Août 22, 2018
Par Quartiers Libres
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Barbès Blues au temps du couvre-feu / épisode précédent

 

Face au mokhaddem, certains se couvrir du capuchon de leur burnous dans l’espoir de ne pas être reconnus ; sinon la plupart des regards de l’assistance évitèrent le sien dont il connaissait la sévérité quand il prenait quelqu’un en faute, honteux d’avoir été surpris dans leur intimité. Mais ce fut Madjid qui prit l’initiative de répondre à la question du maître. Il fit mine de reprendre des forces et, poussant des deux mains sur sa canne, il se redressa et entonna un chant qui surpris tout le monde et même le mokhaddem :

C’est en décanillant de la maison

Que j’ai décidé d’être poète

J’ai appris qu’on me tapait dessus

Et c’était ceux que j’aimais

Je vous en supplie oh amis de Dieu

Eclaircissez mon cœur s’il est trouble

A peine eut-il fini qu’il tomba à la renverse. Des bergers se précipitèrent pour le relever mais ils constatèrent qu’il venait de s’évanouir. « Que la paix soit sur vous et pardonnez-moi de vous avoir dérangés, embraya le mokhaddem à la surprise générale, sans chercher à cacher sa gène de l’embarras que son arrivée impromptue avait provoqué, ne vous inquiétez pas, c’est forcé que je suis venu à vous et non pas avec l’intention de vous surveiller et rapporter vos faits et gestes au cheikh qui d’ailleurs n’en a pas besoin.

– Qu’est-il arrivé, relança Si Lbachir, les militaires seraient-ils descendus à la zawiya et commis l’irréparable ? Et comment Madjid a-t-il pu courir la montagne alors que nous l’avons laissé inconscient sur sa couche ?

– Soyez rassuré Si Lbachir, la zawiya et le cheikh sont saufs. Quant à Madjid, nous avons été aussi surpris que vous. J’étais dans sa cellule en train de veiller sur lui. Je récitais des invocations pour solliciter sa guérison auprès de notre seigneur. Je l’ai entendu remuer. Je me suis retourné et je l’ai vu sortir d’un coup de sa léthargie ; il s’est assis sur sa paillasse et s’est mis à chanter :

Bienvenue jeune fille, oh toi qui m’appelle oncle

Ton visage brille comme louis d’or, tes seins sont mandarines

Pour toi j’ai vendu la figuerie, mais mon fruit ce sera toi

J’étais comme fou. Mais malgré son audace déplacée en ce lieu sacré, je n’ai pas osé le reprendre. J’étais bien soulagé de l’entendre parler normalement ; je me disais que les invocations du cheikh et les miennes avaient sans doute touché le Très Haut et qu’il les avait approuvées. Ensuite il a commencé à me regarder en souriant avant de me dire avec un flegmatisme déconcertant : « Emmène-moi auprès du maître, il vient d’ouvrir le diwan ! ». Alors-là, il m’a sidéré : non seulement il retrouvait sa conscience et sa langue mais il savait en plus que vous, maître, étiez allé taper du mandole dans ce refuge. J’ai aussitôt pensé qu’il était habité par le diable alors j’ai refusé. Vexé, il m’a fusillé des yeux et, à ma grande surprise, il m’a rappelé d’une voix sûre des paroles du prophète rapporté par Ibn Abî ad-Dunya le grand mystique de Bagdad : « Quand un serviteur tombe malade, Dieu lui envoie deux anges et les charge de voir ce que dira le malade à ceux qui viennent lui rendre visite. S’il loue Dieu, ils rapportent ceci à Dieu qui en est informé. Dieu ensuite dit : si mon serviteur meurt, je me chargerai de l’introduire au paradis. S’il s’en remet, je lui substituerai une chair meilleure et un sang meilleur que le sien et lui pardonnerai ses péchés. ». « Alors mokhaddem, m’a-t-il interpelé, ai-je loué ou renié Dieu ? Moi qui ai toujours dit et répété : il n’y a de Dieu que Dieu et Mohamed est son envoyé ! Et cela même au cœur de l’exil… ». J’ai bafouillé « Mais, mais… ». Sans me laisser retrouver le fil de ma pensée, il est revenu à la charge toujours aussi sûr de lui : « Si je ne vois pas le maître, il ne me restera qu’à dépérir car je sais qu’à ma mort le paradis me sera ouvert. Mais toi, tu resteras celui qui m’aura ôté la voie de la guérison ici-bas et empêché de devenir encore meilleur que je ne l’étais ! ». Il avait pleuré en disant cela et ses larmes avaient fini par remplir mon cœur d’empathie et de miséricorde. « Tu peux te lever ? » lui ai-je alors demandé et il s’est exécuté. « Prends cette canne et suis-moi ! » lui ai-je ordonné après qu’il eut chaussé ses pieds comme s’il avait déjà compris mes bonnes intentions à son égard. Il l’a saisi comme le noyé la perche et nous sommes sortis affronter les ténèbres et peut-être même les militaires ; mais l’appel de Dieu était irrésistible. Maintenant que nous voici devant vous, il ne me reste qu’à retourner à la zawiya ; maître, il est entre vos bonnes mains maintenant.

