Barbès Blues au temps du couvre-feu / épisode précédent

Au lieu de quitter le trottoir, s’engager dans l’avenue, contourner sa diligence et enfin d’aller reprendre sa place devant le volant, Bou Taxi embraya sur Hassan en s’écartant progressivement de la ligne des arbres. Ce dernier passa la tête par la fenêtre et afficha un sourire gourmand qui rendait toute parole inutile. Au même moment, une rafale déchiqueta l’atmosphère. D’autres lui répondirent aussitôt, massives, nerveuses et sèches. « Mon dieu, remarqua en lui-même Bou Taxi, c’est cent contre un ! ». « Par tous les saints, dit Hassan en se tournant vers Madjid, avec toute cette mitraille, on peut dire que le dialogue de sourd est définitivement terminé !

– Et ouais, s’étonna Madjid désabusé, place à la djemaa des armes…

– Voilà, annonça alors Bou Taxi avec un flegme que les échanges de salves n’avaient pas entamé, ces messieurs sont servis. S’ils veulent bien prendre la peine de me suivre. Nous allons derrière les arbres. Nous y serons plus à l’aise. Hassan ouvrit la portière et dit en se levant : « Maître Bou Taxi, si vous permettez que je vous appelle maître, après vous, par l’odeur alléchée ! ». En suivant derrière, par résignation plus que par ironie, Madjid allongea la sauce : « Allons-y, les derniers seront les premiers… ». Bou Taxi les passa en revue chacun leur tour d’un regard vif et intense de colère contenue, les muscles du visage tendus à l’extrême mais restant lui-même impassible. Allant de l’un à l’autre, ils purent estimer oh combien il se retenait de les gifler. Enfin, fermant les yeux de lassitude, d’une voix neutre et sans relief, Bou Taxi leur dit : « Les mouches se réunissent autour de la merde et les abeilles autour du miel. ». Puis il leur tourna dos. C’est ainsi qu’à leur grande surprise, ils se rendirent compte qu’il ne leur restait donc plus qu’à le suivre en silence. « Comme dit le proverbe, glissa Hassan à Madjid, frappes un chien avec du pain, il n’aboiera pas après toi ! ».

– Si je peux ajouter, enquilla Madjid, il n’y a que le tambour qui mange tout seul ! ».

Ils s’installèrent enfin à l’ombre dans un coin esseulé, discret. Une fois les trois amis assis, entre deux ou trois déflagrations, Bou Taxi posa le couffin à ses côtés en s’adressant aux deux autres : « Poignée d’abeilles vaut mieux que sac de mouches, n’est-ce pas ? ». Les deux musiciens s’échangèrent une moue d’incompréhension avant qu’ils ne convergent vers Bou Taxi pour lui signifier en silence : « Mais qu’est-ce que tu racontes ? Ne pouvons-nous pas profiter de cette parenthèse de notre existence sans que tu nous l’ouvres encore sur ce temps présent dont on veut être suspendu, ne serait-ce que le temps qui nous sera imparti, aussi court soit-il ? Mais profitons-en ! N’étais-ce pas toi qui, il y a peu, nous intimais de prendre sur nous et de nous tenir prudent au regard des circonstances terribles d’un moment dont la compréhension nous échappe ?! Ou plutôt parce que nous l’avons bien compris depuis longtemps mais que ce moment arrive aujourd’hui, comme une tuile qu’il glisse du toit pour tomber sur ta tête au moment où tu t’y attends le moins, pour te dire qu’enfin on y est au moment fatidique, celui où l’on rejoue la geste de Bou Baghla et consorts. Si on doit aller en enfer, alors ouvre-nous d’abord ton purgatoire ! ». Puis, le temps qu’un ange passe, Bou Taxi les défourailla de leur embarras. « Aller, Bismi Llah » invoqua-t-il en étalant une natte d’alfa entre ses jambes. Il déballa le contenu du couffin qu’il posa pièce par pièce sur la natte : les gargoulettes d’eau, les deux galette de pain qu’il garda emballés dans un papier blanc, des sardines grillées regroupées par cinq pour former des mains de Fatma étalées dans leur papier journal tout graisseux, des tomates, des oignons rouges, des olives noires en saumure toutes fripées et, enfin, du raisin grenat et des figues vertes claires, les ostioles gouttelant légèrement de suc. Il n’échappa pas à Hassan que Bou Taxi n’avait pas sorti les sebsi : « Oh n’en dis rien ! Après tout, nous sommes ses invités ! ». Et il se mit à applaudir des deux mains : « Ah bravo Bou Taxi, quelle table ! C’est un miracle ! Tu mériterais qu’on te fonde ici un sanctuaire avec une belle petite kouba. Bien que passé dans l’autre monde, tu n’en continuerais pas moins de faire manger tout un tas d’indigents. Merci à toi, mais comment as-tu fait ? Aurais-tu une lampe merveilleuse, une canne qu’il te suffirait de frapper au sol ?

