Mars 28, 2018
Par Quartiers Libres
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Barbès Blues au temps du couvre-feu / épisode précédent

« Voilà, c’est la fin du voyage, annonça le chauffeur en garant son taxi, la Mâchoire de l’Ogre est le seul barrage que je ne pourrais pas franchir même avec les papiers en règle !

– Connais-tu l’histoire de ce site exceptionnel que tu nommes un barrage ? Non. Écoute donc. Autrefois, disent les anciens, il existait un saint qui passait son temps à adorer dieu. Il était marié à une femme très belle et amoureuse de lui. La seule chose qui horripilait cette femme était de le voir se lever dès l’aube, prendre son pot à ablutions et s’en aller prier. Un jour, après qu’il eut refermé la porte de la maison derrière lui pour aller faire la prière de l’aube, la femme, excédée, s’hérissonna le poil et jura : « Emporte-le, oh toi qui est dehors, il est à toi ! ». Quand le roi des djinns entendit cette malédiction, il fondit des cieux comme un aigle, s’abattit sur le saint, le harponna entre ses serres et l’emporta au septième ciel. Cependant, contrairement à ce qu’il s’attendait, le saint fut bien accueilli par le roi qui lui demanda d’enseigner son savoir à ses enfants. Le saint accepta et resta de longues années. Un jour, alors qu’il était seul et pensait à son pays et à sa femme, le saint fut saisi par le vague à l’âme, une chaleur monta dans son corps jusqu’à comprimer ses poumons et sa gorge et, dans un sursaut ultime pour échapper à la noyade, il éclata en sanglots. Les enfants le surprirent ainsi dans son chagrin et lui demandèrent : «  Qu’est-ce qu’il t’arrive ? Pourtant il ne te manque rien : dans ta vie, tu manges bien, tu t’habilles de soieries, et ainsi pour toutes les autres choses de l’existence. Maintenant, s’il y a quelque chose qu’il te manque, dis-le nous et nous le dirons à notre père pour qu’il y sustente. Le saint leur répondit : « Vous n’avez pas ce qu’il me manque. Je me suis juste remémorer mon pays et ma femme. Je voudrais les revoir. ». Dès qu’il fut mis au parfum par ses enfants, le roi des djinns amena aussitôt sa barbaque devant le saint afin de le disséquer de questions pour entendre personnellement pourquoi il avait pleuré. Ayant écouté avec attention la réponse du saint, le roi des djinns le prit en pitié et ordonna à un djinn de le reconduire vers les siens. Avant de s’élancer dans le vide, ce dernier demanda au saint de se boucher les oreilles avec des boules de coton. Et, alors qu’ils traversaient le septième ciel, sous le coup terrible du vent, le saint perdit ses boules de coton. C’est alors qu’il entendit les anges qui scandaient des poésies religieuses sur le soleil. Le djinn, qui s’en était rendu compte, ouvrit ses serres, le lâcha et le pauvre homme tomba sur le bord de la mer.

Assommé, il resta cinq jours sans connaissance. Quand il se réveilla, il se rendit compte qu’il mourrait de faim. Il regarda alors tout autour de lui et il ne vit qu’un poisson qui commençait à pourrir. Il le prit et le mit dans le capuchon de son burnous en disant : « Par Allah, je l’emporte ! Là où je trouverai des maisons, je le passerai aux petits oignons et je le mangerai ! ». Arrivé dans un petit hameau, il voulut boire à une fontaine mais le poisson tomba du capuchon et atterrit dans le bassin. Par il ne savait quel miracle, le saint s’étonna quand il vit que le poisson reprit vie au contact de l’eau. « Par celui qui me l’a faite à l’envers, jura le saint, par celui qui m’a vidé, je ne prendrai pas ce poisson, ni ne boirai de cette eau ! ». Et il quitta sur le champ le hameau pour parvenir à un endroit où il trouva deux juments. L’une n’avait que la peau sur les os et des pattes en flute de boulanger alors qu’elle paissait dans un champ où l’herbe lui poussait jusqu’à l’encolure. L’autre, haute sur pattes et grasse comme une bonbonne, s’ingéniait à brouter de maigres bouquets d’herbes sèches parsemés ici ou là. Effrayé de cet état de fait, le saint détala comme un lièvre. Sur son chemin, il vit soudain une belle femme qui arrivait au loin et il s’enthousiasma : « Quel allégresse ! J’aboule là où je vais refaire ma vie. ». Mais, en le croisant, la femme lui souffla dessus et il s’évanouit en dégonflant son corps comme un ballon de baudruche. Revenu à lui, il reprit la route sans tarder. Il se pointa bientôt devant une ville qui se trouvait pourvu de tous les bienfaits que le créateur dispense. Mais il ne s’y trouvait pas âme qui vive. Il y séjourna plusieurs jours dans l’espoir de trouver des semblables. Au bout du compte, nul enfant d’Adam ne vint. N’ayant rencontré pas même un chien, il finit par de nouveau tailler le trimard en se demanda si c’était un roi ou des ogres qui avaient fait fuir les habitants. Et le saint se retrouva ici comme nous. Mais, contrairement à aujourd’hui, il n’y avait pas encore la Mâchoire de l’Ogre, mais un homme qui priait. Le saint s’assit en attendant que l’homme finisse sa prière avant de lui adresser la parole. Il attendit tout le jour la fin de sa prière, puis aussi le lendemain, et le surlendemain. Ce fut seulement au bout d’une lune et dix jours que l’homme cessa sa prière. Après une si longue attente, le saint ne put s’empêcher de l’apostropher : « Je t’en prie par dieu, ô créature, qui es-tu ? Comment se fait-il que ta prière ait duré une lune et dix jours ? Tu n’es pas encore habitué ? Nous, quand nous prions, nous avons des moments des moments dans la journée, nous les suivons l’un après l’autre.

