir des centres d’accumulation eux-mĂȘmes. Si la corruption et l’accĂšs au pouvoir de l’Etat, comme nous l’avons vu, facilite la rĂ©colte des profits et organise la compĂ©tition anarchique entre les capitalistes, ces derniers ne peuvent pas contourner l’exploitation de la force de travail dans le processus d’accumulation. Qui donc transporte les marchandises sur le port et l’aĂ©roport, qui construit et remplit les entrepĂŽts, fait tourner les centres commerciaux, les hĂŽtels, les hĂŽpitaux publics comme privĂ©s, les Ă©coles et les universitĂ©s ? Qui construit les routes et les autres infrastructures qui rapportent tant d’argent aux entrepreneurs ? Qui enfin effectue les opĂ©rations financiĂšres qui rapportent des milliards aux banquiers ? C’est la classe des travailleur.e.s, la classe de celles et ceux qui n’ont que leur force de travail Ă  vendre et dont les capitalistes, corrompus ou « honnĂȘtes Â», ne pourront jamais se dĂ©barrasser. Toutes ces femmes et ces hommes, par la position qu’elles et ils occupent dans le processus de production, ont entre leurs mains le potentiel de stopper net la machine Ă  produire des profits, pour la rediriger vers la satisfaction des besoins humains. Il est nĂ©cessaire de rappeler ce fait basique, car malgrĂ© toutes les spĂ©cificitĂ©s, complications et mystifications dont se drapent les analyses de la situation au Liban, ce pays fait bien partie de l’universel capitaliste, et la bourgeoisie libanaise a elle aussi « produit ses propres fossoyeurs. Â»

Elle en est d’ailleurs bien consciente, car elle cherche continuellement Ă  pĂ©nĂ©trer les syndicats, corrompre leurs direction et diviser entre travailleur.e.s libanais.e.s et non-libanais.e.s. Le pouvoir potentiel d’une classe ouvriĂšre unie dans l’organisation et l’action a Ă©tĂ© entrevu lors du dernier grand mouvement syndical, celui des instituteurs et institutrices des Ă©coles publiques en 2014-2015. DĂ©passant les divisions confessionnelles qui battaient pourtant leur plein sur fond d’intervention du Hezbollah aux cĂŽtĂ©s du rĂ©gime d’Assad en Syrie, ce mouvement a rĂ©ussi Ă  rassembler des centaines de milliers de personnes dans les rues autour d’un noyau de quelques milliers d’instits organisĂ©.e.s en syndicat. Les rĂ©volutions de la derniĂšre dĂ©cennie ont aussi montrĂ© la nĂ©cessitĂ© et le pouvoir du lien entre la rue et le lieu de travail, ainsi la campagne ouvriĂšre de « Tatheer Â» (purification) a pourchassĂ© les patrons Ă©gyptiens jugĂ©s trop proches du prĂ©sident Moubarak, et la grĂšve des employĂ©.e.s des ports et des banques a portĂ© le coup de grĂące au prĂ©sident Omar al Bachir au Soudan.

Celles et ceux qui travaillent ne sont donc pas simplement des victimes du rĂ©gime libanais, mais aussi ses potentiels fossoyeurs. Mais cette transformation de la « classe en soi Â» vers la « classe pour soi Â» n’aura pas lieu du jour au lendemain, en rĂ©ponse aux slogans propagandistes et proclamatoires du type « tout le pouvoir Ă  la classe ouvriĂšre Â» brandit par de petites organisations plus prĂ©sentes sur les rĂ©seaux sociaux que sur le terrain. Il faut un travail patient d’organisation qui encourage les syndicats indĂ©pendants des partis au pouvoir, et qui essaie de faire le lien entre les diffĂ©rentes luttes Ă©conomiques qui ne manqueront pas de se dĂ©clencher, tout en Ă©vitant le double piĂšge de la sĂ©paration entre syndicalisme et politique, et celui de la sĂ©paration entre travailleur.e.s Ă©trangĂšr.e.s et libanais.e.s ; qu’on le veuille ou non, la classe ouvriĂšre au Liban est multinationale et multiethnique, soit elle s’unit pour sauver le pays, soit elle se met de cĂŽtĂ©, impuissante, divisĂ©e, laissant le champ libre aux brigands locaux et rĂ©gionaux pour se saisir de ce qui reste du Liban.

Illustration : Bilal Hussein/AP/Sipa.

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Article publié le 17 Sep 2020 sur Contretemps.eu