Janvier 3, 2018
Par Quartiers Libres
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Barbès Blues au temps du couvre-feu / épisode précédent

 

Deux jeeps barraient le passage, elles étaient surmontées de fusils mitrailleurs tenant en joue le taxi qui amorça son ralentissement. Au-devant des jeeps, des chevaux de frise avaient été jetés en travers de la chaussée comme des bas de mâchoires de quelque tarasque préhistorique. Une brochette de motards armés jusqu’aux dents et postés autour de celui qui devait être leur chef se tenaient disposés à mordre au moindre signal. La sulfateuse en bandoulière, le doigt tendu sur la gâchette et prêt à asperger de la maille au moindre mouvement suspect, le chef n’eût qu’à pointer l’extrémité de son canon vers le bas-côté de la route pour que le chauffeur se mette à y faire encalminer sans broncher son véhicule. Au-delà du barrage, des nuages de poussière s’étaient soulevés et grumelèrent son champ de vision avant de faire tomber peu à peu un rideau ouatiné sur le théâtre des opérations qui s’y déroulaient. De son véhicule, seuls des bruits de manœuvre et des ordres lancés lui parvenaient maintenant alors que les enfants s’étaient définitivement éclipsés derrière l’écran de poussière qui se fit plus dense. « Maître, maître, je ne vois plus les enfants ! », s’inquiéta à voix basse le chauffeur en garant le véhicule. Et il coupa la clef de contact en ne cessant pas de fixer le regard désarmant de l’aigle de la route qui n’avait toujours pas desserré sa griffe de la gâchette. « Rappelle-toi le goût sucré des figues, lui murmura le maître, les couleurs chaudes de leurs pelures, l’eau fraîche de la source, le vent dans les feuilles, les rires des enfants… ». Toujours avec son arme, l’œil plongeant dans celui de sa proie, l’aigle fit signe au chauffeur de descendre. Ce dernier s’exécuta aussitôt en levant les mains en l’air sous les grands arbres de la forêt. Le vent sifflait dans les branches, les arbres tournaient autour de lui, le cœur battait, la gorge se nouait. Reprenant rapidement ses esprits, il fit mine d’attirer le regard du gendarme vers la voiture pour faire comprendre qu’il avait un client à l’intérieur. « Dis-lui de sortir et avance ! » lui ordonna-t-il. Sans laisser le temps au chauffeur d’avoir à lui donner cet ordre, le maître ouvrit doucement la portière et sortit aussitôt du véhicule engravé au bord du fossé qui le séparait de la forêt. Les bras légèrement écartés du long du corps pour bien laisser entendre qu’il n’était pas armé, il marcha jusqu’à la hauteur du chauffeur. La voix de l’aigle claqua, sèche et brève : « Vous, fouillez-les. Vous, prenez leurs papiers d’identité et apportez les moi. Et vous, inspectez la voiture ! ». Par réflexe, face à l’exercice de cette vieille habitude, nos deux voyageurs avaient déjà préparé leurs papiers qu’ils tendirent avant même qu’on leur eût donné l’ordre de les remettre. L’aigle put y fureter son bec à son aise avant de les transmettre à un subordonné pour vérification.

« Où allez-vous ? », leur demanda enfin l’aigle qui, en baissant la garde de son arme, les toisa des pieds à la tête.

– Je conduis ce monsieur au sanctuaire de Sidi Djoudi. Puis je reviens à Sidi-Aïch.

– Quant à moi, enchaîna le maître, je vais rendre visite à un parent malade qui est en convalescence au sanctuaire.

– Et vous comptez y rester longtemps ?

– Une semaine, peut-être plus. J’espère moins car cela voudra dire qu’il sera guéri. Mais j’ai bien peur que nous ne puissions pas aller plus loin pour le moment.

– Effectivement la route est bloquée. La circulation reprendra dans une demi-heure. Je vous conseille de rebrousser chemin et d’attendre plus loin avant de reprendre la route. Enfin, si vous n’avez rien à vous reprocher. ».

Quand le subordonné chargé de la vérification des identités revint faire son rapport, on n’eut rien à balancer dans leurs capuchons. Mais, avant de leur lâcher les serres, le regard tournoyant autour d’eux, il leur demanda : « Au fait, si j’étais vous, je renoncerais à prendre cette route. Connaissez-vous Bou Baghla, le bandit d’honneur ? Il rode autour avec sa bande.

– Oh, ce n’est pas croyable, fit mine de s’effrayer le chauffeur, un vrai coupeur de route celui-là !

– Il a encore frappé, martela l’aigle noir, il s’en est pris à de jeunes touristes parisiens. Il les a délestés de toutes leurs valeurs. Avec leurs voitures de sport, vous pouvez les remercier de vous avoir devancés, sans eux c’était vous qui y passiez. Au niveau du choix de ses victimes, croyez-moi, il n’est pas raciste. Et eux, ils peuvent nous remercier qu’une patrouille était en manœuvre dans le coin. Ce hors-la-loi leur avait crevé les pneus et les a laissés à poils avant de s’enfuir. Méfiez-vous, je ne voudrais pas être amené à venir faire votre constat de décès. ».