– Mon fils, rétorqua l’homme à la prière, si tu ne m’avais pas prié par dieu, c’eut été préférable. Aussi, comme tu l’as fait, sache que je suis le prophète d’Allah. Quant à cette prière, sache aussi que si elle ne durait pas une lune et dix jours, il y a longtemps que les « tejjal » seraient sortis de terre et auraient englouti ce monde ! ». Quelques secondes s’écoulèrent qui semblèrent des siècles pour le saint. « Qui donc t’a montré le chemin qui mène jusqu’ici ?

– Ô prophète, commença le saint, je suis tombé sur le rivage d’une mer. ».

Et il lui raconta toute son aventure sans oublier la chute du poisson dans le bassin de la fontaine, la rencontre des deux juments, puis celle de la belle femme qui lui avait soufflé dessus et enfin son arrivée dans la ville fantôme sur laquelle il s’était demandé si un roi ou des ogres avaient fait décamper ses habitants. « Après avoir quitté la ville fantôme, finit-il, je suis arrivé jusqu’à vous. ».

« Et bien vois-tu, ironisa le prophète, la fontaine dans laquelle le poisson a ressuscité est celle dont on dit qu’elle est source de vie. Quand la mort vient nous chercher, c’est dedans que les anges baignent ceux à qui échoit la vie éternelle. Quant aux juments, la première, celle que l’herbe recouvrait et qui était aussi rachitique qu’un insecte, est comme celui qui, dans ce monde, est pourvu de bienfaits dont il ne profite pas et qui ne fait que les regarder. La deuxième, celle qui paissait dans le champ sec et rocailleux et qui était prête à éclater de satiété, elle est comme celui qui dans ce monde n’a aucun bien et qui, s’il en trouve, en donne un peu et en mange un peu ; Dieu l’en dédommagera dans l’au-delà. Puis, la femme qui t’a soufflé dessus et fait s’évanouir en te faisant tomber, c’est elle la mort ! Grâce à Dieu qui t’a épargné ! Enfin, pour finir, la ville où tu es entré est le paradis.

– Mais il me faut de suite y retourner alors, en conclut alors le saint.

– Arrière toute, mon fils, tu ne la trouveras pas, Dieu la soustraira à ta vue ! Maintenant, confie-moi ce que tu veux.

Le saint lui répondu qu’il ne désirait que revoir son pays, sa maison et sa famille. Le prophète lui demanda alors de fermer les yeux et, invoquant Dieu, une brume descendit sur laquelle il posa le saint afin qu’elle le reconduise chez lui. Quand il arriva à destination, il eut le regret de constater qu’on jouait du tambour pour le mariage de sa femme avec un autre homme. Il entra dans la maison. Surpris par sa femme, elle l’admonesta avec rudesse : « Hors d’ici, va-nu-pieds, d’où sors-tu ?

– Je suis ton mari !

– Je ne te connais pas ! Le ton monta alors de plusieurs crans. Intrigués par le tintamarre de leur prise d’empoigne, tous les gens du village accoururent derrière le chef de l’assemblée et les représentants des familles ; et les deux époux passèrent en justice. « Je ne le connais pas ! », qu’elle répéta devant eux.

– Attends, ne parle pas trop vite, demande plutôt au pot avec lequel je fais mes ablutions !

Aussitôt, le chef de l’assemblée exigea qu’on apporte le fameux pot. Le saint le sortit de la niche dans laquelle il avait l’habitude de le ranger, l’interpela et lui demanda : « Alors ô pot, est-elle ma femme, oui ou non ?

– Oui, c’est ta femme !

On rendit alors sa femme au saint et on fit donner du tambour pour lui. Mais, une fois seule, sa femme lâcha un pigeon chargé de porter un message à un ogre. Elle lui disait de venir ce soir dans la cour de sa maison et que, quand son mari serait endormi, elle lui ouvrirait la porte pour qu’il le dévore. Ainsi, au moment de la prière du soir, le pot appela le saint et lui dit : « Tout à l’heure, ne dors pas. Quand ta femme t’appellera, ce sera pour voir si tu dors profondément. A ce moment ne dis rien et adresse cette prière en silence : « Emporte-le, oh toi qui est dehors, il est à toi ! ». Le soir venu, alors que toute la maisonnée était plongée dans les ténèbres, la femme appela son mari qui, comme l’avait averti le pot, dit à lui-même : Emporte-le, ô toi qui es dehors, il est à toi ! ». C’est alors que le roi des djinns fondit du ciel, s’abattit sur l’ogre, le saisit, l’emporta vers les cieux et le laissa choir dans le vide. Et c’est ici devant nous qu’il a atterri en éclatant. Depuis, il en est resté ce rocher qu’on appelle la Mâchoire de l’Ogre.

– En racontant cette histoire, vous pensiez à ce Madjid dont vous m’avez raconté la mésaventure conjugale avant de quitter Sidi-Aïch. Croiriez-vous qu’il serait encore possible de tout inverser et qu’on fasse jouer tambour pour lui ?

– Au temps où la parole donnée du père et du beau-père et la récitation du cheikh ne suffisent plus pour rendre licite une union qu’il faut aussi aller déclarer à l’administration qui garde tout en mémoire dans ses papiers, un pot d’antan n’y suffirait pas.

– Ni une bonne vendetta à l’ancienne !




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