Barbès Blues au temps du couvre-feu / épisode précédent

 

– Oh, pardonne-moi, si je suis allé vite en besogne avec ta Zohra les « Louis d’or », mais, dans un cas comme dans l’autre, cela ne sera pas une bonne affaire, si j’ose dire. J’ai beau me dire « A la grâce de Dieu, sois miséricordieux, oublie ce qui est éphémère ici-bas, surtout le mal qu’on t’a fait, rappelle-toi que les insultes ne sont que des mots, et les crachats de l’eau », rien à faire, impossible de solder le compte ! La suspicion me galope dans les sangs, j’ai le palpitant qui moud du ressentiment et je me ronge le foie à en vomir. Comment oublier la trahison, toutes ces années de travail et de privation, la perte de ma bien-aimée ? Et même si j’avais oublié et fait mine d’accepter la politique que ceux de ma maison m’ont concoctée dans le dos, à quoi m’aurait servi tout le bien qu’ils auraient pu me faire ensuite ?! Pour le moment, ce n’est pas d’une femme dont j’ai besoin, mais de chansons ! Comme tu viens de le dire en me proposant de taper la goualante plutôt que la gueulante. Et si, en plus, ça peut t’aider à tenir la route et fleurir à bon port, pourquoi se priver ?! ». Madjid tira plusieurs bouffées sur sa pipe de kif. A l’expiration, deux longues colonnes de fumée lui sortirent des narines et se rejoignirent au-dessus de sa tête en un nuage qui fut rapidement dispersé.

« Bienvenue à vous les amis, commença Madjid, que Dieu nous pardonne et nous agrée. Dans le même temps, le soleil irradie et la grêle cambole en rideaux serrés. Entre les deux, nous sommes là à chercher les racines du brouillard dans un ciel illisible. Entre les deux, nous croquons le marmot que surgisse le terme du présent compromis et que s’arque-boutent enfin les sept couleurs du mariage de Chacal. Entre les deux, l’esprit de ma bien-aimée vient me visiter. Entre les deux, mon cœur ne balance pas et, à ma bouche, viennent les vers qu’elle me chuchote en boucle comme celle qui a trouvé la pluie battante là où elle s’attendait au soleil. ». Il tira de nouveau sur sa pipe. Puis il tapota amicalement le dos d’Hassan ; il lui fit les yeux ronds en tournant la tête avant de lui susurrer à l’oreille :

« A toi, Hassan, donne nous la mesure sur l’air de « Je ne passerai point l’éponge ! ». Hassan se mit à rythmer en claquant des mains et Madjid commença à goualer les cordes de sa joie triste :

Je ne passerai point l’éponge à mon père

Qui m’a mis la corde au cou contre mon gré

Et jeté mon bien-aimé sur les routes

Le jour où ils ont brûlé d’impatience

Moi, sans qu’ils ne devinent mon essoufflement, j’ai accouru

Pour débrider en douce mes esgourdes sur leur arrangement

Et me voilà femme du père de mon bien-aimé

Je jure par tous les serments

Ta maison, je ne la nivèlerai point

 

Alors que la voix de Madjid s’éteignit sur cette terrible sentence, seuls les claquements de mains continuèrent de raisonner aux oreilles des trois amis qui en suivaient le rythme. Ils balançaient leur torse dans les temps sans tenir compte du concert d’explosions et de fusillades qui se payait encore sa salle Pleyel sous le ciel de Philippeville toujours en proie aux fumées et à la lacrymogène qu’ils ne sentaient plus.
« Oh, les amis, insuffla Madjid en se mettant lui aussi à frapper des mains, l’inspiration gonfle, monte, déborde et l’esprit de ma mère accouche dans mon âme : « Oh, mon fils, ne sois pas subjugué par ces nuages sombres qui jettent le jour dans la nuit, seul le temps échappe au présent, l’illusion du sur-place n’est qu’éphémère comme toute chose ici-bas, à chacun son heure. Dans le malheur, l’espoir ne saurait être proscrit. Aurais-tu oublié déjà oublié toutes mes recommandations ? ». Non, ma mère, je n’ai pas oublié : « Amachahou ! Il était une fois un roi qui s’appelait Bel Qadi. Il avait trois fils. Et, chaque jour, du matin au soir, et comme il avait roulé sa bosse dans des bleds lointains, il leur serinait invariablement le même refrain : « Quand vous serez arrivés là où je suis arrivé, vous serez des hommes ! ». Aussi, à force d’esgourder ce disque rayé qui le mettait sans arrêt au défi, l’aîné se prit soudain de couper le son :

Oh, mon père, donne-moi un cheval

Je veux aller jusqu’où tu es arrivé

Wouah, wouah, vas-y

L’aîné atteignit les berges d’une rivière

Des flots d’argents roulaient dans son lit

Voilà jusqu’où a été mon père !

