Décembre 19, 2022
Par Lundi matin
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Le festival d’Angoulême est depuis des années critiqué pour son entre-soi et ses difficultés à s’ouvrir à une nouvelle génération d’autrices. Comme un symbole, en 2016, la liste des trente auteurs éligibles au Grand prix du festival était exclusivement masculine. Depuis, à chaque édition, bien que les organisateurs fassent quelques efforts sous la pression, les polémiques s’enchaînent à propos de la programmation du festival de référence, et de son manque de représentativité.

Aussi, si cette année, Bastien Vivès fut la cible des pétitionnaires, c’est notamment en raison de ses insultes passées envers Emma Clit, dessinatrice féministe et engagée à gauche. En 2017, elle publiait sur sa page facebook une série de dessins visant à populariser le concept de charge mentale, forgé par la sociologue Monique Haicault. Cette notion sert notamment à pointer le fait que l’organisation du travail domestique est essentiellement portée par les femmes, y compris lorsque l’exécution des tâches ménagères semble également répartie. Face au succès de cette courte bande dessinée, Emma Clit avait été la cible d’une vague de harcèlement masculiniste. Parallèlement, plusieurs dessinateurs reconnus affichaient leur mépris pour le style du dessin (Emma Clit se définit elle-même comme « dessinatrice de trucs moches, mais qui veulent dire des choses ») , mais aussi pour le discours mis en avant, qualifié le plus souvent de simpliste. Sur sa propre page facebook, Vivès allait plus loin, en postant plusieurs commentaires orduriers et scabreux concernant Emma Clit et même son fils.

Aujourd’hui au cœur d’une polémique intense, Bastien Vivès présente ses excuses à Emma Clit, et il affirme lucidement que « les réseaux sociaux l’avaient rendu con ». Il fait remarquer qu’il avait, en conséquence, quitté facebook peu après cet épisode. Cinq ans après, Emma Clit est bien entendu libre de refuser ces excuses, comme de douter de leur sincérité.

Ces raisons de critiquer Bastien Vivès, et de questionner la reconnaissance octroyée à différents auteurs au dépends d’autres ont leur légitimité. Il n’y a pas lieu de considérer que l’industrie culturelle devrait être exemptée des critiques ou de la mise à jour des rapports de force qui existent en son sein. Pour autant, c’est un troisième argument, ressassé dans plusieurs des pétitions initiée contre cette exposition, qui a eu le plus d’écho, et retenu l’attention médiatique. Pour les pétitionnaires (dont le nombre dépasse parfois celui des lecteurs des bandes dessinées critiquées), l’œuvre de Bastien Vivès relèverait, du moins en partie, de la « pédopornographie » et de l’« apologie de l’inceste et de la pédocriminalité ». Cet argument, qui entend refermer l’interprétation d’œuvres fictionnelles, mérite qu’on s’y attarde.

Légalement, la « pédopornographie » est généralement entendue comme la représentation à caractère sexuel d’un enfant, qu’il s’agisse de captation de faits réels ou de représentation réaliste. Si Bastien Vivès est connu pour des romans graphiques au trait fin et au décor réaliste, portant le plus souvent sur la naissance des sentiments (Le Goût du chlore, Polina, Une sœur…), à l’inverse, l’intégralité de ses œuvres pornographiques (dont l’exposition n’était pas prévue à Angoulême) relève d’un style extrêmement différent, proche du cartoon, et d’une narration reprenant les codes de la farce et du burlesque. Dans chacune de ses œuvres pornographiques, il est explicite que les personnages ne renvoient à rien de réel, qu’ils ne peuvent pas exister en dehors du fantasme ou de la fiction. Petit Paul, personnage enfantin présent dans deux bandes dessinées, est doté d’un sexe de 80 centimètres, et subit, au gré de situations plus absurdes les unes que les autres, les assauts de jeune filles ou de femmes dont la poitrine est plus imposante que le reste de leur corps. Souvent, l’effet comique repose sur l’absence de crédibilité des situations et des dialogues. C’est aussi le cas dans une bande dessinée nommée, par provocation et peut-être par mauvais goût, La décharge mentale, qui met en scène une famille incestueuse, dont la mère organise l’abus de ses filles. La situation est vue à travers les yeux d’un homme invité par la famille. Perdu au milieu d’un délire collectif, qu’il rejoint parfois, le personnage appelle fréquemment les parents à s’interroger sur leurs comportements, en omettant le plus souvent de pointer les faits les plus scandaleux. Cette focalisation sur des points annexes fait office de chute dans plusieurs dialogues, et appuie évidemment, par ricochet, sur les faits les plus graves qu’on s’attendait à voir dénoncés.

