Barbès Blues au temps du couvre-feu / épisode précédent

Le chauffeur resta bouché bée. A deux contre un, la joute était devenue inégale mais il ne resta pas indifférent aux paroles qui venaient d’être prononcées. Il cherchait seulement ses mots. « Noble dame, s’apaisa-t-il enfin, je comprends bien ce que vous venez de raconter. Et je n’avais pas besoin que vous me fassiez voyager dans le temps passé car le présent parle de lui-même, mais, on préfère ne pas le regarder en face. Pardonnez-nous, c’est vrai, on fait comme si de rien n’était, la terreur nous paralyse et on continue à vivre comme des crabes dans un même panier que nous a réservé l’administration pour qu’on n’ait pas à lui pincer directement le derrière. Elle vient seulement faire la police quand le parti qu’elle a investi se trouve mis en danger par la désapprobation publique trop longtemps muselée, et que le couvert du panier sursaute aux moindres voix qui grondent. A remuer tout cela, seules les paroles de Qasi Udifella montent à mes lèvres :

Par dieu, ami, nous sommes dans l’embarras

Nous ne savons que dire

Toute parole est inconvenante

A dire la vérité nous craignons

De créer la désunion

Et de passer pour des envieux

Mais se taire est impossible

Car il s’agit de la justice

Et dieu prescrit de prêcher

Surpris par sa réponse, le maître et Bou Baghla échangèrent un regard approbateur que le chauffeur surprit avec satisfaction. Ce dernier ajouta alors avec beaucoup d’assurance : « Mais je n’avais pas fini son poème ! » ; avant de reprendre sa déclamation que les deux autres ne demandaient pas mieux d’entendre :

Ce siècle pervers ne convient

Qu’à l’hypocrite

Qui seul est à l’aise

Le croyant lui est perplexe

Quoi qu’il dise

Il s’en trouve mal

La justice veut que nous rompions

Avec l’hypocrite

Dont la voie n’est pas saine

Point d’union éternelle

Telle est la loi de dieu

Et seul convient le pardon

Les trois comparses furent enveloppés d’un silence de communion qu’accompagnèrent les sifflements des feuilles sous le vent de la mer. Ils savouraient ce peu de paix qu’ils avaient grappillé au milieu d’un monde où ils savaient que le feu couvait sous des braises qui ne s’étaient jamais éteintes, qu’un souffle pouvait aviver et transformer en un immense brasier ; si ce feu n’avait pas déjà pris, n’attendant qu’un coup de Sirocco pour prendre toute sa mesure. Mais, en quelques secondes, des piaffements d’enfants mirent fin à leur recueillement. Ils aperçurent bientôt les enfants en train de sortir un à un de la forêt et se rassembler. Les uns se mirent ensuite à réinstaller leurs paniers de figues pendant que d’autres, chargés d’outres en peau de chèvre noire, se dirigèrent vers la fontaine, là même où se trouvaient le maître, le chauffeur et Bou Baghla. « Si je ne me trompe pas, s’étonna le chauffeur, il s’agit des enfants qui ont été arrêtés tout à l’heure. Ils ont été libérés ! Par Sidi Abderrahmane, c’est un miracle !». Les trois hommes s’écartèrent de la fontaine pour laisser les enfants accéder à son flot incessant et clapotant dans la vasque de pierre striée de veines où se reflétaient, en s’ondulant, leurs visages étonnés de les voir encore en vie. Ils se saluèrent et le chauffeur ne put résister à son désir de satisfaire sa curiosité en posant des questions sans en avoir l’air : « Que dieu soit loué, vous avez été épargnés ! Dire qu’on aurait pu vous lâcher du haut d’un hélicoptère.

– Oui, répondit le plus grand d’entre eux, mais les passagers des voitures braquées par Bou Baghla nous ont innocentés. Ils ont reconnu qu’on ne faisait pas partie de la bande avec qui ils avaient eu à faire.

– Mais quand même, se mit-il à moraliser, vous auriez dû suivre l’exemple de l’histoire de l’ouvrier qui ne coupe pas la route et n’a pas la tête tranchée et mise en trophée dans l’auberge qui lui offre l’hospitalité. Faites attention à l’avenir. Rappelez-vous qu’il fait chaud, très chaud en ce moment, et ce n’est pas seulement parce que le soleil tape toujours aussi fort !