L’aigle noir leur rendit leurs papiers et, à leur grand soulagement, ils n’eurent plus qu’à faire demi-tour sans demander leur reste. Un vent de liberté soufflait par les fenêtres ouvertes qu’un silence accompagna jusqu’à la fontaine où ils avaient trouvé les enfants qui leur avaient vendu des figues de Barbarie. Quand ils s’assirent sur la pierre en écoutant le clapotement de l’eau qui tombait dans le bassin, le maître rompit le silence : « Un jour, à Paris, j’ai rencontré un Tamazirt des Aït Hadiddou, une tribu du Moyen-Atlas au Maroc. Une fois, il m’a chanté ce poème :

Le pouvoir du roumi bat tout ce qu’on a vu ! Ô notre saint, c’est l’impossible que tu tentes.

Fusil à pierre, à quoi m’as-tu servi ? Le canon, pointé, est plus fort que tout.

L’avion empoisonne la vie de qui est en chemin S’il ne tue pas son âne, il tuera son mulet.

Quand je le vois, je tombe dans la mare. C’est la nuit que je porte les morts en terre.

Le canon, quand les mulets l’apportent jusqu’ici, fait sauter les collines par-dessus les passants.

Bombe à feu, c’est toi qui règne ; tu frôles un cavalier, il abandonne sa rosse.

Petit boulet à main, tu me mets hors de moi : le soldat t’a lancée, je quitte mon burnous.

– On peut dire, évalua le chauffeur, que ton ami a visé juste avec cette charge ! Mais les enfants ? Que sont-ils devenus ? Ils ne sont pas comme des poèmes qu’on peut faire vivre à tout moment si on a encore du souffle. Je les revois encore alignés, les mains sur la tête, les paupières papillotant de peur.

– Le salut soit sur vous, hommes de bien, les surprit la voix aigrelette d’une vieille, que le malheur soit loin d’eux ! Pouvez-vous vous écartez afin que je puisse enfin me désaltérer. ».

A leur grande surprise, elle était habillée d’un haïk blanc comme les femmes de la plaine et de la ville, contrairement aux femmes des montagnes qui allaient à visage découvert et les cheveux couverts d’un foulard. Mais peut-être était-elle en voyage ou qu’elle cachait quelque infirmité disgracieuse. Ils se levèrent et s’écartèrent pour lui libérer le passage. Quand elle eut bu, elle s’assit et le maître lui demanda malicieusement : « N’ai-je pas déjà ouï votre voix, femme de bien ?

– Effectivement, c’était il y a peu, avoua la vieille qui lui fit un clin d’œil sans que le chauffeur ne la surprenne, plus précisément dans le train Alger-Bougie. Mais vous dormiez, maître. Cependant, dans votre sommeil, alors que je discutais avec notre ami Madjid Digdaï, vous n’avez pas pu vous empêcher de nous versifier vos visions et vos rêves. A chaque fois, vous êtes intervenu comme si vous écoutiez aussi notre discussion dans le sommeil.

– J’ai en tout cas entendu que vous l’aviez échappé belle la dernière fois, remémora le maître qui avait reconnu Bou Baghla malgré le haïk sous lequel il s’était travesti, vous êtes descendu du train à temps. Mais aujourd’hui ?

– Et bien, là aussi, ajouta la vieille, puisque je suis tombé sur vous.

Tout d’abord surpris que le sort ait pu faire se retrouver le maître et la vieille qui semblaient bien se connaitre, ayant à cœur d’aider une amie du maître, le chauffeur crut alors bon de la conseiller. « Faites attention madame, supplia-t-il, vous ne devriez pas vous promener toute seule sur les routes. En ce moment ce n’est pas sûr. D’ailleurs, ne prenez pas la peine de continuer votre chemin, plus haut il y a un barrage de gendarmes et les militaires sont en pleine manœuvre. Bou Baghla a encore frappé, il a tendu une embuscade à une caravane de zazous. Non seulement il les a razziés mais il a crevé les pneus de leurs voitures et les a abandonnés nus comme des vers sur le bord de la route.

– Oh, ce n’est qu’une de ses farces à la Djeha dont Bou Baghla a l’habitude, commenta la vieille, au moins il ne les a pas fait sourire à la manière kabyle ; quand ils seront vieux, ils pourront toujours s’en gondoler les tripes ; le ridicule ne les aura pas tués.

– Ce n’est pas ce que les gendarmes avaient l’air de penser, commenta le chauffeur, le ridicule m’a plutôt semblé les avoir tués une fois de plus en ne mettant pas de nouveau le grappin sur Bou Baghla. Ils sont sur les dents, ils ont la rage, ils sont saisis de férocité de toujours remuer leur épée dans l’eau. Et peut-être se défouleront-ils sur ces enfants qui, par peur, auront eu le malheur de couper la route et que les militaires ont capturés et alignés mains sur la tête.

– Dois-je te rappeler que tu m’as proposé de couper la route, rebondit alors le maître, et que tu devrais être parmi eux si je n’en t’avais pas dissuadé.




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