L’aîné revint ainsi chez son père

Père, tu es allé jusqu’à la rivière d’argent

Non, retourne garder ton troupeau !

Il restait les deux autres frères et Bel Qadi ne cessa de leur rebattre les esgourdes de son lancinant couplet : « Quand vous serez arrivé là où je suis arrivé, vous serez des hommes ! ». Tant et si bien que le cadet finit par vouloir jouer à contretemps :

Oh, mon père, donne-moi un cheval

Je veux aller jusqu’où tu es arrivé

Wouah, wouah, vas-y !

Passé la rivière d’argent, il en atteignit une autre

Des vagues d’or balayaient son lit

Voilà jusqu’où est arrivé mon père !

Le cadet accourut chez son père

Tu es allé jusqu’à la rivière d’or

Non, retourne à ton troupeau !

Il ne restait plus qu’Amezian, le benjamin. Son père ne tarda pas à lui mouliner le grain comme à ses frères. Lui aussi finit par demander audience à son père :

Père, donne-moi cinq jours pour découvrir ton royaume

Fils, voici un cheval et tes provisions

Merci père, je serai à l’heure

Amezian n’alla pas bien loin

Il frappa à la porte de sa tante

Fils de mon frère, quel vent t’amène donc ?

Quand vous serez arrivé là où je suis arrivé

Vous serez alors des hommes

Nous rabâche sans cesse mon père

Mes frères ont relevé le défi

L’un jusqu’à la rivière d’argent, l’autre à la rivière d’or

Mais ils sont retournés à leur troupeau

Mon heure a sonné

Je ne peux plus retarder le moment de faire face

Alors je suis venu te demander conseil

La vieille femme cracha sa boulette de « chemma » et se racla la gorge avant de dire d’une voix éraillée : « Retourne voir Bel Qadi, ton père et, devant tous, fais-lui promettre de te donner le cheval qu’il te plaira. Ensuite seulement tu lui demanderas la jument noire. ». Sur ses conseils, quatre jours après, Amezian revint au bercail et se présenta à son père comme convenu :

Père, promets-moi de m’offrir le cheval qui me siéra

Par Dieu, mon fils, j’en fais le serment devant tous

Wouah, wouah, celui qui te siéra !

Père, je ne peux rester en arrière de mes frères

Il est temps que j’aille jusqu’où tu es arrivé

Donne-moi la jument noire

Quoi, la jument noire ?!

Qu’on me donne un fusil pour le rectifier

Et tous de se lever comme un seul homme

Ô, roi, tu lui as donné ta parole

La balle tirée ne saurait revenir

Wouah, wouah, vas-y !

Amezian prit la jument noire, la harnacha, la sella et l’enfourcha. Au moment où il voulut la lancer au pas, elle pivota sa tête vers sa direction et dit en lui montrant toutes ses dents : « Attention, accroche-toi bien ! » ; et elle s’envola aussitôt dans les airs. Alors qu’il atteignit un pays lointain, assoiffé, il s’accorda une halte pour se désaltérer et fit aussi boire sa monture dont les lèvres moussaient d’écume. Puis ils reprirent leur envol. En cours de route, Amezian trouva une plume d’oiseau dont les deux faces étaient entièrement calligraphiées d’une écriture inconnue. Impressionné, il l’emporta avec lui jusqu’à ce qu’il survole un nouveau pays. Il aperçut un fondouk et décida d’y faire halte. Il y loua une chambre dans laquelle il resta plusieurs jours à écouter la plume chanter. Un soir, le vizir du pays traversa le fondouk, s’arrêta devant la maison où logeait Amezian et s’assit en face. Et quand le chant de la plume parvint à ses oreilles, il se leva, s’approcha de la porte et resta là ébahi et enchanté par le charme qui l’y avait conduit. Et, au moment où il se rappela qu’il devait reprendre sa route, il ne put se mettre en marche. Le chant l’avait immobilisé, il y passa la nuit et il dut attendre l’aube pour être libéré et tailler son chemin au plus vite. Mais le vizir arriva en retard à l’audience qu’il devait avoir avec Si Hafid le roi de ce nouveau pays lointain :

Ainsi, vizir, tu me fais banqueter le lapin

Qu’on te décolle l’ardoise sur le champ !

