Une impressionniste au Musée d’Orsay jusqu’au 22 septembre 2019.
Eh oui, une femme peintre née en 1841, et morte trop rapidement en 1895 à Paris, deux ans avant que l’École des Beaux-Arts ne s’ouvre enfin aux femmes.

Et pourtant, elle participa à sept expos impressionnistes sur les huit qui eurent lieu. Absence motivée pour accoucher de sa fille Julie… Seuls Monet et Pissarro furent plus assidus. Morisot est l’unique femme du groupe et en est un des maillons fondateurs. L’expo comporte 75 œuvres, la moitié issue de collections privées.
Elle décide de franchir le pas et de devenir une artiste peintre à part entière et de ne pas se limiter aux leçons de piano et d’aquarelle que l’on donnait aux jeunes filles de bonne famille d’alors. Elle le revendique dans son autoportrait où elle se peint souriante, mais décidée.
C’est un manifeste pour affirmer, qu’elle est une femme peintre accomplie.
Sa sœur, Edma Pontillon, née Morisot, le confirme en la peignant palette en main, inspirée, réalisant une toile.

Elle commence par être copiste au Louvre puis appuyée par ses parents prend des leçons chez Camille Corot. Au début elle s’inspire d’Édouard Manet qui la prendra pour modèle et réalisera 12 toiles d’elle, fasciné par sa beauté sombre. Manet se mêle de retoucher ses tableaux ce qui l’agace, mais la flatte aussi. Trouble liaison. Elle en deviendra indépendante et finira par épouser le frère Eugène Manet, beaucoup plus compréhensif. Il s’occupera de sa carrière, mais elle signera toujours ses toiles de son nom de jeune fille. Elle renverse les rôles et les genres, et elle croque son mari qui prend soin de leur enfant, ce qui est précurseur pour l’époque. Elle peint une joie de vivre en famille, champêtre et agréable. Ses nuances de blanc sont très belles. Elle peindra les toilettes élégantes des jeunes filles en robes de bal. Elle représente avec tendresse le personnel de maison féminin. Les blancs, roses, gris sont déclinés avec délicatesse. A la fin les touches sont plus allusives, et c’est un style non fini que j’aime bien, un flou plus éthéré. Elle suggère le fond, l’essentiel est flou, et là, elle est révolutionnaire, car elle veut fixer une ambiance, une atmosphère.
Un critique dira qu’il n’y aurait eu qu’un seul vrai impressionniste et c’est Morisot ! Peut-être, en y ajoutant le sublime Monet tout de même !

Mais il est vrai qu’elle transgresse les règles, elle compose des morceaux de toile non finie et on y discerne le geste de l’artiste, sa touche est libre. Pourtant elle est victime de critiques assez machistes de l’époque malgré le soutien de ses amis peintres impressionnistes. Elle dira à ce sujet : « Je ne crois pas qu’il n’y ait jamais eu un homme traitant une femme d’égale à égal et c’est tout ce que j’aurais demandé car je sais que je les vaux. »
Ses toiles reflètent une ambiance d’intimité, d’affection, de fraîcheur, avec des touches rapides d’instantanéité, et un trait plus nébuleux. C’est bien l’ange de l’inachevé. Elle crée un halo irréel, elle brouille l’intérieur et l’extérieur qui communiquent poétiquement : baies vitrées, vérandas, fenêtres, et seuils qui laissent entrer la lumière du dehors. Ses représentations sont très modernes avec des impressions de mouvement, une évanescence de la touche et une diffraction de la lumière. Une belle musique semble s’en dégager, elle peindra d’ailleurs sa fille jouant du violon et elle dira : « Le rêve c’est la vie. »
Elle n’avait pas de désir de glorification après la mort, elle vivait dans l’impulsion de l’instant. Il est vrai que ses représentations sont des scènes bourgeoises du dix-neuvième siècle, énormément de femmes avec leurs enfants, (proches de Renoir et de Mary Cassatt), peu de nues, mais quelques-uns tout de même très délicatement pudiques et de belles marines trop rares aussi. Elle restera dans sa classe sociale. Elle n’aura pas la hardiesse de Suzanne Valadon qui réalisera des nus masculins, ni la démarche rebelle de Camille Claudel qui le paiera chèrement. Mais elle saura s’affirmer et elle décidera de son tableau quand il est fini ou non et elle ira plus loin que certains impressionnistes en créant des toiles non apprêtées aux touches esquissées. Elle avait conscience de son combat féministe en écrivant en 1871 : « Je n’obtiendrai mon indépendance qu’à force de persévérance et en manifestant très ouvertement l’intention de m’émanciper. » Des risques, elle en prendra dans ses réalisations picturales. Habitée par une sombre ardence baudelairienne, mélancolique avec son grand regard noir, elle rentrera pourtant dans l’intimité de ses amis peintres, ses confrères, et essaiera d’arranger leurs brouilles. Elle défendra ainsi les peintres pointillistes Seurat et Signac. Elle était l’amie de Zola et de Mallarmé qui la soutiendra toujours d’une indéfectible amitié faisant acheter une de ses toiles par l’État. « Son œuvre aura été le journal d’une femme » dira Paul Valéry.

Elle meurt à 54 ans en soignant sa fille d’une grippe que l’on n’appelait pas encore espagnole à l’époque. Elle est décrétée « sans profession » par les abrutis de l’état civil. Elle aura pourtant réalisé 423 tableaux, 191 pastels, 240 aquarelles, 8 gravures et 2 sculptures.

Un an après sa mort, une grande expo posthume est organisée par sa fille Julie (390 œuvres) avec l’aide de Monet, Renoir, Degas et Mallarmé en 1896 à la galerie Durand-Ruel. Morisot disait que « le rêve est plus vrai que la réalité ; on y agit soi, vraiment soi, si on a une âme, elle est là. »

Allez voir ces souffles oniriques au Musée d’Orsay, ils berceront vos yeux.

Patricio Salcedo


Article publié le 09 Sep 2019 sur Monde-libertaire.fr