Barbès Blues au temps du couvre-feu / épisode précédent

 

Le lendemain matin, quand le réveil trembla en faisant retentir la mécanique hachée de ses entrailles en ferraille, Madjid se réveilla en sursaut en frappant d’une paume violente le bruyant gardien qu’il avait pourtant remonté de le rappeler à l’heure. Il cria avec véhémence : « Fais-le ennemi de lui-même ! Fais-le ennemi de lui-même !». Le réveil valsa de la table basse, glissa sur le sol en continuant ses convulsions et son vacarme avant qu’il ne frappe la tête d’Hassan qui finit par sortir finalement de son sommeil en même temps que cessa l’alarme assourdissante. « Par tous les saints, invoqua Hassan qui, d’un sursaut, s’était dressé comme le cadavre d’une tombe, que se passe-t-il ? ». Il porta la main à sa tempe pour atténuer la douleur qui l’avait rappelé à l’ordre du monde, remarqua le réveil qui gisait au bord de son oreiller puis chercha la table basse où il était censé se trouver. « Et, se mit-il en colère, pourquoi m’as-tu balancé le réveil ? Tu ne vas pas bien ou quoi ? Tu te prends pour qui ? Ca y’est, monsieur fait la vedette ?! N’oublie pas que si le maître t’a lancé au-devant de la scène, c’est pour t’éviter de faire des conneries !

– Oh, pardonne-moi, je n’ai pas fait exprès. Je dormais. Le réveil a commencé à hurler dans mes oreilles. J’ai cru que des éboulements de pierres roulaient dans mon esprit, ma tête cognait de douleurs. Alors j’ai alors tendu la main pour l’éteindre mais j’y ai été un peu trop fort et tu l’as reçu sur la tête.

– C’est bien la preuve tu restes quand même un dangereux, car sans que tu fasses quoi que ce soit, il suffit d’être prêt de toi pour être frappé par la foudre. Mais il suffit de te faire chanter pour faire cesser l’orage.

– Comment ça un dangereux ? – Toi c’est comme dans l’histoire d’Ali « Pas de Chance ».

– Qu’est-ce que tu me radotes-là ? Je ne suis pas l’enfant que tu vas endormir avec des contes de fée.

