Barbès Blues au temps du couvre-feu / épisode précédent

Depuis le début, dans la semi-obscurité enveloppant le stade, Hassan avait suivi avec attention le déroulement de la comédie musicale. Malgré les bruyantes allées et venues des véhicules, des mouvements de troupe et des vifs échanges de paroles entre militaires, l’écho renvoyé de la tribune lui parvenait nettement. Il percevait aussi du coin de l’œil les éclats de lumière du poste de télévision dont les mouvements oscillaient au rythme de l’action du film. Il s’esbignait ainsi de la prise de tête qui devait assiéger chacun des prisonniers quant au sort qui allait leur être réservé. « Tu reconnais cet air-là ? » lui demanda subitement Wardiya. « Oui… oui… « Marvellous », murmura-t-il-il d’un air détaché, c’est loin tout ça… c’était au concert du Nat King Cole trio… au Petit Journal Montparnasse… on n’était pas hors-jeu comme on l’est maintenant… et tout ça à cause d’un simple insigne de la JSMB…

– Oh, j’aurais mieux fait de le perdre, lâcha Wardiya des sanglots dans la gorge.

– Ce n’est pas le moment de culpabiliser, enchaîna Hassan en haussant le ton, au contraire, merci de me l’avoir apporté… tu n’as cherché qu’à me faire plaisir… tu ne pouvais pas prévoir le reste… et puis… et puis le match n’est pas terminé… moi, contrairement à la chanson, les mots ne me manquent pas pour dire combien j’ai encore envie de vivre…

Puis, dans son élan, il se mit à démêler du Si Mohand ou Mhend :

Au temps de ceux qui n’avaient pas la mémoire courte

Hommes clairvoyants et avisés

Je cultivais passionnément les roses

– Chut !… mettez-là en sourdine, intervint sèchement Zahiya même si elle chuchota, vous voulez qu’on se fasse repérer… les gardes se trouvent à 50 mètres de nous… ils ne vont pas tarder à arriver à notre hauteur… Elle était bien placée puisqu’elle ouvrait le rang dans lequel les quatre artistes avaient été assignés. Ils avaient eu la chance de ne pas avoir été séparés. Après Zahiya, sur sa gauche, se succédaient dans l’ordre, Madjid, Wardiya, Hassan et les autres suspects qui se tenaient comme eux assis jusqu’au bout du rang. A la droite de Zahiya se déroulait l’allée qu’empruntaient les camions venant livrer leur cargaison de suspects à aligner et le long de laquelle patrouillait le petit groupe de militaires équipés de lampes électriques avec lesquelles ils balayaient les visages des prisonniers. Ils choisissaient parfois des personnes qu’ils forçaient à se lever et à les suivre avant de les abasourdir sous le feu crépitant de mitrailleuses vengeresses. Wardiya et Hassan obtempérèrent sans rechigner. Et, une fois le film bouclé, Wardiya avait laissé tomber sa tête sur l’épaule d’Hassan qui lui tenait la main. Ils somnolaient tous deux. Les ayant remarqués, Zahiya reluqua alors Madjid qui s’était embastillé dans un mutisme le plus total depuis qu’ils avaient été arrêtés. Il ruminait lui aussi dans sa tête des vers de Si Mohand ou Mhend qu’elle ne pouvait capter même si elle remarqua ses lèvres remuer sans qu’elle n’en glana un son, mais dont elle sentait la noirceur à travers ses yeux inquiets et perdus. Il était effectivement loin de l’optimisme et du flegme d’Hassan :

Quant à moi, je jure d’enchrister ma parole

Et de me boucher les pavillons pour ne plus esgourder

Toutes ces mouches toupillant autour de ma pomme

Wardiya et Hassan endormis, elle n’avait plus besoin de mater Madjid à travers le rétroviseur de Bou Taxi. Elle se sentit soudain à l’abri des oreilles et des regards indiscrets de ses collègues. « Madjid, marmotta-t-elle avec audace en lui donnant un léger coup de coude, te souviens-tu de la première fois que nous nous sommes rencontrés ? ». Ebaubi par sa question, il l’a dévisagea en rougissant. Elle l’avait débuché du fond de sa taciturnité où il se tenait tapi comme une bête traquée. Mais, avant de répondre, il obliqua son regard vétilleux sur Wardiya et Hassan. Il constata lui aussi qu’ils s’étaient assoupis de fatigue, puis, de nouveau, opina du chef vers Zahiya qui le dévorait des yeux. Pour masquer la gêne qui avait enflammé son visage, en se donnant l’air du premier de la classe outragé, il rectifia sa question sans ambages : « Je croyais qu’il fallait qu’on se la ferme sous peine de se faire éclairer la tronche.

