Barbès Blues au temps du couvre-feu / épisode précédent

 

En entrant dans la forêt des At Yemmel, revenant à la réalité présente à l’ombre des arbres dont la fraîcheur l’avait extirpé du déroulement de ses souvenirs de sa première rencontre avec Si Lbachir, le maître n’eut pas le temps de dévider le poème de Qasi jusqu’à la fin. Estampés dans les caves de sa mémoire que le temps aurait recouvert comme la poussière sur des manuscrits anciens, d’autres souvenirs remontèrent à la surface quand le courant d’air rafraîchi qui s’engouffrait par les vitres entrouvertes, souffla sur son visage. Si, en 1847, les tribus de la vallée de la Soummam avaient fait, comme on disait à l’époque, leur soumission et qu’on les avait intégrées à un nouveau système d’administration sur lequel les Bureaux Arabes avaient la haute main, l’armée s’inquiéta tout de même de le consolider alors que, sur le plan militaire, elle n’avait rien à craindre en ayant déjà montré de quel bois elle pouvait chauffer les montagnards récalcitrants. Sa conquête brutale provoqua aussi l’effondrement de l’ordre ancien dont les membres se retrouvaient désemparés et déboussolés ; dans la foulée de la méchante raclée, l’administration se dut d’organiser et d’entretenir la division entre les tribus, entre les villages, entre les familles et au sein des familles elles-mêmes, pour mieux accélérer la désagrégation des us, des coutumes, des liens de parenté et des règles de l’ancienne civilité. Au final, si l’armée n’avait plus à intervenir pour maintenir la sécurité, la multiplication des conflits au sein des Kabyles-mêmes l’en dispensait d’autant plus mais craignait tout de même des débordements qu’elle ne pourrait plus maîtriser. C’est dans ce contexte, qu’en 1850, un événement qui survînt près de cette forêt des At Yemmel, offrit sur un plateau le prétexte qui manquait à une telle entreprise de consolidation de l’administration.

Dans le courant du mois de février, la tribu des At Djellil, dont était issu Si Lbachir, et la tribu des Imoula étaient au bord de l’affrontement. L’enjeu de ce bras de fer tenait à l’emplacement d’un marché que chacune voulait sur son territoire. Les hostilités ne furent pourtant pas déclarées grâce à l’intervention des Bureaux Arabes d’Akbou et de Bougie et des chefs influents de la vallée parmi lesquels Si Saïd ben Abid le caïd du Sahel de Sétif, Si Saïd Ou Azgar le caïd des Mezzaïas, Si Chérif Amzian Ou Lmouhoub marabout d’Imoula, Si Ourabah caïd des Abdel Djebbar. Il fut ainsi convenu entre toutes les parties d’une réunion qui devait se dérouler chez le marabout d’Imoula le 28 février 1850 au matin. Si Abbas, le parent de Si Lbachir qui s’était illustré en 1871 en gardant l’unité des deux lignées de la famille, s’y présenta. Le maître se remémora la lettre d’un officier français présent à cette réunion que Si Lbachir s’était procurée auprès de ses amis érudits et que Si Lbachir lui avait lue :

