Barbès Blues au temps du couvre-feu / épisode précédent

 

Si Bou Taxi partit sur les chapeaux de roues comme il pouvait lui arriver de les porter haut quand il mouillait vraiment dans son froc, Madjid se redressa sur ses mains ; à l’écoute des coups et des explosions qui s’étaient démultipliés avec insistance, il ne résista pas à l’envie de se retourner pour ne pas manquer une miette de l’orage qui s’abattait. Les mains maintenant crispées sur le montant du siège, les yeux écarquillés, il afficha sa vitrine défigurée par la peur face au pare-brise arrière. Hassan, qui se trouvait devant au côté du chauffeur se retourna aussi tandis que Bou Taxi garda un œil sur le rétroviseur. Sur les trottoirs, ahuris et désarçonnés, les passants qu’ils croisaient s’étaient arrêtés. Puis, le temps de se remettre du coup de massue qu’ils venaient de prendre sur le crâne, certains s’attroupèrent en petits groupes pour suivre les événements, pendant que d’autres, cédant à la panique, s’affolèrent en tous sens ou commencèrent à se barricader.

Au loin, la place Wagram était couverte de fumée et de gaz lacrymogène. Des flammes d’incendie dansaient ici et là en diffusant leur odeur de soufre mêlée à celles de la poudre, de l’essence et des gaz que le vent chaud qui avait parcouru tout l’étroit couloir de la vallée du Saf-Saf, avait apportées jusque dans la voiture. Les assaillants qui venaient de tenter la prise d’assaut de la caserne Mangin commencèrent soudain à refluer vers la place. La riposte des militaires ne s’était pas fait attendre. Quoi que repoussés par un tir nourri de pistolets mitrailleurs, les assaillants n’en continuèrent pas moins à jeter des cocktails Molotov et des grenades dans leur retraite forcée, abandonnant au sol les corps de leurs coreligionnaires abasourdis par les rafales de mitraillettes, sous les youyous des femmes inexorablement exaltées. Et avant même qu’ils ne rejoignissent enfin la place, le reste de la foule qui n’avait pas pris part à l’assaut de la caserne, s’était déjà engouffré avec furie dans les rues qui desservaient la place. Bouche bée et désarmés, nos trois amis purent découvrir une nuée d’assaillants déferler dans la rue Clémenceau et déborder sous les arcades qui la bordaient des deux côtés jusqu’au port. Ils se mirent à saccager tout ce qu’ils trouvaient sur leur chemin. Des voitures se mirent à flamber. Des cocktails Molotov furent jetés contre des commerces et chaque explosion fut suivie des clameurs et des cris d’une foule déchainée, sans qu’aucun n’eût pu dire si une telle audace relevait du courage ou de l’inconscience, ou simplement de la lucidité de celui qui sait qu’il n’a plus rien à perdre. Elle roulait furieuse, chauffée par le martellement des youyous qui apportaient sans relâche leur charbon au foyer de son ardeur :

Jadis nous rasions les murs

Nous servions d’indicateurs

Maintenant nous allons changer de conduite

Mais les assaillants s’étaient aussi rapidement répandus dans les rues adjacentes. Ce détail n’avait pas échappé à l’attention de Madjid après que Bou Taxi eut coupé la rue Saint Augustin puis la rue de France. La même décharge électrique alimentait leur course effrénée, épileptique, aveugle. Le même tumulte incontrôlable grondait dans la fumée des incendies qui prenaient d’un coup en suivant l’écoulement de l’essence sur le trottoir contre lequel avait éclaté la bouteille qui la contenait, et sous les pluies d’escarbilles qui tombaient en gerbes après l’éclatement d’une dragée de Verdun contre la façade d’un immeuble. Infatigables, les femmes encourageaient là-aussi à gorge déployée les assaillants en transe. « C’est de la folie, c’est de la folie, répéta Hassan, je n’ai pas souvenir d’un concert pareil.

