Juillet 4, 2022
Par Partage Noir
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Enrique Flores Magón.

Le 1er juillet 1906, le programme du Parti lib√©ral mexicain est publi√©. Celui-ci, de caract√®re d√©mocratique, est utilis√© pour regrouper les lib√©raux et orienter l‚Äôinsurrection qui devient la principale pr√©occupation du PLM. Les groupes s‚Äôarment eux-m√™mes ou avec la collaboration de la Junte, qui s‚Äôoccupe de passer les armes en contrebande. Selon le t√©moignage d‚ÄôEnrique Flores Mag√≥n, cinq zones insurrectionnelles s‚Äôorganisent ainsi. Dans ses instructions pour le soul√®vement, la Junte demande que les lib√©raux qui sont dispos√©s √† prendre les armes doivent s‚Äôengager rapidement et agir… sans attendre d‚Äôautres avis ou signal de la Junte. Elle ordonne aussi que les groupes commencent √† implanter le programme pendant la r√©volution, sans attendre que l‚Äôon l√©gif√®re sur le sujet, qu‚Äôils proc√®dent imm√©diatement √† la suppression des tiendas de raya, qu‚Äôils imposent la journ√©e de huit heures et qu‚Äôils √©tablissent le paiement d‚Äôun salaire minimum d‚Äôun peso. Plus tard, le PLM ne changera pas d‚Äôattitude, exigeant syst√©matiquement la r√©alisation des transformations alors m√™me que la r√©volution est en cours. La Junte esp√®re qu‚Äôen attaquant quelques points strat√©giques, l‚Äôinsurrection se g√©n√©ralisera.

Hilario C. Salas.

La premi√®re attaque doit √™tre dirig√©e contre la douane de Agua Prieta (Sonora) pour ouvrir une br√®che qui facilite les actions dans le sud. Mais les plans du groupe de Douglas en Arizona sont d√©couverts et ses membres appr√©hend√©s le 5 septembre 1906. Le 26 du m√™me mois, un autre groupe attaque Ciudad Jim√©nez (Coahuila.), mais les troupes f√©d√©rales dispersent les rebelles. Le 30, √† Acayuc√†n (Veracruz), un soul√®vement regroupe plus de mille hommes dirig√©s par Hilario C. Salas. Ils sont mis en d√©route, mais la plupart d‚Äôentre eux r√©ussissent √† se r√©fugier dans la sierra. Dans des villages alentour, d‚Äôautres soul√®vements ont lieu √† cette √©poque (Coxcapa, Chinameca, Ixhuatlan, etc.). Malheureusement le soul√®vement le plus important, qui devait avoir lieu √† Ciudad Juarez et qui √©tait le signal attendu par de nombreux groupes r√©volutionnaires dans tout le pays, n‚Äôeut pas lieu. Le gouverneur de Chihuahua, Enrique C. Creel, tendit un pi√®ge aux r√©volutionnaires, et le 19 octobre il r√©ussit √† capturer leurs principaux dirigeants : Juan Sarabia, vice-pr√©sident du PLM, C√©sar Canales et J. de la Torre. A El Paso, les agents am√©ricains captur√®rent Antonio I. Villareal, Lauro Aguirre et le journaliste J. Cano. Ces incarc√©rations d√©sorganis√®rent s√©rieusement le mouvement insurrectionnel, obligeant le PLM √† entrer dans une p√©riode de repli avant de tenter de nouvelles insurrections.

¬ę Allumer la m√®che ¬Ľ

Au cours des mois suivants, les dirigeants du PLM qui ont réussi à échapper à la répression s’efforcent de restructurer la presse du parti Ricardo Flores Magón a réussi à fuir à Sacramento (Californie), Antonio I. Villareal s’est échappé après avoir été arrêté et d’autres, comme Librado Rivera, Lazaro Gutierrez de Lara et Modesto Díaz se sont réfugiés à Los Angeles (Californie).