« Le 28 au matin, on se réunit dans une tente dressée devant la maison de Si Chérif Amezian afin de régler les affaires. On causait déjà depuis environ deux heures et la discussion sur la question principale était assez animée entre les parties, sans toutefois être orageuse, lorsque tout à coup, un Kabyle s’élança du cercle formé devant la tente, passe rapidement devant le capitaine en sortant un pistolet d’arçon de dessous son burnous, fait feu à bout portant sur le lieutenant Gravier assis à la droite de monsieur Augeraud. Le coup visé en pleine poitrine dévia par un mouvement que fit quelqu’un et qui détourna son attention pendant une seconde. Monsieur Gravier fut frappé à la jambe droite qui a été brisée. Un pareil attentat amena naturellement un grand tumulte. Nos cavaliers sautèrent sur leurs armes. Si Chérif Amezian se précipita sur l’assassin qu’il saisit aidés de beaucoup de chefs présents. Si Saïd ben Abid, caïd du Sahel de Sétif, Si Saad ou el Mansour autre caïd de la subdivision de Sétif, craignant un autre meurtre, s’emparèrent du capitaine Augeraud et le poussèrent dans la maison. Si Saïd Ou Azgar et ses cavaliers transportèrent également le lieutenant Gravier. Bientôt, Si Chérif Amezian amena l’assassin qu’on avait voulu mettre à mort devant la tente, ce qu’avait empêché le capitaine. On ignorait quelle étendue pouvait avoir ce complot qui se divulguait ainsi. On pouvait prévoir une attaque combinée des Beni Oughlis et des Beni Yemmel, voisins d’Imoula. Les Beni Djellil furieux voulaient aller chercher leurs gens pour tirer vengeance d’un guet-apens odieux, après les gages de paix échangés de part et d’autre. Si les fusils des Beni Djellil étaient survenus, une lutte devenait inévitable et, bien avant leur assaut, nos officiers et leur suite eussent été égorgés par les gens d’Imoula, sauf à combattre après. On convint unanimement qu’il fallait partir et une demi-heure après, on se mit en route emportant monsieur Gravier et emmenant l’assassin, Si Chérif Amezian, son fils et un certain nombre de serviteurs formant l’arrière garde. On marcha ainsi le reste du jour et toute la nuit, afin d’arriver le plus tôt possible à Bougie, pour donner à monsieur Gravier les soins nécessaires. Dans ce long transport, monsieur Gravier a été porté par les Kabyles qui se sont relevés avec beaucoup de bonne volonté, mais parmi lesquels il est juste de rendre hommage au zèle et à l’empressement des Beni Djellil.». Si Lbachir cessa de lire puis commenta : « Après un coup pareil, ils ont eu beau jeu de nous envoyer une colonne militaire. Maître, tu veux la preuve ? ». Et Si Lbachir sortit une autre lettre de son bureau qu’il se mit à lire avec cérémonie. En effet, confirmant l’aubaine que cet événement constituait, un autre officier pouvait ainsi écrire : « Le guet-apens commis sur la personne de monsieur le lieutenant Gravier, n’était pas de nature à déterminer une expédition, puisque l’assassin n’était pas de nature à déterminer une expédition, puisque l’assassin a été livré, l’apparition de la colonne doit permettre de vider complétement cette affaire ». Plus loin, l’officier précisa : « Après avoir visité les tribus riveraines de la route de Sétif à Bougie, après avoir confirmé la soumission des Beni Djellil, des Imoula, des Beni Yemmel, vous devrez tâter les Beni Sliman s’ils paient leurs contributions, s’ils n’ont pas fait d’actes d’hostilité. Vous passerez ensuite à la seconde partie des opérations qui consiste à l’établissement d’une route. S’il était nécessaire, vous donneriez une leçon aux Beni Sliman et aux tribus qui auraient oublié celle qu’elles ont reçue l’année dernière. Vous profiterez du temps employé aux travaux de route, pour visiter le pays et consolider l’administration. Ayez soin de faire solder les contributions de l’année et tout l’arriéré en pesant le moins possible sur le pays. L’opération sur Bougie a surtout pour but de nous faciliter de plus en plus les relations journalières entre Sétif et ce port de mer.».

« Tu te rends compte maître, mesura Si Lbachir, ils ont bien calculé leur affaire. Et dire que mon ancêtre Si Abbas avait sauvé la vie de leurs officiers le jour de la rencontre du 28 février !

– Que voulais-tu qu’il fasse d’autre, lui demanda le maître, qu’il aille au casse-pipe, qu’on lui brûle le village et les récoltes, qu’on abatte le bétail et les oliviers, qu’on viole les femmes ?! Et tout ça par représailles! Il a cédé en attendant des jours meilleurs. D’ailleurs ne l’a-t-il pas prouvé en prenant le parti de cheikh El Haddad 20 ans plus tard ?

– Et bien puisque tu fais état de tous ces outrages, oh maître qui déjà me devance, écoute la suite ! ».

Par Quartiers Libres,
Source: http://quartierslibres.wordpress.com/2017/10/11/barbes-blues-au-temps-du-couvre-feu-69-farid-taalba/