– Vous n’allez pas rentrer seul à cette heure-ci, s’inquiéta Smaïl, ce n’est pas prudent par les temps qui court, veuillez au moins accepter notre hospitalité pour cette nuit.

– Que ton âme s’étende oh Smaïl et que le Très-Haut t’agrée mais le croyant n’a peur que de Dieu.

– Accepte au moins que t’accompagne l’un d’entre nous.

– Pour cela, ce ne sera pas de refus.

– Oh Allah, se proposa l’un des bergers, facilite-nous ce voyage que nous voulons entreprendre et fais que la distance nous paraisse courte.

Tout de suite après leur départ, le maître ne put s’empêcher de dire à Si Lbachir avec ironie : « Je me demande où et comment Madjid a été cherché tout le baratin qu’il a débité au mokhaddem. Lui qui n’a même pas appris toutes les sourates du Coran, il a trouvé le moyen de lui citer Ibn Abî ad-Dunya le grand mystique de Bagdad ! ». «Maître, proposa Si Lbachir, allez savoir s’il n’a pas été appelé à démêler les vers et les rimes. Sans doute la grâce l’aura-t-elle touché et poussé vers vous pour ce faire. ». Et, pressés d’avoir une réponse à leurs interrogations, ils rejoignirent Madjid que Smaïl avait fait transporter à l’intérieur de son refuge ; ils y pénétrèrent par une porte de bois sculptée et peinte en bleu qui s’ouvrait sur l’unique pièce de la petite bâtisse. Les murs avaient été élevés avec des pierres grossières et de tailles différentes ; ils étaient tous maculés de suie ainsi que les branchages du plafond. Tout de suite, à leur droite, se trouvait le lit de Smaïl dans lequel était allongé Madjid qui semblait avoir retrouvé de nouveau tous ses esprits. A côté du lit, il y avait une vieille commode recouverte d’un petit tapis sur laquelle était posée une bouteille ; dans le goulot, on avait planté une bougie dont la cire avait coulé de la bague jusqu’à l’épaule en traînées blanchâtres qui s’entremêlaient en dessinant des reliefs hérissés et orangés. La flamme éclairait le visage jauni du malade qui décamoufla le maître sans problème. « Maître, devança alors Madjid, maître, vous vous rappelez sans doute le jour où vous m’aviez complimenté au sujet de ma voix. Vous m’aviez laissé entendre que vous seriez prêt à m’accueillir dans votre troupe. Si vous êtes dans les mêmes dispositions, je suis quant à moi votre homme. ». « Peux-tu te lever ? » ordonna le maître Si Mohand Arezki. « Oui, je peux ! ». « Alors lève-toi et marche derrière moi ! ». Madjid suivit ainsi le maître qui regagna sa place dans l’aire des trois chênes. Il se saisit de son mandole et se mit à haranguer l’assistance sous quelques arpèges bien tempérés qu’il égrena sous ses doigts agiles : « Que Dieu soit loué, nous allons reprendre notre fête. Bienvenue à tous. Ainsi rassemblés que notre rencontre soit celle du bien et de la bonne entente…

– Maître, insista Madjid alors que chacun avait repris sa place, vous n’avez pas répondu à ma question.

– Alors tu veux entrer dans ma troupe, lui répondit le maître en continuant de moduler ses arpèges d’introduction, et bien assieds-toi là à ma droite, prends ses pipes de kif et cette bourse en cuir et commence par nous les bourrer. Là débute ton initiation ! ». Le visage illuminé, Madjid obtempéra et la voix du maître s’alluma de plus belle :

Bienvenue jeune fille, oh toi qui m’appelle oncle

Ton visage brille comme louis d’or, tes seins sont mandarines

Pour toi j’ai vendu la figuerie, mais mon fruit ce sera toi

 




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