Ô, sire, laisse-moi d’abord éclairer ta lanterne

Vas-y, allume la mèche !

Je suis passé par un fondouk hier au soir

Un fils d’Adam y possède une plume qui chante

Son chant n’existe pas chez les Gens du Livre

Alors je suis resté à l’écouter

Et au moment de reprendre la route

Je ne pouvais plus bouger d’une babouche

Par Dieu, vizir, je veux esgourder ce chant

Gare à ta tête, si tu m’as mené en bateau !

Le roi écouta et ne put se lever jusqu’à l’aube

Qu’on fasse descendre le propriétaire de la plume

Amezian, allonge-moi-la ou je te tranche la cafetière

Ô roi, prends-la expressément et laisse ma noisette au cou

Le roi piqua la plume à son turban

Et Amezian garda sa tête sur les épaules

Qu’importe la plume qui gouale monts et merveilles

Quand on peut encore détailler le couplet avec sa voix

Au palais, le roi planta la plume dans un écrin d’ambre

Et resta coi à se bruisser les feuilles des jours entiers

Jusqu’au jour où la plume affala son grelot

Et refusa de pousser plus loin la chansonnette

Ô, plume enchanteresse, qu’as-tu pour rester muette ?

Ô, roi, convoque celui qui m’a apportée à toi

Qu’il t’amène l’oiseau au plumage duquel j’ai été arrachée

Sinon, tu feras rouler sa tête à tes pieds !

On fit alors mander Amezian auprès du roi

Débrouille-toi pour m’apporter l’oiseau dont la plume est tirée

Ramène-le du ciel ou de la terre

Sinon, ta tête roulera à mes pieds

 

Oh, mes amis, quelle tristesse, c’est en larmes qu’Amezian se présenta devant la jument noire. « Pourquoi pisses-tu des châsses ? » le pressa-t-elle avant de donner un dernier coup de gomme : « Je balancerai ceux qui te font baver les clignotants dans les sept mers ! ». Amezian la mit au parfum de l’ordre du roi. « Rien de plus fastoche, assura la jument noire en hennissant de joie, tu iras le voir. Tu lui diras que tu acceptes d’aller carfouiller l’oiseau à condition qu’il te fasse faire un coffret d’or et d’argent qui s’ouvre et se referme tout seul. A l’intérieur, il y fera verser des diamants, des rubis et émeraudes provenant exclusivement de la fortune du vizir. Si ce dernier refuse ou ne peut remplir ses engagements jusqu’au bout, alors qu’il lui fasse couper la tête ! ». Sur ce, Amezian alla se présenter au roi et lui fit sa proposition qu’il accepta. Mais, bien qu’il vendît la totalité de ses biens, le vizir ne put remplir complètement le coffre et sa tête roula aux pieds du roi qui, de ses propres deniers, compléta le coffret des pierres précieuses manquant à l’appel. Amezian emporta le coffret en courant vers sa jument noire ; il l’enfourcha, elle se déploya aussitôt dans les airs et ils tracèrent bientôt au-dessus d’un autre pays :

Amezian, vois-tu cette maison là-bas ?

Devant la porte, des oiseaux sont attroupés

Jette-leur quelques joyaux du coffret

Ils les picoreront sans tarder

Entre ensuite dans la maison

Pose le coffret à l’intérieur

Cache-toi et reste silencieux

Deux oiseaux viendront à ta suite

Ils estimeront le coffret fort joli

La femelle s’y précipitera

Le coffret se refermera sur elle

Et tu pourras l’emporter

Ah, les amis, Amezian suivit à la lettre ses recommandations et apporta au roi l’oiseau dont provenait la plume. La grâce de l’émerveillement toucha le roi à l’écoute de ses ariettes que ni les Musulmans, ni les Chrétiens ne pouvaient capter, mais aussi pas même les djinns ! Mais vint le jour où l’oiseau cessa de donner ses concerts et s’encagea dans le mutisme le plus total :

Oiselle, pourquoi as-tu cessé de chanter ?

Tant que tu ne me ramèneras pas mon mari

Je n’ouvrirai pas le bec d’une goualante

Mais qui pourra te le ramener ?

Quelqu’un m’a bien apportée ici

Il saura bien me rendre mon mari

Le roi envoya ainsi ses soldats à la recherche d’Amezian

Rapidement ils présentèrent leur proie à leur maître

Ô, roi, pourquoi m’ont-ils capturé ?

