Barbès Blues au temps du couvre-feu / épisode précédent

A la lueur de la bougie posée sur la petite table basse où reposaient les restes de leur dîner comme des tombes dans un cimetière, le silence suspendit le temps qui s’enfuyait avec la fumée de la flamme, petit chapelet s’effilochant dans sa montée avant de disparaître dans l’obscurité pour s’accrocher au plafond de branchage noirci par la suie des feux d’hiver. Sous ces ténèbres qui empêchaient de compter le temps, le chœur des adeptes haussa le « dikr » dans un mouvement plus rapide, saccadé ! Saisis par leur ferveur, nos deux amis redressèrent le cou comme des poules aux aguets ; leurs têtes s’immobilisèrent et leurs yeux s’étonnèrent dans la lueur de la bougie qui rougeoyait leurs visages, livrant toute leur attention dans l’écoute :

Allah, Allah,

Il n’y a de Dieu que Dieu

Allah, Allah,

Mohamed est son messager

« La dernière fois que j’ai vu le défunt (Que Dieu lui facilite la voie), se souvint Si Lbachir, c’était à Sétif, le jour du 08 mai 1945. Il était heureux d’aller manifester ; il s’y rendait comme le pèlerin à la Mecque, exalté et prêt à mourir en chemin. C’est grâce à des messagers comme lui que les thèmes de la liberté et de l’indépendance ont pénétré nos villages. Il les a tous sillonnés pour faire connaître le Manifeste du peuple algérien que les Amis du Manifeste et de la liberté avaient édité. Sans parler des scouts musulmans qui y défilaient à tue-tête leurs chants patriotiques. Ne vous rappelez-vous pas de « Kker a mi-s umazigh » ! Je ne pense pas vous l’apprendre, n’est-ce pas ?». A la grande surprise du maître, Si Lbachir en reprit le refrain :

Debout fils d’amazigh

Notre soleil s’est levé

Depuis longtemps je ne l’avais vu

Frère, notre tour nous échoit

Le maître le dévisagea avec étonnement : « Tu chantes maintenant ? C’est bien la première fois que je t’entends ! ». Et, pour réponse, Si Lbachir s’offrit le plaisir de remettre le vinyle comme les bons hôtes une nouvelle louche et se mit à lui remplir la tête d’un des couplets de la chanson :

Dis-lui, dis-lui, à Messali

Demain sera meilleur qu’hier

Là, maintenant, point d’hésitation

Mieux vaut rompre que plier

« Mais, opposa le maître, il n’y a pas que le défunt (que Dieu le prenne en miséricorde) et les scouts qui ont été de bons messagers. Tiens, regardes si les femmes de nos villages n’ont pas contribué à grossir la foule nombreuse du huit mai qui a répondu à l’appel du PPA. A force d’entendre les scouts et leurs enfants qui avaient appris leurs chants, n’ont-elles pas repris les airs en y posant leurs propres paroles ? Sans journal, ni tract, ni radio mais le lavoir pour meeting quotidien, combien de cours d’eau n’ont-ils pas bu leurs paroles pour les disséminer dans les têtes et dans le cœur. Tiens, comme celui que tu viens de goualer du temps où Messali Hadj de Brazzaville :

