Décembre 20, 2017
Par Quartiers Libres
128 visites


Barbès Blues au temps du couvre-feu / épisode précédent

Le chauffeur remonta à la muette dans sa voiture avec la désagréable sensation de s’être fait encore clouer la chique dans sa joute avec le maître. Juste avant de relourder sa portière, le dos rutilant d’un vert métallisé aux reflets bleus turquoise, une grosse mouche s’arrangea pour s’embarder à l’intérieur sans qu’il ne la vit, ni ne l’entendit. Le bourdonnement qu’elle turbina ensuite lui fit l’effet d’un ricanement qu’il prit pour une moquerie supplémentaire que lui réservait cruellement la providence. Bientôt la mouche cessa son concert qui avait rendu le silence encore plus pesant sur ses épaules. Puis, soudain, d’un geste violent, à la surprise du maître qui sursauta, il claqua le plat de sa main contre la vitre où elle s’était posée comme pour le narguer dans ses couleurs d’arc-en-ciel. La mouche n’était plus qu’un amas de chair noire écrabouillée, d’où coulaient de minces filets de sang.

« Heureusement que je ne suis pas une mouche, piqua alors le maître, j’aurais connu un triste sort. Dire la vérité ne fait pas plaisir. C’est pour cela qu’on prend des airs amusés pour la dire. Mais, malgré tant de précautions, tout comme toi, il se peut qu’on arrive à ne pas en rire, et qu’on enrage. Je te comprends au fond, c’est plus facile d’écraser une mouche qu’un hélicoptère.

– Oh, maître ?! N’est-il plus permis en ce bas-monde d’avoir peur ?!

– Oui, mais sauf si tu ne coupes pas la route et que tu ne sois pas trop curieux. Les adages de nos anciens ont l’air bien ridicules dans ce monde où les voitures ont supplanté les chevaux, les machines à écrire la craie et le calame, et la radio la voix et la parole d’une bonne assemblée villageoise. Certes le cadre et le contexte dans lequel on les disait ont disparu ; tout ce qui leur donnait vie et sens s’est dérobé, ne laissant que des formes vides et prêtes à être investies de nouvelles intentions. Mais leurs adages sont profondément humains car la peur reste la peur quelle que soit l’époque. Comment veux-tu ne pas avoir peur aujourd’hui si on a brûlé ton village et tes récoltes hier ? Comment ne pas avoir peur de ces routes qui desservent nos villages et qu’on a construites afin que l’armée y arrive le plus rapidement possible, s’il s’y trouve quelques téméraires pour rire à leurs dépens et pousser les gens à la jacquerie ? Mais alors, comment ne pas rire de cette peur au moment où notre cœur doit s’armer de courage face à l’adversité ? Cette peur qu’on nous a inculquée pour nous paralyser !

– Maître, cela fait encore beaucoup de questions ! », s’essouffla le chauffeur comme pour jeter l’éponge. Puis, après un infime temps d’arrêt dans lequel il afficha un regard noir qui vous plongeait dans un puits d’années sans fond, le chauffeur enclencha la clef de contact dans un soupir résigné : « Il est temps de reprendre la route. Au moins là, je n’ai pas à me poser de questions pour savoir où je dois vous déposer ! ». Des giclées de boue fusèrent sous les roues du véhicule qui démarra en patinant. Il roula ensuite doucement sur le sol couvert d’eau en provoquant des éclaboussures qui jaillissaient pour retomber en clapotant sur les pelures de figues multicolores. Enfin, un chapelet noir fumant du pot d’échappement, malgré un moteur suffocant d’efforts martelés, le véhicule s’élança sur une route grimpant vers un azur dans lequel elle se perdait, laissant dans son sillage deux traces de pneus humides et parallèles sur la terre rouge d’une voie bordée d’arbres où les rayons du soleil chamaillaient les frondaisons de constellations miroitantes, les feuilles frissonnant et sifflant sous le vent de la mer qui avait repris aussi sa course.