– Écoute au moins et tu comprendras peut-être. Il y a longtemps, par les chemins, Ali « Pas de Chance » errait tel un proscrit. A la porte d’une maison calme et tapie dans l’ombre, il frappa au hasard. Chez les voisins d’en face, il entendait tambours, chants, youyous et clameurs ; une fête de mariage battait son plein dans une demeure aux murs éclairés par des flambeaux, et devant la porte de laquelle chahutait un groupe d’enfants au milieu desquels devisaient quelques convives sortis prendre l’air. Au maître de maison ci-devant qui se présenta au seuil avec une lampe à huile à la mince flamme qui laissa voir à peine son visage, Ali « Pas de Chance » demanda l’hospitalité. Tout d’abord embarrassé par cette visite qui tombait là comme une tuile sur la boule, mais inquiet de ce que pourrait charrier la rumeur publique en remarquant le monde qui s’agitait devant la demeure de ses voisins en liesse, après avoir jeté un œil à droite et à gauche pour s’assurer de la présence de témoins, le maître de maison l’embrassa avec effusion sans qu’il ne laissât paraître ses sentiments. Avec empressement, il l’invita à entrer chez lui, parlant bien fort pour qu’on l’entendît clairement dans la ruelle. Subito presto, il ordonna d’allumer les chandeliers pour que, là-aussi, on vît bien dehors que la générosité exprimée ne s’arrêtait pas au seuil de la maison. Enfin il fit dresser la table sur laquelle on servit un repas qu’Ali reçut comme un miracle et il ne bouda pas son plaisir en prenant un morceau de pain qu’il rompit en récitant la Fatiha. Ainsi, la conscience claire comme l’horizon d’azur sans nuages, le maître de maison se retira avec discrétion comme la marée abandonne aux mouettes les restes de ses entrailles. Chez les voisins, la musique redoubla d’intensité, on allait vendre le henné ! Il trouva son épouse qui s’apprêtait à se rendre à la fête. « Avant de partir, lui demanda-t-il, n’oublie pas de préparer nos litières. Tu mettras la mienne près de la porte et celle de l’invité à l‘opposé. ». Puis, après avoir souhaité une bonne fête à son épouse, il retourna auprès de Si Ali. Il le trouva visiblement rassasié, un verre de thé à la main pour digestif. Ils comblèrent la nuit de leurs bavardages sans fin jusqu’à ce que la fatigue submerge Ali « Pas de Chance ». Avec difficulté, il se leva et se dirigea vers les litières. N’ayant pas été prévenu par son hôte, Ali se coucha dans la litière près de la porte. Surpris, mais toujours soucieux de ce que l’on n’ait rien à redire sur la façon dont il aurait accueilli Ali, l’hôte n’osa pas lui indiquer la place qui lui était échue, d’autant plus qu’il répugnait à retrouver une couche qui avait été déjà occupée. Il resta assis sur l’autre couche en attendant le retour de sa femme. Mais le sommeil le gagna bien vite. Quand il se laissa choir irrésistiblement sur la litière et qu’il tomba à son tour comme une pierre, un orage éclata au dehors. Puis, quand la femme revint de la fête, toute trempée par les hallebardes de pluie qu’elle avait essuyées juste en traversant la voie, elle s’effeuilla les fringues puis se glissa dans la couche où se trouvait l’invité. Elle croyait que c’était son mari et elle se mit à se lamenter : « Je m’en doutais bien. Dehors, ça presse le mérinos à torrent. Et il n’y a pas besoin de se faire tondre la laine pour entraver que ton invité va paître plus que prévu dans notre champ. Avec toute cette grêle, il n’est pas prêt de partir, il va nous coller les babouches et on l’aura tout le temps dans les pattes. Comment pourrait-il partir à présent devant cette pluie qui lui est favorable ? ». Offusqué, Ali « pas de chance » se leva illico presto de sa litière. Il demanda qu’on lui rende ses babouches en leur déclarant : « Ni la boue, ni la pluie ne m’effraie ! Que Dieu vous prenne en miséricorde, je vous quitte. Salut sur vous et que la nuit vous soit agréable. L’âme voyageuse n’a nulle besoin de halte ou de distractions. L’errant doit s’en retourner au plus vite chez les siens. ». L’épouse eut beau pleurer, gémir, le supplier de rester, arguant qu’il s’agissait d’un simple jeu, et le mari se contorsionner comme il put pour faire amende honorable devant ce qu’il considérait une malheureuse méprise, rien n’y fit et Ali mit les voiles en gonflant ses poumons d’une goualante amère :

Ali « Pas de Chance », Ali « Pas de Chance »

Toi, ici-bas, proscrit de la providence

Ta seule fortune, les trésors de la miséricorde

Mais qui se soucie du cœur

Quand seul compte le visage

Et personne pour partager

Ali « Pas de Chance », Ali « pas de Chance »

Là où tu t’arrêtes avec humilité

C’est là que la foudre te frappe

« Je ne vois toujours pas dans quel pré tu as cherché à me faire brouter, répondit Madjid qui agita ses mains sous son nez, mais en attendant, au lieu de parler, dépêchons-nous ! Je veux encore avoir le temps de boire un café et m’enfiler deux ou trois beignets.

– Partout où tu vas, toi, tu es comme l’invité surprise, il faut te surveiller pour que tu ne te mettes pas dans des situations impossibles ! Et nous avec !

– Et bien bonjour la réputation !, répliqua Madjid en vidant un pot d’eau dans une cuvette pour faire sa toilette.
Enfin, quand ils eurent fini leur petit-déjeuner, ils descendirent en bas de l’immeuble de Si Omar pour attendre l’arrivée de Bou Taxi. Il était onze heures moins dix. Ils avaient de l’avance et, regardant vers le haut, Madjid aperçut la silhouette du maître qui venait d’apparaître au balcon pour vérifier s’ils avaient été ponctuels. A onze heures dix, Bou Taxi n’était toujours pas au rendez-vous. « Qu’est-ce qu’il fait ? » demanda Hassan. « J’en connais un qui va se faire souffler dans les bronches, ricana Madjid en signalant d’un geste discret à Hassan la présence au balcon de leur patron, c’est Bou Taxi « Pas de Chance » !

– Arrête de flamber, ça se trouve il serait à l’heure, si tu n’avais pas été là.