L’assentiment que nous apportons ou non à une narration est souvent une affaire de distanciation. Au quatrième siècle avant notre ère, Aristote opposait déjà la poièsis, la production de la narration, effectuée le plus souvent avec distance, à la mimesis, qui définit l’art comme imitation du monde. Au vingtième siècle, tant dans le théâtre politique (Brecht en tête) que dans le cinéma de la nouvelle vague, la distanciation visait à interroger le spectateur. Les procédés utilisés ont varié, qu’il s’agisse de la présence d’un narrateur extérieur, du grossissement des traits des personnages, du caractère invraisemblable de l’histoire, ou de l’usage de la métalepse. Dans le théâtre de boulevard, le burlesque et le caractère cocasse des situations ont généralement suffi à ce qu’on ne considère pas que Courteline et Feydeau souhaitaient « faire l’apologie » de ce qu’ils donnaient à voir.

Il est évidemment possible de considérer que les bandes dessinées humoristiques et pornographiques de Bastien Vivès sont de mauvais goût. Par contre, pour peu que l’on prenne en compte la trame narrative, son caractère à la fois peu crédible et scandaleux, l’argument de l’« apologie » semble relever du littéralisme le plus étroit. Un dessin ou une toile n’est pas une justification de ce qui est montré, sauf à considérer que Jérôme Bosch a « fait l’apologie » de la torture ou que Picasso a approuvé le bombardement de Guernica. La représentation d’une pipe n’est pas une pipe, et, selon la célèbre citation de Saussure, le mot « chien » n’a jamais mordu personne.

Une autre forme de littéralisme se trouve dans la mention de l’« illégalité » des œuvres de Bastien Vivès par les pétitionnaires, comme par Charlotte Caubel, secrétaire d’état à la protection de l’enfance. C’est ici mal comprendre, ou feindre d’ignorer, qu’une loi n’existe pas en dehors de ses effets, qu’ils soient dissuasifs ou liés aux interprétations et rapports de force. Une loi s’applique en contexte, en fonction notamment de l’équilibre avec d’autres textes (par exemple ceux censés garantir la liberté de création). En 2018, un honnête citoyen avait d’ailleurs dénoncé Bastien Vivès au procureur général François Molins. L’affaire fut classée pour « absence d’infraction ».

Les personnages n’étant pas des êtres réels, et la mise en scène par le dessin ne mettant en jeu le corps d’aucun acteur, l’argument du « manque de respect pour les victimes » ne semble pas pertinent. Ou alors, si l’on considère que la simple mise en circulation d’une œuvre représentant un crime (dans le cas d’espèce, sous blister, avec interdiction aux mineurs et présence d’un avertissement) est une offense à toutes les personnes qui ont subi des actes analogues au cours de leur vie, alors peut-être devrions nous cesser aussi de représenter ou de mettre en scène les meurtres, les violences policières ou les crimes de guerre. Et d’ailleurs, puisqu’il ne faudrait pas s’arrêter en si bon chemin, peut-être devrions-nous souhaiter que les frontières de ce nouvel art safe ne s’arrêtent pas aux arts visuels.

Si les œuvres, comme les lois, peuvent avoir plusieurs interprétations, et si l’art peut être équivoque, il semble difficile de voir dans les œuvres burlesques de Bastien Vivès une volonté réaliste ou une caution aux actes montrés. Dans Les melons de la colère, premier ouvrage dans lequel nous rencontrons le personnage de Petit Paul, sa sœur est détruite à la fois par le viol que des médecins lui ont fait subir et par le fait que son père ne l’a pas crue.

Enfin, face à un autre argument mis en avant, celui de l’« incitation », nous vient le mot de Jean Paulhan, éditeur du marquis de Sade, qui n’imaginait pas « un homme à qui la lecture de Sade donnerait envie de couper en morceaux sa femme, ou sa mère, ou son enfant. » Pourtant, si les adversaires de Bastien Vivès ne s’imaginent pas influençables par ses œuvres, ils affirment que la circulation de ses bandes dessinées ferait courir un danger en encourageant le passage à l’acte. Face au nombre important d’images qui s’imposent à nous et sont susceptibles d’influencer nos imaginaires, nous sommes pourtant plus nombreux à ne pas reproduire les scènes de violence présentes dans la plupart des fictions, pas plus que nous ne nous sommes mis à réaliser dans nos existences ce que nous avons commis sur GTA ou Mortal Kombat. Pourtant, sans que sa pertinence ne soit jamais évaluée, l’argument de « l’incitation » que constituerait une image semble une évidence pour beaucoup.

Pour orienter l’interprétation des œuvres de Bastien Vivès, des messages postés sur un forum il y a deux décennies par celui qui était encore étudiant sont aujourd’hui exhumés. Au milieu de ses blagues de troll légèrement nihiliste, quand il s’exprime sérieusement, Vivès peut faire part de sa fascination pour le style d’un artiste, dessinateur d’un manga pédopornographique mettant en scène de très jeunes enfants, tout en qualifiant la défense de la pédophilie d’« abjecte ». Il confie avoir parfois ressenti une attirance pour un enfant, ce qu’il qualifie de « sentiment humain que tout le monde peut avoir », et qui ne saurait déclencher aucun passage à l’acte. Dans un autre message, avec un brin d’autodérision, il explique que la question de l’inceste le « travaille », et que sa mise en scène dans l’art vise à « exorciser ».