Le 1er juin 1907, le journal Revolucion para√ģt √† Los Angeles. Les responsables du journal re√ßoivent imm√©diatement les collaborations de Pr√°xedis Guerrero et de Ricardo Flores Mag√≥n. Ce dernier abandonne sa cachette de Sacramento pour se mettre √† la t√™te de la Junte, √† Los Angeles, fin juin. Ricardo Flores Mag√≥n et Villareal, en tant que dirigeants de la Junte, nomment Pr√°xedis G. Guerrero d√©l√©gu√© sp√©cial afin qu‚Äôil incite les travailleurs √† un prochain soul√®vement au Mexique contre la dictature de Porfirio D√≠az. Le manque d‚Äôargent et la r√©pression, auxquels se heurtent les lib√©raux au Mexique et aux √Čtats-Unis, repr√©sentent un grave obstacle pour la pr√©paration du mouvement arm√©. Cependant, malgr√© les arrestations, l‚Äôactivit√© d‚ÄôEnrique Flores Mag√≥n et de Pr√°xedis G. Guerrero permet de maintenir l‚Äôinsurrection. Comme lors de la pr√©c√©dente insurrection de 1906, en 1908 le pays reste divis√© en zones dans lesquelles sont r√©partis soixante-quatre groupes arm√©s.

Les 7 et 8 juin 1908, Ricardo Flores Mag√≥n fait le point sur l‚Äô√©tat de pr√©paration bien incomplet des groupes. Cependant, Ricardo ne souhaite pas l‚Äôajournement de l‚Äôinsurrection car il estime qu‚Äôelle doit servir d‚Äôexemple pour amorcer la r√©bellion des contestataires et, avec elle, la r√©volution. L‚Äôimportant √©tant que la m√®che soit allum√©e. Dans une lettre adress√©e √† Pr√°xedis G. Guerrero et Enrique Flores Mag√≥n, Ricardo insiste sur la n√©cessit√© d‚Äôorienter de fa√ßon ad√©quate le comportement des r√©volutionnaires afin d‚Äôinfluer de mani√®re d√©cisive sur le processus. Il dira avec pr√©monition : Apr√®s son triomphe, aucune r√©volution ne r√©ussit √† faire pr√©valoir ni √† mettre en pratique les id√©aux qui l‚Äôont cr√©√©e car on croit que le nouveau gouvernement fera ce que le peuple devait faire pendant la r√©volution.

Inquiet de la d√©rive bourgeoise de la r√©volution, Ricardo pr√©conise de conseiller aux travailleurs de s‚Äôarmer eux-m√™mes pour d√©fendre ce que la r√©volution leur a donn√©. Pour lui, l‚Äôimportant est d‚ÄôŇďuvrer en tant qu‚Äôanarchistes, m√™me si l‚Äôon ne se fait pas appeler ainsi : donner les terres au peuple au cours de la r√©volution et aussi que le peuple prenne possession des usines, des mines, etc. Pour cela il insiste pour que la Junte approuve les faits accomplis, car ce qui est acquis par les ouvriers eux-m√™mes sera plus solide que ce qui se fera par d√©crets de la Junte. Selon Ricardo, les militants libertaires doivent jouer un r√īle essentiel dans la r√©volution : aussi bien politique que militaire, et pour cela il est partisan de faire venir au Mexique de nombreux anarchistes europ√©ens.

