Barbès Blues au temps du couvre-feu / épisode précédent

Le maître regarda Si Lbachir qui s’apprêta à lui remplir son assiette de terre cuite. A coups de généreuses cuillerées de bois, les petits blocs de grains de couscous à l’orge tombèrent en éclatant au fond de l’assiette creuse ; en s’amoncelant progressivement, ocrée et luisante de beurre, la graine recouvrit bientôt les motifs géométriques qui apparaissaient sur les bords comme le sable enfouissant les décors d’un palais antique ; elle fumait encore de vapeur qui s’envolait en volutes avant de disparaître par-delà la lueur tremblante des bougies. « Mais, contredit le maître non sans bouder son plaisir en humant avec délectation les parfums qui avaient fini d’attiser sa faim, la nourriture terrestre que nous allons entamer ne nous sera d’aucun recours dans l’autre monde. Les mets de dieu n’ont pas besoin de sel et de poivre ; et ils sont impérissables ! Mais nous n’en avons malheureusement pas la recette.

– Nous avons celle pour y parvenir, rappela Si Lbachir en arrosant le couscous d’un bouillon de poule aux pois cassé, mais là, il faut se lever de bonne heure pour ne pas se noyer dans le jus de nos vœux pieux.

– Alors commençons par manger, je présume ?

– Je ne vous le fais par dire, répondit Si Lbachir en s’asseyant en tailleur devant son assiette qui pouffait des fumets de vapeur à travers lesquels il échangea des regards complices avec le maître.

– Mais pour l’âme de qui les fidèles ont-ils entonné ce chant funèbre ?

– L’homme pour lequel le cheikh est descendu dans son village pour assurer ses funérailles. C’était un fils de notable. Comme il était le dernier de sa fratrie et que ses aînés avaient largement contribué à l’agrandissement et à la continuité de la descendance, sa famille fut moins sévère avec lui et le gâta un peu plus. Grâce à l’aisance qu’offre une maison pleine de bras prêts à la remplir, elle fut en mesure de le destiner à devenir un ouvrier aux mains blanches, un taleb ou un instituteur, un cadi ou un Adjoint de Commune-mixte. Et pour bien faire, c’est-à-dire pour maximaliser l’investissement en jouant sur les deux tableaux, on le scolarisa en arabe comme en français. Diplômé, cultivé et intelligent, il n’a pourtant pas fini taleb ou instituteur, ni cadi ou Adjoint de Commune-mixte. Et pour ne pas avoir à subir la tyrannie de l’Administration qui avait de toute façon l’œil sur les uns comme sur les autres, pour le compte de laquelle il ne voulait pas maîtriser, brider, astreindre, commander et condamner ses frères, et parce qu’il était révolté que toute la connaissance qu’il avait accumulé durant tant d’année par l’étude besogneuse ne pouvait servir qu’à cette fin ultime, il devint marchand de tissus. Il a vite réussi en s’installant à Alger où il était en lien avec les meilleurs tisserands. A l’aise matériellement, il participait au financement de toutes sortes d’associations caritatives soucieuses d’améliorer notre sort commun et surtout le PPA. Quand l’administration s’en aperçut, du jour au lendemain, tous ses fournisseurs habituels ont mis un terme à leurs livraisons, et cela sans doute sous la contrainte du Gouvernement Général. Dans l’élan, une rumeur publique s’est répandue comme une traînée de poudre que la presse se plaisait à alimenter en enflammer l’opinion publique contre ces serpents que la France avait élevés dans son giron et qui se retournaient ainsi traitreusement contre elle après qu’elle leur eut tant donné, preuve s’il en était qu’il fallait supprimer l’instruction des indigènes qui, sous le couvert d’une assimilation de façade, jettent le masque au moindre appel des fanatiques. Tout ce cinéma a été si bien orchestré que le Gouvernement Général s’est alors senti obligé de répondre aux pressions de l’opinion publique européenne en retirant à notre homme tous les autorisations qui lui permettaient jusque-là de tisser tranquillement le fil de son existence. Il fut envoyé à la prison de Lambèse où il passa quelques années. Après sa sortie du bagne, il a alors sombré dans la ruine. Et comme il avait honte de retourner dans sa famille ainsi déchu après tous les efforts qu’elle avait consentis pour lui, il rejoignit la cohorte anonyme des nécessiteux qui peuple les bas-fonds d’Alger. Il est ainsi devenu pickpocket, réduit à soutirer des portefeuilles dans des costumes dont il aurait autrefois fourni le tissu pour la confection. Là comme dans le tissu, Il ne mit pas beaucoup de temps pour faire fructifier ses affaires. Et fidèle à lui-même, il put continuer à verser sa quote-part au financement du PPA. Au temps de la deuxième guerre mondiale, il n’a pas oublié non plus de mettre la main à la pâte pour aider Les Amis du Manifeste et de la Liberté qui avaient réuni toutes les obédiences politiques d’alors du nationalisme. Aussi, après les massacres du 08 mai 1945, quand il a été approché par des cadres du PPA qui voulaient passer à l’action armée clandestine, il n’a pas hésité à s’engager dans l’Organisation Spéciale où il se spécialisa dans la fabrique de faux-papiers et dans les transmissions. Mais, après le braquage de la Poste d’Oran par Aït Ahmed et ben Bella, il est tombé sur dénonciation et a repris le chemin de Lambèse. Il en est sorti il y a quelques jours à peine. Mais il était gravement malade, il avait attrapé le typhus. Sentant son heure venir, il s’est alors fait transporter dans son village où il eut la joie d’apprendre l’existence d’une rébellion naissante dans le maquis, avant de rendre son dernier soupir. Malgré sa vie chaotique, comme commerçant en tissus ou comme pickpocket, il a toujours été un bienfaiteur régulier de la zawiya où il avait appris à réciter et à lire le livre. Le cheikh qui l’a initié avait une grande tendresse à son égard. Il sera face à son cadavre alors qu’il ne l’avait pas revu depuis plus de vingt ans.