– Oui, mais je commence à me raconter… qu’on n’aura peut-être pas assez de temps… pour éclairer tout ce qu’on a sur le cœur. Tiens… tu ne le vois pas… mais les militaires viennent juste d’apprêter une nouvelle brochette de suspects… tu vas voir… dans quelques instants… tu vas entendre la rafale qui va les passer au grill… Alors, tu te souviens ?… Les flics avaient cerné et quadrillé le quartier de Barbés… je les avais aux basques… j’avais une mallette pleine de maille… et j’ai frappé à ta porte… je t’ai apprécié tout de suite… car tu m’avais vouvoyée… dans notre métier… pour une danseuse doublée d’une péripatéticienne… ce n’est pas tous les jours qu’on rehausse ton patronyme. Et… et tu étais amoureux… comme un enfant, la naïveté pure. J’enviais cette Zahiya vers laquelle tu tendais tout entier… elle avait de la chance d’avoir quelqu’un qui se faisait tout un mouron pour elle…

– Pour parler comme Hassan, tout ça, c’est loin, loin, loin… Il n’y a pas eu de Zahiya, je ne me suis pas marié.

– Comment ça ? Tu donnais pourtant tous les assurances que l’affaire était dans le sac.

– C’est ce que je croyais mais je me suis trompé… le sort n’en pas voulu ainsi. – Que s’est-il passé ? Elle a épousé un autre prétendant ?

– Exactement, je n’ai pas besoin de te faire un dessin.

– N’as-tu pas pensé à aller la ravir à son époux et vous enfuir ensemble ? – Comment veux-tu que j’aille ravir celle que mon père a épousée ?

– Oh, par dieu, comment cela a-t-il été possible ?

– Avant de partir en France, on nous avait fiancés. Pour les deux familles, c’était une manière de me mettre un fil à la patte pour que je revienne nécessairement un jour. Je n’avais pas besoin de ça mais bon, je ne pouvais pas aller contre leur politique. Aussi, quand je suis parti, j’ai volontairement émigré à Paris pour ne pas me retrouver avec ceux de ma famille qui étaient installés dans le Nord. Je n’avais pas envie de les avoir sur le dos, qu’ils sachent ce que je mange, ce que je chie, avec qui je vais, comment je m’habille. Je ne voulais pas que tout le village soit au courant de ma vie avant même que je ne revienne. Moi, j’ai vaqué à mes occupations, j’ai fait tout comme il se doit : j’ai travaillé, j’ai économisé, j’ai évité de faire des conneries, le jeu, la boisson, les femmes ! Et je me suis contenté de faire le bien autant que je pouvais, et de vivre dans le respect mutuel en ne m’occupant pas des affaires qui ne me concernaient pas. Enfin, après mon départ de Paris, arrivé à Alger, je me suis rendu chez un ami où j’allais passer la nuit. C’est là que j’ai fait la connaissance du maître qui avait pris le même bateau que moi et que le sort a mené chez le même hôte. A ma grande surprise, nous avons passé une sacrée soirée. A un moment, le maître m’a même dit que j’avais une belle voix et que, si cela m’intéressait, je pouvais rejoindre son groupe. C’était gentil mais j’avais un autre air dans la tête qui me menait par le bout du nez. Ce qui ne nous a pas empêchés de prendre le même train à Alger le lendemain. Pendant tout le trajet, on a pu prendre la mesure de ce qui se tramait dans notre pauvre pays mais pas dans mon village. A Akbou, nous sommes descendus pour ensuite nous séparer. Il allait pour donner une bringue et, moi, je m’apprêtais à être reçu par un chaleureux comité d’accueil pour le retour de son fils prodigue. Mais j’ai seulement trouvé mon frère pour venir à ma rencontre. C’était lui qu’on avait choisi d’avoir la lourde charge de m’annoncer enfin la vérité. Mon frère a été bref, je voyais tant de détresse dans ses yeux. Notre mère était morte quelques mois plutôt. Après les quarante jours, le père de Zahiya est venu voir notre père à qui il a dit : « Nous n’avons toujours pas de nouvelles de ton fils. Nous ne savons s’il est mort ou vivant. Depuis qu’il est parti, il n’a donné aucune nouvelle, ma fille ne peut pas attendre plus longtemps. Qui voudra d’elle une fois l’âge passé ? Il faut la libérer de ces fiançailles que nous avons contractées avant le départ de ton fils Madjid ». Pour mettre fin à l’opprobre qu’il voyait lui tomber sur le coin de la tête, pour sauvegarder son honneur et respecter la parole donnée au moment des fiançailles, mon père a estimé qu’il ne lui restait plus qu’à s’engager à l’épouser, vu que tous mes autres frères étaient mariés. L’accord a alors été conclu entre eux et je n’ai eu qu’à constater le fait accompli. Tu vois, il ne m’a pas suffi de m’isoler des miens mais j’avais aussi oublié de leur écrire pendant les cinq années de mon exil. Pas une lettre, ni une carte postale, rien, si ce n’est pour leur dire que j’arrivais à telle date. Mais, sans le savoir, c’était déjà trop tard. Après avoir encaissé le coup, j’ai dit à mon frère de me devancer car j’avais un rendez-vous important, une affaire à régler et que je le rejoindrai. Je n’ai pas eu la force de monter jusqu’au village. J’ai fui Akbou, j’ai erré comme un fou sous le cagnard, je ne savais plus à quel saint me vouer. Je suis alors allé retrouver le maître dans le café où il se produisait. J’étais saoul, j’avais plein de pousse-au-crime dans le sang, mon cerveau était sens dessus dessous, ça miroitait dans mes yeux, j’avais jamais été comme ça auparavant. Puis, à la surprise générale, j’ai pris le micro pour chanter « Mani oh mani » et j’ai perdu connaissance à la fin de la chanson. Après plusieurs jours de coma, quand je me suis enfin réveillé, j’ai eu la surprise de me retrouver dans la cellule d’un lieu saint perdu dans la montagne où le maître m’avait fait conduire. Pendant notre séjour là-bas, je lui ai demandé si sa proposition d’entrer dans sa troupe tenait toujours. Il a acquiescé et c’est comme ça que j’ai été adopté… et que je me retrouve aujourd’hui coincé avec toi ici…

