Janvier 24, 2022
Par Union Communiste Libertaire (UCL)
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Dans le monde agricole, les femmes représentent 25% des «  cheffes d’exploitation  » ou «  co-exploitantes  ». Alors, quand une personne arrive sur une ferme et demande à une femme «  Il est où le patron  ?  », elle a de bonnes chances de l’avoir en face d’elle.

« Il est où le patron  ?  » c’est pourtant une de ces phrases que les agricultrices entendent de façon récurrente. C’est aussi le titre que Maud Bénézit et les Paysannes en Polaire ont choisi pour leur bande dessinée. Celle-ci chronique avec beaucoup d’humour le quotidien de trois paysannes, marqué par la récurrence d’oppressions sexistes.

Certaines de ces oppressions sont spécifiques au milieu agricole, comme la question du statut social et du «  conjoint collaborateur  » (très majoritairement occupé par les femmes). Avec ce statut les chefs d’exploitation cotisent pour leur conjointe, pour des droits à la retraite moindres et sous condition que la conjointe ne soit pas rémunérée  !

La faible présence des femmes dans les instances et syndicats agricoles est également abordée  : «  la parité à la Confédération paysanne, on l’a arrachée à seulement un tiers de femmes pour deux tiers d’hommes  » [1].

La répartition genrée des tâches sur la ferme est bien sûr illustrée, notamment à travers une femme qui prend en charge l’ensemble des tâches domestiques en plus de la traite des vaches et la transformation en fromage, pendant que son mari laboure. Autre problématique  : le matériel agricole est conçu pour les hommes  : «  Pierre a fait le quai de traite à sa hauteur  ».
L’abondance de représentations genrées saute aux yeux  : travaux difficiles et pénibles pour l’homme, tâches minutieuses et délicates pour la femme… Comme le dit un homme politique à une paysanne  :
«  Mais vous n’êtes pas vraiment sur la ferme, vous êtes à côté non  ?  »

Sexisme agricole et sexisme ordinaire

Plusieurs anecdotes de sexisme ordinaire sont relevées, dans l’espace public («  on peut rien vous refuser avec un si joli sourire  »), comme dans l’espace privé («  bravo à Anouk qui a ouvert les huîtres  !  »). Et comme souvent, un homme «  rend service  » à une agricultrice en lui retirant des mains une tronçonneuse «  pour lui expliquer  ».

L’apicultrice de la bande dessinée, homosexuelle, pointe également la peur de s’afficher en couple dans son village. Le sentiment féministe se développe page après page, et une paysanne passe d’un «  Ah non moi j’suis pas féministe. […] Je me sens plus humaniste.  » à la participation à des réunions et chantiers non-mixtes.

Cette immersion dans le contexte agricole et rural est réussie. Sont parfaitement expliquée les difficultés liées à l’installation, la question de la transmission des fermes, le poids des normes sanitaires et des démarches administratives au milieu d’instances qui s’accrochent au modèle industriel dominant, la place centrale de la formation et de la coopération.

Il est où le patron sonne très juste, loin des caricatures sur la campagne et l’agriculture. C’est une bande dessinée très riche, où chaque bulle compte et nous invite à approfondir les sujets et à s’intéresser de plus près aux luttes antipatriarcales agricoles  [2].

Et comme l’a dit une collègue, éleveuse associée à son mari en GAEC  [3], lorsqu’elle a aperçu le livre dans notre magasin de producteurices  : «  Elle est là la patronne  !  »

Éric (UCL Livradois)

  • Maud Bénézit & les Paysannes en Polaire, Il est où le patron ? Chroniques de paysannes, éditions MARAbulles, 2021, 176 pages, 19,95 euros.



Source: Unioncommunistelibertaire.org