L’oiselle se morfond sans son mari

Par Dieu, du ciel ou de la terre, ramène-le lui

Ou le bourreau ramassera ta tête par les cheveux

 

Oh, les amis, quel malheur, quel tristesse, Amezian ruissèle comme une madeleine devant la jument noire auprès de qui il peut confesser l’ordre que le roi lui a intimé. « Oh, quelle plaisanterie, s’ébroua-t-elle de l’encolure, rien de plus simple ! Tu agiras comme la dernière fois et le tour sera joué. ». Puis, s’exécutant, Amezian rendit son mari à l’oiselle, leur chant au roi, et Amezian sauva encore sa tête du billot. Pour se reposer de toutes les péripéties qu’il avait endurées, il demanda à la jument noire de le déposer devant la porte de son oncle chez qui il comptait passer quelques jours. Au bout de deux, au moment de quitter son oncle, ce dernier lui tendit une boite. Et sans lui révéler explicitement qu’elle contenait la mort du roi Bel Qadi son père, il lui dit simplement :
Tiens, fils de mon frère, emporte cette boite Promets-moi de ne jamais l’ouvrir Seul ton père doit avoir ce privilège Mon oncle, compte sur moi pour agir selon ta volonté
Oh, les amis, quelle surprise attendit Amezian quand la jument noire revint le déposer dans le royaume du roi Si Hafid. Il constata que les oiseaux s’étaient claquemurés entre quatre silences pendant son séjour chez son oncle. Il entendit même que le roi le faisait rechercher et qu’il promettait une forte récompense à celui qui lui donnerait de ses nouvelles. Amezian appela un enfant qui mendiait sa pitance par les ruelles et lui proposa d’aller annoncer au roi son retour. L’enfant agit comme Amezian le lui avait prescrit et le roi donna ordre au vizir de signifier à l’enfant son ordonnance de récompense. Il lui enjoignit ensuite d’aller chercher Amezian au lieu-dit que l’enfant leur avait indiqué. Amezian se présenta avec le vizir devant le roi :

Oh, quelle joie de te revoir Amezian

Ces oiseaux se languissent de leur maîtresse

Par Dieu, ramène-la leur avant qu’ils n’en crèvent

Ou ta tête pendra à la porte de la ville

Ah, les amis, comment ne pas compatir ? Il vidait ses yeux devant sa jument noire. Et, bien-sûr, elle le tira encore d’affaire. Grâce aux ruses dont elle avait le secret, il sauva de nouveau sa tête en amenant au roi la maîtresse des oiseaux sur un plateau. Elle était jeune, belle et sa voix faisait perdre la raison. Le roi en devint si mordu qu’il lui proposa de l’épouser.

Je ne me marierai avec toi qu’à une condition

Vos désirs sont des ordres, mais laquelle ?

Ebouillante celui qui m’a amenée ici

Et coupe-lui la tête

 

Oh, les amis, c’est la fin, quelle pitié ! Amezian est assommé par la sentence mais il fait face :

Ô, roi, par Dieu, donne-moi cinq jours

Le temps de me distraire avec ma jument avant la fin

Wouah, wouah, vas-y !

Ah les amis, quelle audace ! Après avoir pris un grand pot qu’il accrocha à sa selle, il enfourcha sa jument noire et la lança au galop. Quand il remarqua que l’écume commençait à exsuder sur la robe de sa monture, il détacha le pot et commença à l’en remplir. Une fois plein, il se rendit au roi : « Voilà, je suis à ta disposition, tue-moi maintenant ! ». Et Le bourreau le conduisit au-dessus d’une grande marmite où frémissait l’eau en ébullition. Amezian vida d’abord le contenu du pot dedans puis sauta à pieds joints dans le bouillon. Il y resta une heure, en ressortit et le roi s’étonna de le voir aussi étincelant que le soleil : « Moi aussi je ferai pareil ! ». Il plongea et mourut. Amezian prit la boite que son oncle lui avait donnée et partit, la maîtresse et les deux oiseaux le suivirent jusqu’à la jument noire où il les invita à monter derrière lui. Ainsi il retourna chez son père, le roi Bel Qadi. Quand il arriva, son père lui demanda : « Alors, es-tu parvenu jusqu’où je suis arrivé ? ». Pour toute réponse, Amezian lui donna alors la boite puis il alla chercher ses deux frères qui faisaient paître les troupeaux. Quand ils revinrent tous trois ensembles, le roi ouvrit la boite et mourut. Amezian se maria avec la maîtresse des oiseaux, devint roi et fit de ses frères ses deux vizirs. Ah, les amis, voilà bien jusqu’où il était arrivé ! ».