– A Bougie, quand j’étais gosse, j’ai usé mes fonds de culotte au port. Je trainais avec toute une bande de marmots avec qui on allait cirer les pompes, vendre des cigarettes, des billets de loterie, des cacahuètes salées, des beignets, des fruits, des légumes, tout ce que tu veux, même des choses que seul le respect que je vous dois m’empêche de dire ! Au moment de déjeuner, on se retrouvait ensemble, chacun sortait ce qu’il avait amené. Et une fois repus, on s’abandonnait au silence de la sieste ou au murmure de la confidence avant la reprise de nos activités, un moment qu’interrompaient parfois des clients de passage. Comme ça n’a pas changé depuis mon enfance, je savais que j’allais retrouver ici une bande comme celle qu’on a formée autrefois à défaut d’aller à l’école, une bande avec son butin d’écoliers buissonniers toujours enclins à écouler la marchandise tant que le chaland demande, même à l’improviste. Cela n’a pas loupé, je suis tombé sur eux comme le chien qui a suivi à la trace après avoir senti l’étoffe de sa proie, sans lampe ni grain magique, à l’écart et loin de la file de taxis en attente, en tressautant comme eux à chaque pétarade qui nous dégommait les oreilles. Malgré tout le vacarme, j’ai pu faire ma commande qu’on n’a pas tardé à satisfaire. Mais ne parlons plus, tout ça c’est déjà le passé. Maintenant que tout est posé sur la natte, remplissez vos engagements ! ». Bou Taxi se saisit d’une galette de pain qu’il coupa en trois morceaux et tendit celui qui échut à chacun pour entamer le repas. Quand ils furent rassasiés, ayant débarrassé la natte des arêtes, des noyaux d’olive et des pelures d’oignons qui la jonchaient, s’étant essuyé les mains avec le papier d’un journal que Bou Taxi avait gardé dans la poche interne de sa veste, et après avoir remercié ensuite le seigneur de les avoir pourvus dans un moment si difficile, Bou Taxi sortit les sebsi du couffin qu’il posa sur la natte suivie d’une bourse de cuir pleine de kif. « Voilà pour ceux qui kiffent, moi j’ai mon flacon d’anisette dans la poche…

– Pour passer au silence de la sieste, ou au murmure de la confidence ?

– Ah, j’allais oublier… répondit alors Bou Taxi qui se pencha vers le couffin pour saisir une boite en carton qu’il ajouta sur la natte. En l’ouvrant, il s’écria à l’attention d’Hassan : « Voilà ton qalb el louz ! Il ne te manquera que le thé à la menthe, ce sera toujours ça de moins dans la note de frais que j’adresserai au maître pour votre entretien.
Et, après plusieurs pipes de kif et de gorgées d’anisette, Madjid prit la parole : « Quand même, je ne veux pas faire le rabat-joie, mais vous ne vous demandez pas qu’est-ce qui a bien pu arriver aujourd’hui ? Tous ces gens qui ont déferlé d’un coup dans les rues de la ville, comme les « imsebblen » de Fadma n’Soumer à Icherriden ?!