C‚Äôest avec cette orientation que les magonistes se lancent de nouveau dans l‚Äôaction insurrectionnelle mais, comme en 1906, le nombre r√©duit de soul√®vements r√©volutionnaires et la r√©pression militaire de la dictature obligent les r√©volutionnaires √† √©vacuer les villages qu‚Äôils avaient r√©ussi √† lib√©rer et √† se cacher. La r√©pression s‚Äôacharne sur le PLM apr√®s ces r√©voltes, ce qui oblige de nouveau √† entrer dans une √©tape de r√©organisation. Il faut surtout maintenir les relations entre les groupes arm√©s d‚ÄôArizona et du Texas (aux √Čtats-Unis) et les groupes mexicains. Cette t√Ęche est assum√©e par Pr√°xedis Guerrero, qui est l‚Äôun des principaux animateurs du PLM. Guerrero publie, de plus, Punto Rojo (Point rouge) √† El Paso (Texas) en ao√Ľt 1909, aid√© d‚ÄôEnrique Flores Mag√≥n. Punto Rojo circule dans les centres ouvriers de Chihuahua, Sonora, Coahuila, Puebla et d‚Äôautres √Čtats du Mexique, ainsi que dans le sud des √Čtats-Unis. Il est tir√© √† 10 000 exemplaires.

L‚Äôactivit√© de Pr√°xedis Guerrero et l‚Äôaction magoniste en g√©n√©ral impulsent vigoureusement la participation des travailleurs mexicains au processus r√©volutionnaire durant ces ann√©es. En cons√©quence et pour √©viter que les fractions politiques, surgies dans le nouveau contexte mexicain, ne capitalisent l‚Äôagitation croissante contre la dictature, la propagande du PLM s‚Äôefforce de fortifier le caract√®re prol√©taire du mouvement et de distinguer les objectifs ouvriers et paysans des int√©r√™ts des fractions politiques opportunistes. C‚Äôest dans cet esprit que le PLM lance de nombreuses actions insurrectionnelles fin 1910. La r√©bellion foment√©e depuis les √Čtats-Unis par Francisco I. Madero, en novembre, n‚Äôobtient que de maigres r√©sultats dans un premier temps. Par contre le PLM r√©ussit √† impulser un mouvement insurrectionnel √† Chihuahua √† travers l‚Äôactivit√© de Pr√°xedis Guerrero qui attaque Casas Grandes et prend le village de Janos, o√Ļ il perd la vie le 30 d√©cembre 1910. Mais d‚Äôautres dirigeants gu√©rilleros assurent la rel√®ve et l‚Äôactivit√© militaire du PLM continue avec intensit√© √† Chihuahua.

En janvier 1911, avec l‚Äôaide des IWW, l‚Äôinsurrection est lanc√©e en Basse-Californie. Elle devient l‚Äôaction insurrectionnelle la plus connue du magonisme pendant cette p√©riode. La Basse-Californie est un territoire strat√©gique. La conqu√©rir repr√©sente plus qu‚Äôune victoire militaire. Enrique Flores Mag√≥n projette d‚Äôy concentrer √©quipement militaire et provisions pour faciliter la lutte r√©volutionnaire dans le reste du pays. En commen√ßant l‚Äôinsurrection en janvier 1911, les magonistes se proposent d‚Äôamplifier le mouvement anti-dictatorial et de faire co√Įncider l‚Äôoffensive du PLM avec celle que pr√©pare Madero. C‚Äôest ainsi que le 29 janvier 1911, un groupe de dix-sept r√©volutionnaires magonistes attaquent et occupent Mexicali, ville frontali√®re qui compte quelques mille habitants. Le journaliste nord-am√©ricain John Kenneth Turner, qui appuie et supervise le mouvement du c√īt√© am√©ricain de la fronti√®re, commence une campagne de solidarit√© avec la R√©volution mexicaine, connue sous le nom Hands off Mexico ! (Otez vos mains du Mexique !), pour d√©noncer les mouvements de troupes des √Čtats-Unis vers la fronti√®re.


Mag√≥nistes avec la banni√®re, ¬ę Tierra y Libertad ¬Ľ √† Tijuana, 1911.

