Barbès Blues au temps du couvre-feu / épisode précédent

 

– Tu comprendras comme tu voudras le sens du conte et il t’appartient de suivre ton destin là où il t’appellera ; mais moi, je sais seulement que je ne t’empêcherai pas de vouloir m’accompagner. Le cheikh n’a-t-il pas dit : « Mon âme est si meurtrie que seul Dieu peut la prendre en miséricorde ! ». Mais moi, pour que Dieu puisse prendre la mienne en miséricorde, il faut que je gratte mon mandole à faire pleurer les pierres, que je chante à faire ployer les arbres, que je fasse surgir la joie avec les atours du chagrin.

– Avec cette façon que vous avez de démêler le conte, la nuit ne peut être que plus claire dans mon esprit ; le destin nous suit bien comme une ombre : Où que tu ailles, ton destin te sifflera. Où que tu sois, tu l’atteindras. Alors, vous savez maître, ici où avec les bergers à taper la chansonnette, j’éviterai de vous demander en quoi consiste la différence. Mais je ne vous cache pas que je suis bien tenté par l’idée que mon destin me siffle et que je l’atteigne pendant une soirée feu de camp comme chez les scouts… heu… excusez-moi maître, d’une soirée de bergers avec l’ambiance des cafés de Paris ou d’Alger. Au pied levé, dans le rai de lumière matinale qui traversait la porte ouverte de la cellule de Madjid, le maître lui enjoignit gaillardement : «Alors levons-nous et partons sur le champ ! ». Et, tournaillant la tête, ses deux verres fumés brasillant de réflexion lumineuse, il fredonna avec malice :

Oh chemin appâté de jeunes filles

Le jour n’est pas encore levé

Et déjà les bracelets de cheville te rassasient

Qu’un jour je devienne une de tes pierres

Les jeunes filles marcherons dessus

Et celle qui sera élue

Et, écarquillant largement ses yeux où se confondaient le ciel et la mer, Si Lbachir reprit de volée une goualante pour avoir l’air et la chanson de celui qui avait déjà lacé ses chaussures afin d’aller danser :

Welleh, ni on se liera à une action, ni on la défera

Oh mon cœur apaise-toi

Epouse le destin et prends la vague qu’il déroule

Tout à coup, ce fut au tour de Madjid de gratter ses cordes sensibles

Mani, oh mani !

Quelle vallée as-tu là ?

Frère, oh mon frère

C’est là où se résout le diwan

Madjid était resté plongé dans le brouillard pendant son récital aussi court qu’impressionnant ; il avait remué le corps sur sa paillasse par saccades convulsives, les yeux révulsés, le visage déformé de tics et de grimaces, la bave écumant autour de la bouche. Sa voix, qui avait subitement surgi, s’immergea aussitôt dans le silence comme son corps s’éternisa dans l’immobilité. Nos deux amis soubresautèrent d’étonnement de l’avoir entendu aussi clairement que l’avait rapporté le mokhaddem.

– Tu vois, nota le maître, il fait comme moi quand je chante dans mon sommeil. Dans le train Alger-Bougie qui nous a déposés à Akbou, alors que je dormais, il a été surpris de m’entendre. D’ailleurs il m’en a fait la remarque.

– Oui mais vous dormiez, répondit Si Lbachir en se levant, vous n’étiez pas sous le choc d’un drame. Allez, pressa-t-il tout en lui tendant la main pour aider le maître à se relever, il est temps que nous partions maintenant. Pas besoin que tu préviennes les bergers de notre arrivée, donnons-nous juste le temps de préparer quelques provisions et traçons notre sillon.

Les deux amis entamèrent leur marche en prenant une direction opposée à celle par laquelle le maître et Bou Taxi étaient arrivés jusqu’à la zawiya. Ils s’engagèrent sur le haut-plateau en longeant la crête. Derrière, un monticule la zawiya disparut et ils descendirent un sentier qui les mena jusqu’à un cirque verdoyant où couraient de petits ruisseaux qui partaient depuis un rocher le surplombant. Des vaches paissaient dans l’herbe grasse ou somnolaient sous des chênes éparpillés ici ou là ; des chèvres finissaient de raser les frondaisons de quelques arbres sur lesquelles elles avaient pu grimper. A la gauche du rocher, sous une ombre bienfaisante, ils aperçurent bientôt une petite bâtisse en pierres grossières à côté de laquelle jouxtait un potager dont la présence exubérante annonçait celle des hommes qu’ils ne voyaient pourtant pas. Mais, soudain, un chien se mit à aboyer suivi par un autre ; ils accoururent rageusement à leur rencontre jusqu’à ce qu’une voix d’homme les stoppa avec autorité dans leur élan. Puis, s’adressant aux deux amis qu’il n’avait pas encore repérés, l’homme leur lança : « Qui va-là ? ».

« C’est moi, répondit aussitôt le maître, c’est moi Si Mohand Arezki. Je suis avec Si Lbachir ». Ils se hâtèrent de se mettre à découvert pour que le berger puisse les identifier. C’est alors qu’il apparut devant le seuil du refuge. Il était habillé d’une gandoura blanche toute maculée de terre. Il portait un chapeau d’alfa tissé de motifs géométriques et surmonté d’une haute calotte de forme conique aux larges bords. Quand il les reconnut, il les héla en agitant les bras, les salua d’une voix chaleureuse et se précipita à leur rencontre, lui qui avait choisi le métier de berger pour mieux épouser la solitude.

Vous savez, précisa alors Si Lbachir, il n’a pas l’habitude de voir du monde. Bien avant le début du printemps, il remonte avec son troupeau jusqu’au refuge et y reste jusqu’au début de l’hiver où il est forcé de redescendre dans son village. S’il agit ainsi, il vous dira que c’est parce qu’il ne supporte plus la société des villageois et leur tyrannie. Mais la réalité est tout autre. Sa mère est morte alors qu’il n’avait même pas un an. Quelques mois après, son père s’est remarié avec une autre femme qui, par la suite, n’eut d’yeux que pour ses propres enfants. Comme dans le conte de la vache des orphelins, elle a marginalisé ce fils issu d’un autre lit et lui a fait subir toutes sortes d’avanies et de discriminations. Sous l’emprise de sa femme, son père a évité d’intervenir en sa faveur dès lors qu’elle lui avait donné d’autres garçons. Livré à lui-même, les gens du village avaient aussi fini par le considérer comme il l’était sous son propre toit. Il en a gardé une terreur telle que, dès qu’il a pu, il a pris très tôt l’habitude de se réfugier ici pour ne pas avoir à souffrir plus longtemps de la déconsidération dont il était l’objet. Un peu comme Madjid qui a décidé d’émigrer là où il était sûr de ne pas rencontrer quelqu’un de sa famille ou de son village. Pourtant cet orphelin est jeune, il pourrait se marier et faire sa vie, mais il préfère vivre ici comme un ermite au milieu de ce décor, parmi les bêtes qui seules semblent le comprendre et l’adopter. La seule compagnie humaine qu’il supporte est celle d’un vieillard qui vient lui apporter des vivres et passer du temps avec lui, vieillard compatissant car il était passé par la même épreuve du destin que lui. Il fréquente aussi les bergers d’autres villages que le sien avec lesquels tu l’as trouvé hier, et des étrangers de passage comme nous. Pour lui, le destin le sifflera et notre orphelin ne pourra que le trouver là.

Par Quartiers Libres,
Source: http://quartierslibres.wordpress.com/2018/08/08/barbes-blues-au-temps-du-couvre-feu-92-farid-taalba/