– Il aura mené une vie de chacal. Si Lbachir s’indigna aussitôt : «  Comment pouvez-vous maître ? ».

– Ne vas pas vite en besogne et ne me prête pas des intentions que je n’ai pas. Ce que je voulais dire, c’est qu’il était un voleur de feu. Comme le chacal de nos fables, face au pouvoir central du lion qui quoi qu’on lui propose reste sourd à chaque doléance, il ne lui a échu que la ruse et la dissimulation. Rappelle-toi qu’aux temps anciens, les chacals comme les chiens vivaient en harmonie chez les fils d’Adam et paissaient tranquillement avec les brebis et les chèvres comme si elles étaient leurs petites sœurs mais que seuls les fils d’Adam pouvaient manger. Un jour, une fourmi piqua la cuisse d’une brebis à l’aide d’une pointe sur laquelle elle avait recueilli un peu de son sang. Elle l’a présenta sous le nez de Chacal en lui disant avec gourmandise : « Approche, approche, oncle Chacal, viens déguster le sang tout encore chaud de la brebis, tu ne trouveras pas plus doux dans cette existence d’ici-bas. Effectivement, opina du museau le chacal après avoir léché la pointe sanglante, et nos maîtres ont caché pour eux-seuls ce bienfait ! ». Encore frappé de surprise, les babines suintantes de salive, il accourut vers son frère le chien pour lui annoncer la bonne nouvelle. Chacal proposa ensuite de but en blanc : « Allez, ne perdons pas de temps, allons-nous croquer quelques brebis !

– Goberge ta part, renâcla le chien, la mienne, je ne la toucherai pas !  

– Alors viens qu’on se partage au moins les bêtes, enragea Chacal, je veux manger ma part ! ». Et, une fois le partage effectué, Chacal dévora sa part tandis que le chien apporta la sienne à son maître. Depuis ce précédent, le chacal est resté un animal sauvage qui ne vit que dans le maquis.

– Et oui maître, que celui qui veut que sa dignité soit sauvegardée, qu’il monte dans le maquis de la haute montagne et mange des glands plutôt que le blé de la plaine.

Ces derniers mots s’évaporèrent avec la colonne de fumée d’une bougie qui venait de s’éteindre. Et le chœur des confrères de scander :

Allah, Allah

Heureux qui a un maître

Allah, Allah

Et lui offre les meilleurs mets

 

C’est alors que le maître fredonna sur un autre air :

Bienheureux sont les disciples en hadra

Regrettera qui ne peut y prendre part.

 

Par Quartiers Libres,
Source: http://quartierslibres.wordpress.com/2018/06/13/barbes-blues-au-temps-du-couvre-feu-86-farid-taalba/