– C’est une belle coïncidence, ne trouves-tu pas ?

Sans sourciller, il esquiva sa question pour revenir à la première : « Quand tu es venue te réfugier dans ma chambre… tu te souviens il y avait Môh Tajouaqt et Bou Khobrine le mejdoub… et bien… ce n’était pas la première fois que je te voyais. « Comment cela ? » s’exclama-t-elle. – Et bien, bredouilla-t-il pour commencer, avec Môh Tajouaqt, on venait de sortir de l’hôtel-restaurant qui se trouvent en face de chez moi. On voulait aller faire des courses pour se faire notre petite fête de l’Aïd. Je suis alors monté chez moi pour prendre un peu d’argent. Puis, en regardant par la fenêtre, je…

Une rafale de mitraillettes déchira la nuit aussi brutalement qu’elle coupa la parole de Madjid. Wardiya et Hassan tressautèrent dans leur sommeil avant de se réveiller, le regard aux aguets, cherchant à comprendre. Un frisson parcourut la masse des prisonniers qui avaient encore la chance de se tenir assis ; il se termina par un bref soupir qui ne voulait pas se faire remarquer, rapidement englouti par l’obscurité avant qu’une chape de plomb ne retombe sur eux.

« Tu vois, s’exclama-t-elle avec inquiétude en s’accrochant à son bras, la cuisson n’a pas tardé et les brochettes sont déjà prêtes pour les vers de terre de la fosse commune qu’on leur creusera pour sépulture.

Accablé, Madjid se mit à réciter une prière :

Quand sonne l’heure de creuser la tombe

L’aboyeur public met au parfum le village

Réunis à la maison, on se sert les coudes

Le foie des parents pissent le sang Entre midi et une heure

Je prendrai mes quartiers sous terre Enfants, ne vous faites pas de bile

Patience est aminche de compassion

« Ceci dit, avec toute cette poésie, reprit-elle, tu ne m’as toujours pas dit quand tu m’avais vue pour la première fois. Tu étais remonté chez toi, tu as regardé par la fenêtre, et après ?

– Après… c’est plus difficile… comment dire ?, bégaya-t-il en lançant des regards gênés sur leurs deux camarades revenus à la conscience. « Oh, tu peux y aller, chargea-t-elle, ils oublieront aussi vite ce qu’ils auront entendu. ». Rassuré, il se remit au tricot : « De ma fenêtre, j’avais une vue imparable sur la chambre que tu occupais avec Si Brahim… je vous ai vu… ensemble… sur le lit… Mais j’ai aussitôt refermé la fenêtre, je n’avais rien demandé, ni cherché. J’étais rouge de honte, je ne savais plus où me mettre, je tournai dans ma chambre comme un fauve en cage. Et c’est là que j’ai entendu les premiers coups qui ont provoqué l’émeute.

– Ah si c’est pas michto tout ça !

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Article publié le 09 Oct 2019 sur Quartierslibres.wordpress.com