« Au fait, avons-nous passé le village Amsioun ? » demanda le maître.

– Oh, oui ! C’était juste avant d’entrer dans la forêt des At Yemmel, une route carrossable y mène direct.

– Que veux-tu, le village a été incendié pour ça. Puis, au pied du village, les Français ont creusé la mine de Timezrit pour en extraire le fer. On y a même embauché les villageois des At Yemmel pour un salaire de misère. Mais ils ne se sont pas laissé faire. Rappelle-toi la grande grève de 1953 et la marche de 40 kilomètres qu’ils ont organisé de la mine de Timezrit jusqu’à Sidi-Aïch. Même les gendarmes n’ont pas osé intervenir. Ils avaient Mohand Tahar Bouras à leur tête, un natif des At Yemmel, plus précisément du village d’Akabiou. Ils ont gagné sur l’augmentation des salaires.

– Remarque ils étaient syndiqués à la CGT et soutenus par les Communistes.

– Certes, mais rappelle-toi aussi qu’Abdelkrim El Khattabi disait : « Allez à Moscou mais ne devenez pas communistes. ».

– Ah, et qui est cet illustre personnage ?

– C’est le premier à avoir mis sa déculottée à l’armée française.

– Mais plutôt que la mine, plutôt que la politique à laquelle vous revenez toujours, ne peut-on préférer conseiller la sérénité du mausolée de Yemma Timezrit suspendu en haut de la montagne dont la sainte patronne porte le nom.

– Je ne veux pas médire de Yemma Timezrit que certains accusent de charlatanisme. Il faut le reconnaître : depuis le malheur de la conquête française, elle a été pendant longtemps le seul recours, la seule oreille empathique à ceux à qui il ne restait plus qu’elle pour ne pas étouffer dans le silence. Les doléances qu’elle a continuellement reçues ont même permis de perpétuer le souvenir amer de la prédation brutale, du viol et de la dépossession ; et avec ce souvenir, sous le poids des brimades d’un présent qui tarde à changer et reconduit l’indignité à chaque coucher de soleil, le désir secret de la vengeance. Aussi, arrive toujours le moment où la sérénité de son mausolée se fait l’écho de la colère qui gronde et de l’insurrection qui se prépare. Veux-tu envoyer tes clients dans des lieux où ils seront loin de trouver la retraite que tu entrevois pour eux ?

– Et là, sur votre gauche, le chemin qui grimpe au sommet de l’Adrar Ougharbi, détourna le chauffeur frustré avant de mordre mine de rien, mais ce n’est pas le moment d’y aller, les criquets lui tournent la tête. ».

A peine eut-il terminé de parler, après avoir relevé les yeux sur la route, il faillit étouffer, il bégaya : « Re, re, regardez ! Un ba, ba, un barrage de gendarmes ! ». Derrière le barrage s’activaient des militaires qui semblaient en pleine action. Il entraperçut aussi les têtes de cinq enfants qui dépassaient l’arrière d’une jeep. Ils se tenaient debout et alignés, les mains sur la tête, sous l’œil des fusils pointés sur eux, le regard aussi vide, aussi vertigineux qu’une falaise plongeant dans un profond précipice.

« Maître, maître, ce sont les gamins qui, tout à l’heure, nous ont vendu les figues de Barbarie, reconnut le chauffeur avec une surprise mêlée de crainte.

– Garde ton sang-froid, murmura le maître, rappelle-toi seulement le goût des figues, la fraicheur de l’eau de source, ralentis et écoute ce poème de Si Qasi :

Allons disons la vérité

Même si elle blesse

Plutôt que la perdition

Le piège est tendu

Nous craignons qu’il nous blesse

Et accroisse nos maux

Qui fait le mal est dans la paix

Son commerce prospère

Que l’intelligent m’entende




Source: