Barbès Blues au temps du couvre-feu / épisode précédent

 

Au passage du premier véhicule militaire, Hassan et Madjid se changèrent en statue. Ils avaient les yeux grands ouverts dans lesquels planait une lueur de terreur comme dans ceux de la bête qui, traversant une route, se retrouve immobilisée par les phares aveuglants d’un automobiliste surgissant de l’obscurité avant qu’il ne la percute dans un bruit sec et rapide. La camisole de force sur la bouche, ils regardèrent défiler en silence le reste du convoi tout en écoutant s’éloigner les paroles de Maybellene toujours hurlées de cette chambre du haut de l’immeuble dont les volets restaient impassiblement clos aux soubresauts carabinés de la ville en flamme :

The motor cooled down, the heat went down

And that’s when I heard that highway sound

The Cadillac a-sitting a ton of lead

A hundred and ten a half a mile ahead

The Cadillac looking like it’s sitting still

And I caught Maybellene at the top of the hill

Mais les bruits de moteurs des camions et des jeeps n’arrivaient pas à taire la rumeur de bataille qui courait encore de plus belle entre coups de feu, explosions, cris et salves de youyous. Et si les deux musiciens s’étaient juste couvert la bouche et le nez d’une main, ce ne fut pas pour marquer leur étonnement, mais pour se protéger des odeurs de gaz lacrymogènes, de plastic brûlé et de poudre qui, attisées par la chaleur de midi, leur donnaient envie de rendre du cocktail bilieux.

« Arrêtez de les reluquer comme ça, leur intima Bou Taxi, vous voulez attirer le bourdon sur notre ciboulette ! Avec vos tronches de paniquard, ils seraient capables de nous voir comme la face cachée de la lune ! Ce n’est pas le moment de les avoir comme satellite ! Avec eux, c’est le big-bang qui va commencer ! A partir de maintenant, dieu seul sait si je pourrais nous ramener à bon port. C’est fini le cinéma, vous allez regarder devant vous. Car à partir de maintenant, je ne réponds plus de rien, si ce n’est de l’honneur de mon taxi et de ma profession. Si juste avant on était qu’en retard, maintenant je peux vous dire que l’heure est grave…

– Tu peux le dire, s’embarda Madjid qui, ayant cessé de regarder l’armada passée par la vitre gauche pendant que Bou Taxi tapait son speech, s’était retourné vers le pare-brise arrière pour la voir s’éloigner, en haut, les militaires sont en train de cracher du moulin à café sur la clientèle ! Oh, ils ont aussi pris place à chaque carrefour… les militaires descendent des camions comme à l’entrainement… ils y en a même qui ont déjà enquillé dans les rues adjacentes où ils sont en train de sulfater du pruneau en veux-tu en voilà ! ». Au même moment, les youyous cessèrent dans une explosion de cris et de vociférations éperdus dont la rumeur affolée reflua vers les hauts de la ville comme un haut-le-cœur, laissant supposer la retraite précipitée de la foule désormais prise en chasse par les gendarmes et les militaires. « Bon, s’acharna Bou Taxi, de jouer au reporter qui nous bassine le sauve-qui-peut en direct. Et puisque ma parole ne suffit pas à te remettre à ta place, le barrage qui est planté devant nous à cent mètres y suffira peut-être ! ». Effectivement, une telle annonce ne tomba pas dans l’oreille d’un sourd et Madjid se cabana en un éclair pour se tasser au fond de son siège tel l’enfant dissipé qui se redresse mains sur la table à l’entrée du surveillant général. Et Bou Taxi d’en rajouter : « Vous pouvez aiguiller vos brèmes, les sournois en casquette vont nous les taper. J’espère qu’ils ne vont pas nous faire décarrer de la caisse et arçonner nos fourbis et la bagnole !

– Et même s’ils vont seulement jusque-là, tempéra Hassan, on pourra toujours dire qu’on a eu de la chance dans notre malheur en passant à travers les mailles du pire, comme croupir à Lambèse, finir en rebelle mort les armes à la main ou être aligné comme la vieille Megdouda.

– C’est incroyable, coupa Madjid d’une voix trop tranquille pour être sereine, avant mon départ pour Paris, je me suis retrouvé en pleine émeute. Et voilà qu’arrivé ici, après ma grande désillusion conjugale, je replonge dans un bain encore plus brûlant. Tu sais Hassan, tu as peut-être finalement raison de me comparer à Ali « Pas de Chance ». Partout où je vais, je suis comme l’invité surprise et il faut me surveiller pour que je ne me retrouve pas dans des situations impossibles. Mais cela suffira-t-il vu que la malchance est le lot commun qui se met en travers de la route que nous empruntons ensemble ? ». Hassan lui cueillit alors les yeux dans le rétroviseur, lui adressa un sourire empathique et lui confia : « Ne préjugeons pas de l’avenir dont ne sait pas encore ce qu’il sèmera dans son sillon », avant de se mettre à fredonner dans son anglais épouvantable mais avec un swing habité :

A hundred and ten a half a mile ahead

The Cadillac looking like it’s sitting still

And I caught Maybellene at the top of the hill

“Oh, tu peux bien continuer à galouser ta chansonnette, reprocha ironiquement Madjid, de toute façon j’entrave que pouic à ton charabia.

– En gros, commença à traduire Hassan, dans le premier vers, le chanteur dit : « A 180 mètres devant », puis dans le deuxième : « La Gadillac avait planté ses quatre pieux », enfin dans le troisième : « Et j’ai raggriché Maillebilline au sommet de la colline ». – Mais ça veut dire quoi Gadillac ? Et Maillebilline ?

– Gadillac, c’est une voiture américaine et Maillebilline la charmante conductrice rattrapé par le conducteur sous le charme de celle qui l’a tant fait courir. – Pour le moment, interrompit Bou Taxi, on est en train de raggricher le barrage. Sortez vos fafs et soyez aussi beaux que votre Maillebilline, si vous tenez encore à rester en vie ! ».

Au carrefour de la rue de l’Amiral Courbet et de la rue Clémenceau, des chevaux de frise entravaient le passage sous la surveillance de half-tracks surmontés d’imposants fusils mitrailleurs. Au-delà du barrage, sur leur droite, ils reconnurent la place de Marqué près de laquelle se situait le café de Francis. En plein jour et à jeun, Madjid et Hassan se rendirent compte qu’elle était aménagée sur un plateau surélevé par rapport à la chaussée. Elle était dessinée comme la proue d’un navire qui pointait vers la mer et indiquait ainsi la voie à suivre pour se rendre au port ; sur le pont de cette proue, stationnaient des blindés et différentes troupes aux aguets. Sur leur gauche, aux débouché de la rue Clémenceau et de la rue de la République, se tenait la mairie de Philippeville qu’un touriste ignorant aurait pu confondre avec une mosquée tant elle tranchait avec l’architecture « Troisième République » habituelle réservée aux bâtiments publics, par sa façade toute blanche, percée d’arcade et abritant une loggia à deux étages, sans parler du minaret s’élevant à son extrémité gauche, et le long duquel juraient les carrelages polychromes qui explosaient au soleil. Devant l’édifice, des blindés avaient pris place et toutes les rues débouchant devant avait été barrés. « Avec tout ce dispositif, conclut Madjid, j’ai pas l’impression qu’on va rattraper Maillebilline de sitôt !

– Pour la dernière fois, reprit Hassan, prends alors le temps d’admirer la mer, le ciel et le découpage de la côte montagneuse qu’on voit affleurer derrière la mairie.

Par Quartiers Libres,
Source: http://quartierslibres.wordpress.com/2019/01/16/barbes-blues-au-temps-du-couvre-feu-107-farid-taalba/