Il y a quelques années, dans plusieurs interviews dont des extraits tronqués sont aujourd’hui cités à charge, Bastien Vivès a plusieurs fois déclaré que ses personnages enfantins étaient surtout la projection de lui-même, et le dessin une manière de représenter des souvenirs, des fantasmes, ou des désirs qu’on n’a aucunement l’intention de réaliser. En 2018, dans un billet publié sur Slate.fr, à propos de la bande dessinée Petit Paul, Gilles Juan, formateur en animation numérique, reprenait la distinction opérée par le psychanalyste Serge Tisseron entre désir, souhait et acte. Il écrivait notamment : « Par opposition au désir, le souhait est le désir dont on espère consciemment la réalisation. Et tandis que le désir est neutre d’un point de vue moral (ne pas se fouetter si l’on a des rêves incestueux !), le souhait, lui, nous rapproche de l’acte, il est l’acte envisagé pour de bon. Or à ma connaissance, Bastien Vivès ne va pas distribuer de bonbons à la sortie des écoles. Le désir qui surgit, lui, ne nous rapproche pas automatiquement de l’acte. Vivès dessine ses fantasmes ? Puissent celles et ceux qui ont les mêmes choisir eux-aussi cette voie, plutôt que de s’aventurer sur le chemin du souhait. »

Loin de ses récits burlesques, dans des romans graphiques extrêmement travaillés, Le goût du chlore, Polina, Une sœur, Le chemisier, considérés par beaucoup comme des chefs-d’oeuvre, Vivès donne à voir la part d’inconscient dans le surgissement du désir. Portant sur les premiers émois et le début de la relation amoureuse, ces ouvrages montrent la gaucherie adolescente, les détails surinterprétés dans l’attitude de l’autre, la façon dont deux êtres mettent en commun ce qui peut les rapprocher. Vivès raconte finement le sens pris par des moments minuscules, lors desquels chaque mot et chaque fait semble à sa place.

En raison de la subtilité de ses personnages féminins et de l’attention particulière portée à leur désir, Bastien Vivès a pendant longtemps été considéré comme atypique dans le champ de la bande dessinée. C’est ce qui lui valait d’être invité en 2017 par le média féministe Madmoizelle. Dans cet entretien, l’auteur s’interrogeait sur la place du fantasme incestueux dans la structuration du désir, sans que personne ne trouve à y redire à l’époque. Bastien Vivès était alors questionné sur Une sœur, œuvre qui met à jour la place de l’inconscient dans le choix de l’objet du désir. Les propos tenus à l’époque sont aujourd’hui cités sur les réseaux sociaux comme une preuve de l’« apologie de l’inceste » à laquelle se livrerait Vivès, et la rédaction de Madmoizelle a décidé de dépublier l’entretien.

Une sœur n’est pourtant pas le récit d’une relation incestueuse. Dans les premières scènes, le héros, âgé de treize ans, apprend à la fois que la mère de la jeune fille, de trois ans son aînée, qu’il s’apprête à rencontrer, a fait récemment une fausse couche, et que cela fut le cas de sa propre mère avant qu’il naisse. La place des absents, la grande sœur qu’il aurait pu avoir, le petit frère que sa nouvelle amie espérait voir naître, tout cela est au cœur de leur rencontre. La relation oscillera entre la protection sororale, l’amitié et les premiers émois érotiques.

L’adaptation cinématographique, par Charlotte Le Bon, est actuellement en salles sous le titre Falcon lake. Le personnage féminin a évolué, celui de la bande dessinée apparaissant « trop fantasmé » à la réalisatrice. La mention de la fausse couche est éludée, remplacée par des fantômes rodant près du lac. Quelques années après être passé proche de la noyade, le jeune homme, prénommé Bastien (alors qu’il s’appelle Antoine dans la bande dessinée), avoue sa peur de l’eau à l’adolescente. Cette peur, symbolique et semblant en englober d’autres, est au cœur de la rencontre et des échanges entre les deux adolescents. Dans cette initiation, de la première cuite au premier joint en passant par la première fois, chacun des protagonistes est attiré par des personnes plus âgées, ce qui tend à les éloigner.

En interview, Charlotte Le Bon admet avoir mis un peu d’elle dans tous les personnages. Cela ne signifie évidemment pas qu’elle se reconnaîtrait exactement dans le personnage féminin. L’oeuvre est filmée à la pellicule, ce qui facilite l’évocation d’une certaine nostalgie pour une adolescence douce-amère. Ce film est encore à l’affiche, sans que personne ne fasse de correspondance avec les reproches faits à Bastien Vivès.

Dans les deux cas, l’enjeu est pourtant la place du fantasme et de l’inconscient dans une œuvre, et il n’existe pas plus « d’apologie de l’inceste » chez l’un que l’autre. Il ne s’agit pas ici de prendre particulièrement fait et cause pour Bastien Vivès, mais de protéger le droit à l’imaginaire, et la possibilité de se projeter dans tout type de situations, car si à l’avenir les artistes n’osaient plus s’inspirer de leurs fantasmes, ou s’ils devaient s’auto-censurer, alors la diversité des productions artistiques serait en danger.




Source: Lundi.am