– Puisque tu poses la question, je vais te répondre. Tout à l’heure, j’ai sympathisé avec celui qui m’a vendu le kif, bien plus âgé que le reste des autres enfants. Par son accent, j’ai tout de suite compris qu’il était aussi originaire de Bougie, et lui de même. On a alors d’emblée familiarisé. J’ai pu alors lui donner des nouvelles de personnes qu’il n’avait pas revues depuis des lustres : Ali « le Bossu », Yahia « le Hibou », Zohra « les Louis d’or », et tant d’autres. Il en était ému aux larmes, l’exilé sur sa propre terre ! J’ai fini par lui avouer que c’était dommage que l’on se croise en de telles circonstances. J’ai ajouté que je me demandais encore ce qui avait bien pu se passer pour que toute la ville soit sens dessus dessous. « Tu n’es pas au courant ? » m’envoya-t-il au visage. « Au courant de quoi ? Je viens à peine d’arriver », renvoyai-je. « Puisque tu es un ami de Louis d’or, je vais te faire une confidence, a-t-il fini par me lâcher en baissant beaucoup le ton de sa voix, il s’agit d’une attaque des maquisards, d’un soulèvement… ». Puis, devant l’incompréhension que je lui ai manifesté en agitant mes mains sous son nez et en fronçant les sourcils d’interrogation, et comme pour valider ce qu’il m’avançait, il a précisé : «  Plusieurs jours avant l’attaque, on les a aidés à trouver des planques dans la ville où ils se sont retranchés jusqu’à ce matin, avant que le signal d’aller au combat ne leur soit donné. C’est pour cela que nous ne sommes pas surpris, contrairement à toi. ». Je suis resté cloué sur place en l’entendant. J’allais le relancer avec une question mais il stoppa mon élan : « Ne parlons plus de cela. Avec tous les mouchards, moins on en parle, mieux c’est. Allez, je t’ai dit l’essentiel, tu as ton viatique. Et, de retour à Bougie, n’oublies pas d’aller frotter « les Louis d’or » pour moi ! ». Je lui ai répondu : « Si j’y arrive, ce n’est pas dans la poche… ». Il a soufflé « Inc’Allah », m’a tourné le dos et s’est éloigné en chantant comme un dernier message à mon adresse :

Le fusil, c’est le juge de paix

Le voilà entre les mains d’Arezki

Arezki, change de lieu

Faufile-toi comme le perdreau

Dans les hauteurs de l’Akfadou

Donc, toi qui voulais savoir ce qui avait pu se passer aujourd’hui, on a là le minimum qu’on est en mesure de savoir. – Oui, mais ça c’est déjà le passé. Ce qui m’inquiète c’est la riposte des Roumis. Déjà qu’on les a vus tout à l’heure tirer sur la foule à balle réelle, va savoir ce qu’ils seront encore capables de faire une fois qu’ils auront repris le contrôle de la situation. Et vous savez bien comment ils procèdent depuis toujours. On va avoir droit aux ratissages… et tous les malheurs qui vont avec. Comment et avec quelle force, ils vont frapper désormais ? Voilà la question. Vous conviendrez que par les temps qui courent, il y a de quoi se faire du mauvais sang quand il est devenu très facile pour n’importe qui de finir comme la vieille Megdouda, rebelle tué les armes à la main ou, autrement dit, en corvée de bois.

– C’est justement parce qu’on sait tout cela, avança Bou Taxi, qu’il vaut mieux que tu scies encore de ce bon kif. Ne gaspille pas le répit qui t’est imparti, et le nôtre avec, pour nous déforester le moral ! Le moment de faire face à l’ogre de la forêt viendra en son temps. Madjid… pour le moment, élague-nous plutôt l’esprit avec une goualante qui nous aidera à tenir la route et fleurir à bon port. Et si Dieu veut, je te présenterai Zohra « les Louis d’or.

– Une femme ? C’est gentil de ta part, mais attends plutôt que je me refasse de la ruine qui m’a fauché quand mon frère m’a débité la cruelle vérité.

– Oh, ne vas pas t’imaginer que j’ai voulu te mettre en commerce illicite avec Zohra. C’est une dame honorable, une diplomate dont les bonnes familles aiment l’entregent sans pareil pour unir leurs enfants entre eux. Dans sa branche, c’est une experte. Et, au regard de ta situation, tu devrais lui accorder un peu de crédit.

 

 

 

 

Par Quartiers Libres,
Source: http://quartierslibres.wordpress.com/2019/03/14/barbes-blues-au-temps-du-couvre-feu-111-farid-taalba/