– Si chacun de leurs youyous avait été une balle, commenta Madjid avec amertume, il y a bien longtemps que la caserne Mangin serait tombée entre les mains des combattants. Là, ils auraient pu trouver tout l’arsenal qui leur manquait avant d’entoiler la ville comme les coulées de lave auraient pénétré une ville de tous côtés !

– En tout cas, ils sont quand même en train de semer la panique ! », conclut Hassan en indiquant du doigt de chaque côté des fenêtres du véhicule. Madjid jeta alors un œil de chaque côté des fenêtres. Effectivement, sur les trottoirs, quelques passants éperdus couraient encore en tous sens en quête d’un abri, d’une retraite. Ils criaient, hurlaient, leurs visages exprimaient toutes les nuances que la terreur pouvait être capable de leur imprimer. « Ah, se désola Madjid, pour avoir mis la panique, on peut dire qu’ils l’ont mise. Mais, comme s’aviserait de nous rappeler le maître, la peur que tu lis aujourd’hui dans leurs yeux, c’est celle qu’ils liront demain dans les nôtres… ». Sans lui laisser le temps de terminer sa phrase, Bou Taxi pila soudainement et la voiture s’immobilisa in extremis derrière un massif camion de transport.

« Que se passe-t-il Bou Taxi ? Ce n’est pas le moment de rester dans la cour quand les souris cherchent à la fuir ! », persifla Madjid qui avait basculé en arrière et s’était retrouvé allongé sur le plancher de la voiture. « Regarde devant toi, rugit Bou Taxi, si tu ne veux pas finir en tchatchouka ! ». Madjid remonta aussitôt du périscope pour le plaquer sur le parebrise avant de Bou Taxi. Sur la remorque du camion s’étageaient une montagne de cagettes remplis de carottes, de poireaux, de navets, d’haricots verts et de salades vertes. « Bien vu Bou Taxi, savoura Madjid, je n’ai plus qu’à prononcer « Bismi Llah ! ». Mais, dehors, dans le mouvement d’affolement général, venant d’un appartement situé au dernier étage de l’immeuble devant lequel le taxi restait assigné à stationnement, un tourne-disque crachait un frénétique rock’n’roll orchestré avec un piano de saloon et des guitares saturées, comme si rien n’était venu troubler la paix de ses locataires. Bou Taxi et Madjid échangèrent un insistant regard de surprise quand Hassan se mit à en reprendre le refrain avec un accent à couper au couteau :

Maybellene, why can’t you be true?

Maybellene, why can’t you be true?

You’ve started back doing the things you used to do

Toujours aux aguets, Bou Taxi remarqua dans le rétroviseur que la foule avait gagné du terrain et il appuya à tout rompre sur le klaxon, ajoutant son impatience à celle des autres automobilistes. « Où as-tu appris les paroles de cette chanson ? » interrogea Madjid qui roulait des yeux d’étonnement en le dévisageant. En écho, Hassan vociféra d’autant plus en sautant sur son siège :

As I was motivating over the hill

I saw Maybellene in a coup Deville

A Cadillac a-rolling on the open road

Nothing will outrun my V8 Ford

« Comment peux-tu chanter dans un moment pareil ? » supplia quant à lui Bou Taxi. « Avec ça, tu oublies tout, même le pire, avoua Hassan, j’ai entendu ça pendant notre tournée en France avec le maître ! C’est de la bombe. Si tu voyais comment une des deux danseuses qu’on va chercher danse ce genre de musique, tu ne pourrais pas rester assis !»

Le camion avança enfin et libéra le chauffeur qui suait comme un bœuf. C’est alors, qu’en face de lui, Bou taxi vit arriver les renforts de l’armée et de la gendarmerie qui remontaient en sens inverse la rue Clémenceau, le chrome de leur arsenal étincelant sous le cagnard.

Bou Taxi interpella alors Madjid : «  Comme tu peux le voir, leur tour est venu de lire la peur dans nos yeux. Ainsi va la parole du maître qui trouve le moyen de l’ouvrir sans avoir à être présent ! ».