– Mon oncle, que dieu vous rende grâce de vos conseils, salua le grand garçon pendant que ses camarades remplissaient les outres, mais vous me pardonnerez à l’avance d’avoir à vous préciser qu’on peut aussi avoir la tête tranchée dans l’auberge qui vous donne l’hospitalité lors même que vous ne coupez pas la route. Epargnez-moi les exemples récents que je pourrais vous raconter. Vous avez raison, il fait effectivement très chaud. Et nous savons bien que celui qui connait la peur ne fera pas pleurer sa mère. A l’avoir écouter, le chauffeur en resta estomaqué. Ebahi par tant d’esprit, Bou Baghla roula ses yeux noirs. Puis, face au chauffeur, se tenant le front entre le pouce et l’index, il tournicota du chef comme le font les femmes qui veulent manifester quelque ironie à leur interlocuteur. Et tout en bougeant sa tête comme un diable de farces et attrapes, il planta ses banderilles : « L’enfant n’a pas froid aux yeux et il connait les convenances de prise de parole ! Te surpasserait-il dans le verbe ? Le thème de la peur cesserait il de t’inspirer comme tes yeux devenus ternes le laissent refléter ? Pourrais-tu nous livrer un exemple édifiant dont nous avons exempté les enfants de le faire ? Défié, et devant le gamin que la vieille venait de gonfler, le chauffeur releva quand même le gant, sortit sa langue de son fourreau et l’engagea à s’escrimer avec l’ardeur du conteur qui ne demandait que cela. – Il était une fois, commença-t-il, le lion, l’hyène et le chacal. Affamés, ils étaient partis en campagne à traquer quelques proies à se mettre sous le croc. La chance leur sourit et ils capturèrent un agneau, un mouton et une brebis. Arriva alors le moment du partage. Le lion confia le soin à l’hyène de procéder à la distribution entre eux trois. Ainsi, par son choix, le mouton échut au lion, la brebis au chacal et l’agneau à elle-même. Frustré, le lion fut courroucé par ce partage qui ne lui convint pas du tout. D’un coup de ses griffes bien taillées, il frappa l’hyène entre les yeux qui tomba raide morte à ses pieds. Se tournant vers le chacal, il lui ordonna de procéder à son tour au partage. Le chacal se décida rapidement à exposer son choix. « Au déjeuner, délibéra-t-il, tu disposeras du mouton ; au diner, de la brebis et, au souper, de l’agneau ! ». Le lion s’étonna et lui demanda : « Qui t’a enseigné l’intelligence ? ». Et le chacal de répondre : « Le coup que tu as balancé sur celle qui a fait le premier partage. ».

– Ce qui revient à dire, embraya la vieille à la suite du chauffeur, garde le sourire devant l’ennemi, et livre ton cœur aux vers de terre ! L’enfant, qui avait regardé avec insistance la vieille tirer sa chambrette, fixa minutieusement ses yeux encadrés entre les pans de son haïk. Elle lui inspira tout d’abord une certaine méfiance et il baissa le regard vers le bas de son haïk où il vit furtivement apparaître le bout d’une crosse de fusil qui disparut aussitôt en remontant ; sous un coup de fatigue, elle lui avait lâché prise avant de le ressaisir tout aussitôt, mais l’enfant avait ainsi eu le temps de remarquer qu’elle cachait une arme sous son haïk. Et, dans un éclair qui illumina ses yeux, au moment où se firent entendre les ghaïtas, les tambours et les you-yous d’un cortège nuptial qui s’approchait d’eux, l’enfant ne put s’empêcher de freiner l’élan de la conclusion que son ainée avait établie : « Noble dame, savez-vous qu’avec Bou Baghla et les maquisards, il ne s’agit plus de sourire à l’ennemi mais de le livrer aux vers de terre.

 

 

Par Quartiers Libres,
Source: http://quartierslibres.wordpress.com/2018/02/14/barbes-blues-au-temps-du-couvre-feu-77-farid-taalba/