Mets au parfum le noble lion à la crinière dorée

La récolte sera meilleure demain

Là, maintenant, point de semis d’embrouilles

Plutôt rompre que plier comme les blés

Miliciens de colons, Guelma. 1945

– En ce 08 mai 1945, poursuivit alors Si Lbachir, j’ai suivi le défunt dans les rues de Sétif dont le cours avait rapidement gonflé de monde. Les militants portaient des pancartes sur lesquelles ils réclamaient la libération de Messali et l’indépendance de l’Algérie. Les policiers sont alors intervenus quand ils ont vu des militants brandir des drapeaux algériens. Et là, après les premiers coups de feu d’un policier sur un manifestant, sans comprendre ce qui venait de se passer, la foule reflua dans la tourmente du vent de panique qui avait suivi. Des compatriotes s’en prirent dans le mouvement aux Européens qu’ils trouvèrent sur leur passage, laissant plusieurs cadavres ? C’est à ce moment-là que je me suis rendu compte que le défunt venait de disparaître de mon champ de vision. J’ai alors fais comme j’ai pu pour échapper à l’arrestation et je me suis réfugié à Guelma, chez des amis. J’avais pensé que j’y serais plus en sécurité. Les événements qui s’y étaient déroulés le 08 mai 1945 n’avaient pas atteint l’intensité et le paroxysme de ceux que je venais de vivre à Sétif. Ceci-dit, à Guelma, une manifestation de 1500 personnes bien plus paisible que celle de Sétif, fut quand même brutalement réprimée sous les ordres du fameux sous-préfet Achiary, André Achiary, dont on allait découvrir par la suite la pédagogie. On comptabilisa un mort algérien en tout et pour tout. Aussi, c’est vrai, dans les deux jours qui ont suivi, douze Européens ont ensuite été tués dans les environs de Guelma par des compatriotes qui avaient décidé de faire payer le prix du sang du camarade qu’on leur avait arraché. « L’armée, m’a récemment rappelé un ami instruit du problème dans une longue lettre murement réfléchie, ne joua qu’un rôle secondaire dans la région de Guelma. En revanche, la police et la gendarmerie devinrent les auxiliaires d’une milice composée d’Européens, organisée par le sous-préfet André Achiary et armée par les militaires. Elle rassemblait 280 Européens de toutes opinions politiques et de toutes professions. Ces miliciens, policiers et gendarmes massacrèrent des Algériens du 09 mai au 26 juin 1945, alors que les meurtres d’Européens avaient cessé le 11 mai. Le pic fut atteint vers le milieu du mois de mai, après la venue à Guelma le 13 mai du préfet de Constantine, André Lestrade Carbonnel, qui délivra aux miliciens et aux forces de l’ordre de la région un permis de tuer en toute impunité et de faire régner la terreur. La ville fut bouclée et soumise à un couvre-feu. Les Algériens arrêtés furent envoyés à la mort par un tribunal illégal portant le nom de cour martiale. Les miliciens et les forces de l’ordre tuèrent des Algériens arrêtés, dans différents endroits, en particulier au nord de Guelma. Puis, en juin, ils brûlèrent les corps du charnier (plus de 600 personnes) dans un four à chaux situé à Héliopolis et appartenant à l’un des principaux colons de la région, Marcel Lavie, par ailleurs conseiller général et délégué financier, pour cacher les illégalités commises et le massacre au ministre de l’Intérieur, Adrien Texier, et au-delà, au pouvoir politique. Les élus de la région et du département, rassemblés respectivement dans un comité de vigilance et dans la Fédération des maires, apportèrent leur soutien aux autorités préfectorales et à la milice de Guelma. Ils couvrirent et légitimèrent au plan politique les illégalités commises, puis firent pression sur le gouverneur général et le gouvernement pour justifier les violences et assurer l’impunité des miliciens ». Malgré cette vérité que mon ami m’a rappelé à raison, la presse et les politicards ont eu beau jeu d’avancer que le PPA voulait fomenter une insurrection pour mieux justifier qu’on pouvait abattre cent bicots pour un Européen tué ! Mais pour quelle raison le PPA n’exercerait-il pas ce droit ? On dirait que la révolte n’est bonne que pour eux : eux, quand ils parlent de leurs révoltes où ils coupent les têtes sous l’échafaud, ils disent qu’elles sont des révolutions ; quand il s’agit des nôtres, ce sont aussitôt celles de hors-la-loi. Mais là, on va déjà trop loin et, pour revenir au défunt, pendant longtemps, j’ai cru qu’il avait fait partie de ceux qui avaient été tués dans la répression sanglante orchestrée par l’Administration avec les méthodes expéditives dont elle use quand elle sent que ses rets crèvent de toutes parts. Jusqu’au jour où les journaux ont rapporté son arrestation comme membre de l’OS, l’organisation spécial, le bras armée du Mouvement pour le Triomphe des Libertés Démocratiques), nom sous lequel s’était reformé le PPA qui avait été interdit. C’est comme ça que j’ai eu la joie d’apprendre qu’il était encore en vie et qu’il avait échappé à la répression des manifestations du 08 mai 1945 : sur la photo du journal, il avait les menottes aux poignets.

Cadavres d’algériens alignés devant le four à chaux d’Héliopolis, 1945

Par Quartiers Libres,
Source: http://quartierslibres.wordpress.com/2018/07/11/barbes-blues-au-temps-du-couvre-feu-88-farid-taalba/