Juin 20, 2022
Par Dijoncter
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Par temps de canicule la revue « terrestres Â» republie un article de 2019. Chronique de l’écocide, que faire de cette canicule comme moment et affect politique ?

Chronique de l’écocide. Depuis plusieurs annĂ©es, le « jour du dĂ©passement Â», symbole d’une Ă©conomie de prĂ©dation qui conduit l’humanitĂ© Ă  accĂ©lĂ©rer le pillage de la Terre, coĂŻncide avec des vagues de chaleur sans prĂ©cĂ©dent Ă  travers le monde. Assiste-t-on enfin Ă  la rencontre du monde sensible et du monde intelligible ? Comment transformer la violence de ces Ă©pisodes en Ă©nergie politique ?

Jusqu’à peu, la chaleur de l’étĂ© instaurait une souverainetĂ© particuliĂšre sur les corps et les esprits : y dominaient des affects d’excitation, des dĂ©sirs de dĂ©lassement et d’évasion – mĂȘme pour ceux, nombreux, qui ne partent pas en vacances. DĂ©sormais, la pĂ©riode estivale se couvre d’une gravitĂ© croissante, d’un malaise devant une nature qui rechigne Ă  accueillir paisiblement les loisirs et le repos des humains. Plus qu’une campagne Ă©lectorale ou la publication d’un Ă©niĂšme rapport scientifique, l’étĂ© joue un rĂŽle central dans l’avancĂ©e des thĂšmes Ă©cologiques dans l’opinion publique. UniversitĂ© d’étĂ© Ă  ciel ouvert, le temps qu’il fait permet d’éprouver et de rencontrer l’épaisseur de la catastrophe climatique.

Saisi dans le bain-marie caniculaire, un nombre croissant de Français, d’EuropĂ©ens, d’Indiens1 dĂ©couvre par les travaux pratiques la science patiemment Ă©tablie par le GIEC. DerriĂšre les volets clos ou dans le son hachurĂ© des ventilateurs, les lointains discours alarmistes semblent envahir de leurs murmures amers chaque gorgĂ©e d’eau ou piĂšce fraĂźche. DĂšs 10h du matin, les abstraites projections des courbes de CO2 se confondent Ă©trangement avec l’ombre des murs de la ville : les curieuses lignes qu’ils dessinent sur le sol ou les brutales verticales qui se dĂ©gagent des bĂątiments valent une bonne leçon de climatologie. On sait maintenant que la terre a le profil d’une gueule cassĂ©e et que le siĂšcle pourrait bien offrir Ă  l’humanitĂ© industrielle les moyens ultimes de l’écocide.

DĂ©faite du scepticisme Ă©cologique

BouffĂ©e d’air chaud ou bouffĂ©e d’angoisse ? Depuis 30 ans, l’ensemble des mĂ©dias de masse ont beaucoup contribuĂ© Ă  biaiser le cadrage de la question climatique. Finalement, dans le sauna mĂ©tropolitain, ils ont tranchĂ© la question : le rĂ©chauffement est une affaire sĂ©rieuse. Davantage que les petits comptoirs idĂ©ologiques fort rentables des Luc Ferry, GĂ©rald Bronner, Pascal Bruckner, Jean de KervasoudĂ©, BenoĂźt Rittaud, Bruno Tertrais qui ont largement participĂ© Ă  leurrer le public sur les enjeux Ă©cologiques2. La postĂ©ritĂ©, s’il y en a une, se souviendra avec quelle assurance et constance tout ce beau monde a matraquĂ© les esprits et semĂ© la plus grande confusion pendant une double dĂ©cennie sur l’ensemble des sujets Ă©cologiques3.

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L’étrange dĂ©faite est d’abord celle de tous ces scribouillards qui feuilletonnent la misĂ©rable vie politique française, de ces confĂ©renciers Ăšs philosophie qui invitent Ă  apprendre Ă  vivre en Ă©cartant dĂ©libĂ©rĂ©ment la question politique et mĂ©taphysique centrale de notre Ă©poque, de ces micro-cravates imposant leurs diverses obsessions Ă  tout le pays. L’immersion dans les archives de la presse dominante illustrerait le nĂ©ant informationnel dans lequel ces fabriques de l’information ont plongĂ© leur lectorat, ou pire, la dĂ©sinformation rĂ©guliĂšre qu’ils ont propagĂ©e durant toutes ces annĂ©es.

Dans cet accident industriel mĂ©diatique de longue pĂ©riode Ă©merge la voix d’un des Ă©ditocrates les plus conformistes, pro-business et pro-gouvernementaux qui puissent exister : Jean-Michel Aphatie. Mieux vaut attendre les maigres fraĂźcheurs de la nuit pour Ă©couter avec Ă©tonnement ce chroniqueur en appeler Ă  la dĂ©croissance sur une radio incitant sans cesse par ses batteries publicitaires Ă  vivre en parfait larbin de l’Economie. A une heure de grande Ă©coute, Aphatie explique dans sa chronique que nous vivons notre premiĂšre canicule politique, que les hommes sont responsables du rĂ©chauffement climatique et que ce que la politique a fait, elle peut le dĂ©faire : « Les esprits malins (
) parlent de croissance verte pour lutter contre les dĂ©rĂšglements climatiques et changer les modes de production. Mais le mot est faux. Le concept n’existe pas. Ce qu’il faut organiser, c’est la dĂ©croissance. Consommer moins, voyager moins, se dĂ©placer moins, produire moins : c’est de la dĂ©croissance. (
) Nous sommes prisonniers. Nous assistons au dĂ©rĂšglement climatique. Nous ne savons pas comment changer nos modes de production pour y faire face4 Â». PassĂ© le vertige d’un tel diagnostic, Aphatie suspend son survol critique et regagne des terres idĂ©ologiques bien cadastrĂ©es : finalement, affirme-t-il, une politique dĂ©croissante est compromise au regard de l’importance de la faim dans le monde et de la forte croissance dĂ©mographique Ă  venir. VoilĂ  comment s’achĂšve le rĂ©veil brutal d’un demi-lucide : en dĂ©politisant les phĂ©nomĂšnes sociaux et en expliquant que l’ordre du monde est inaltĂ©rable. Convoquer ces deux enjeux importants, qui mĂ©ritent une analyse en soi plutĂŽt que de servir d’épouvantail, conduit Ă  neutraliser complĂštement la charge subversive initiale de sa chronique. Conclusion : la dĂ©croissance est nĂ©cessaire, mais impossible. L’ébranlement idĂ©ologique d’Aphatie est de plus courte durĂ©e que le temps de sa chronique.

La dĂ©croissance, un mot dĂ©jĂ  usĂ© ?




Source: Dijoncter.info