Madero, le ¬ę contre-r√©volutionnaire ¬Ľ

L‚Äôarm√©e de Porfirio D√≠az r√©pond au d√©fi pos√© par la prise de Mexicali, mais m√™me l‚Äôintervention du 9e bataillon f√©d√©ral (sous le commandemant du colonel Mayol) ne parvient pas √† d√©loger les magonistes de Mexicali. Comme l‚Äôavaient pr√©vu les magonistes, la lutte r√©volutionnaire se g√©n√©ralise dans le reste du pays. Francisco Villa au nord et Emiliano Zapata au sud tiennent en √©chec les troupes de Porfirio D√≠az. C‚Äôest ainsi que le 13 f√©vrier 1911, Madero d√©cide d‚Äôentrer au Mexique pour prendre la t√™te de l‚Äôinsurrection, rompre les relations avec le PLM et exiger que les forces magonistes se mettent sous ses ordres. En avril, le conflit s‚Äôaggrave et Madero accuse les magonistes qui se trouvent dans la r√©gion de Casas Grandes (Chihuahua) d‚Äôinsubordination car ils utilisent la cocarde rouge du PLM et non celle tricolore. Madero mobilise Francisco Villa pour d√©sarmer les magonistes, ce qui provoque la rupture d√©finitive du PLM avec Madero.

Ce durcissement de l‚Äôattitude de Madero am√®ne les dirigeants du Parti socialiste des √Čtats-Unis √† abandonner le magonisme. M√™me Turner cesse ses activit√©s en faveur du PLM et tente de convaincre quelques magonistes pour qu‚Äôils soutiennent Madero. Le PLM subit alors une scission. Dans ce contexte, il doit faire front √† une campagne qui qualifie son activit√© en Basse-Californie de flibusterie. Ce qualificatif est invent√© par la presse des √Čtats-Unis men√©e par le Los Angeles Examiner depuis f√©vrier 1911.

Malgr√© tout, √† travers la prise de Tecate et Tiguana le 8 mai, les magonistes d√©montrent qu‚Äôils maintiennent leurs positions en Basse-Californie, o√Ļ ils obligent les entreprises de chemin de fer √† augmenter le salaire minimum et √† respecter la journ√©e de huit heures. Les magonistes veulent consolider leurs positions pour proc√©der √† l‚Äôexpropriation des ¬ę riches ¬Ľ √©trangers, point de d√©part d‚Äôune soci√©t√© √©galitaire. Mais le d√©veloppement du mouvement anti-r√©√©lectioniste de Madero et les attitudes ambigu√ęs de quelques chefs magonistes finissent d‚Äôisoler le PLM, facilitant la fin tragique de cette aventure r√©volutionnaire en Basse-Californie et la disparition du mouvement dans le reste du pays.

Le facteur d√©cisif de la chute du magonisme fut l‚Äôappui du gouvernement am√©ricain √† Madero pour l‚Äôaider militairement et pour r√©primer le PLM, car il savait que le mouvement anti-r√©√©lectioniste pourrait pacifier le pays et √©viter que la ¬ę r√©volution sociale ¬Ľ ne continue. Les magonistes qui poursuivent la lutte subissent une violente r√©pression. Le nouveau gouvernement concentre ses forces en Basse-Californie jusqu‚Äôau triomphe du mad√©risme. Les troupes affrontent des groupes r√©volutionnaires d√©j√† affaiblis. A la mi-juin, les troupes f√©d√©rales cantonn√©es √† Ensenadas partent vers Tijuana. L‚Äô√©tau se resserre encore. Le 22 juin, les magonistes sont mis en d√©route et abandonnent Tijuana. Quelques-uns passent la fronti√®re et sont arr√™t√©s par les patrouilles de l‚Äôarm√©e am√©ricaine. Ces √©v√©nements provoquent alors l‚Äôeffondrement de l‚Äôactivit√© militaire du PLM et c‚Äôest ainsi que se termine l‚Äôaventure r√©volutionnaire du magonisme.

Trad. de l‚Äôespagnol : S. Brodard

Les intertitres sont de la rédaction (N.d.R.).




Source: Partage-noir.fr